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Tsunami de licenciements : que faire ?

11 octobre 2020 Article Politique

Alors qu’une avalanche de suppressions d’emplois est en cours, sous forme de plans sociaux annoncés par de très grands groupes, départs en retraite non remplacés, départs volontaires, fins de contrats intérimaires et précaires, il y a comme un grand trou dans la raquette : la réaction, ou l’absence de réactions des directions syndicales. Au mieux chaque syndicat réagit au pied du mur, entreprise par entreprise, bien ou mal, avec parfois plutôt plus d’affluence que moins à des rendez-vous donnés. Parfois beaucoup de monde même, comme cet été à Renault Maubeuge. L’émotion et la colère sont là. Mais les solutions mises en avant par des structures syndicales locales prises de court et auxquelles les instances syndicales nationales n’offrent aucune perspective ni plan de mobilisation générale, sont des « plans industriels » pour tel secteur, des demandes illusoires de « relocalisations » pour contrer la concurrence étrangère, ou encore des suppliques pour obtenir des « contreparties » aux centaines de milliards accordés au patronat – qui valent acceptation de ces plans. Rien qui arme les travailleurs pour lutter contre les licenciements et le chômage.

Il ne faudrait pas parler trop vite de résignation

Appelons les choses par leur nom : cette politique des directions syndicales qui prône la passivité face à une telle offensive patronale est une politique d’union sacrée, au prétexte de la crise sanitaire. De même que les grands noms du patronat se saisissent de la crise sanitaire comme d’une aubaine pour accélérer des restructurations prévues antérieurement, de même les chefs syndicaux confirment leur allégeance aux intérêts de l’« économie » française. Cette politique des appareils syndicaux, quelle que soit leur étiquette, est également celle de la gauche politique et s’est affichée en mars dernier par le vote, avec la droite, les macronistes et l’extrême droite, du premier plan d’aide de 345 milliards aux banques et aux actionnaires.

L’union sacrée en haut lieu n’empêche pas la colère sourde en bas. C’est d’ailleurs ce qui rend l’union sacrée fragile : tout le monde au front, mais sans la fleur au fusil. Les chefs syndicaux – à commencer par Philippe Martinez – maintiennent l’ambiguïté, eux-mêmes ne se mouillant pas trop et gardant quelques distances de forme avec le macronisme, précisément pour se préserver la possibilité de prendre la tête de luttes qui éclateraient malgré eux. Les vagues de licenciements engendrent certainement une forme de sidération ou d’impuissance rageuse, mais nous sommes au tout début d’une nouvelle offensive patronale, sur fond d’expansion de la pandémie qui contribue au trouble général, et les mois à venir peuvent sèchement démontrer à des millions de travailleurs que la résignation n’est pas une option.

Quand l’automobile avec Renault, ou l’aéronautique avec Airbus et d’autres, ou les grands de la distribution, annoncent la restructuration de leur production, c’est à l’échelle du pays, de tout le groupe, à l’aide de grands coups de massue. Bien des travailleurs ont conscience qu’il existe un enjeu commun aux salariés de tous ces sites – l’évidence de faire front s’impose –, mais précisément et paradoxalement, ils se sentent paralysés par l’impression d’une montagne trop haute à gravir. Le caractère général de la situation ne rend pas les choses plus faciles. Il n’y a pas – ou pas encore, mais le choc est récent – de lutte massive et explosive, ne serait-ce que d’un secteur. Mais il y a des réactions, des discussions et une situation politique générale inédite dans sa gravité.

Pour preuve, les feux médiatiques qui se sont braqués sur Renault, sur Airbus puis maintenant sur Bridgestone autour de la fermeture de l’usine de Béthune. Autant d’exemples emblématiques d’une situation qui sort de l’ordinaire. Les directions syndicales semblent docilement miser sur des négociations avec les élus et les directions des groupes (selon la vieille routine inefficace du passé). Les notables locaux s’indignent, écharpes tricolores sur le poitrail, du résultat de politiques d’aides à ces grands groupes qu’ils ont eux-mêmes menées (comme depuis des décennies). Rien de nouveau, pourrait-on dire, sauf que par rapport à bien des situations du passé, c’est du XXL dans l’envergure de l’offensive patronale et les effets sur la situation des classes populaires. Car s’ajoutent – autour des dégraissages des grands groupes –, le lessivage de tous les autres secteurs et catégories de salariés, dont les plus précaires. On ne perçoit probablement aujourd’hui que la partie émergée de l’iceberg.

Que faire ? Par où commencer ?

Des militants de structures syndicales locales, épaulés ici et là par des militants d’extrême gauche, tentent des regroupements, de premières tentatives pour rompre l’isolement et indiquer que la solution est dans l’union qui fait la force. C’est un réflexe salutaire et nécessaire. Car il faut bien commencer par quelque chose. Des premières réactions marquent de leurs clignotants l’actualité sociale. Sans vouloir en grossir l’influence, on peut se réjouir de leur développement :

  • Dans la région de Toulouse, dans le secteur de l’aéronautique, se sont regroupés le 17 septembre une cinquantaine de travailleurs de dix-neuf entreprises différentes pour tenter de s’opposer aux suppressions d’emploi dans le secteur.
  • Dans la région parisienne, certes sur un terrain qui n’était pas strictement celui de la lutte contre des licenciements, a eu lieu le 3 octobre une rencontre d’une soixantaine de travailleurs des transports urbains et interurbains (SNCF, RATP, Transdev, Kéolis, etc.), préoccupés de réagir ensemble aux modalités de projets patronaux d’ouverture à la concurrence.
  • Dans la région lilloise, des militants de la CGT de l’usine Cargill à Haubourdin, mobilisés depuis janvier dernier pour lutter contre un énième plan de licenciements visant à supprimer 183 emplois sur 300, ont lancé en lien avec d’autres équipes syndicales le site « stoplicenciement.fr » – auquel des cheminots se sont joints. Plus d’une centaine de plans sont recensés. L’objectif est un recensement national de l’ensemble des plans de licenciements et une mise en lumière du caractère général de l’offensive du patronat. Le site propose aussi de populariser un projet de loi qui donnerait des outils juridiques aux salariés victimes de PSE. Pourquoi pas ? Le terrain juridique, institutionnel, n’est pas le terrain privilégié des travailleurs. Il l’est de moins en moins dans la mesure où le patronat et son État s’en protègent précisément en changeant voire supprimant les législations gênantes, et les prétoires ne remplacent certainement pas les luttes et la rue. Mais la défense juridique existe et le mouvement ouvrier s’en est toujours et à juste titre servi.
  • Dimanche 4 octobre, environ mille personnes ont défilé contre la fermeture de l’usine Bridgestone à Béthune, derrière une banderole « Non la fermeture de Bridgestone. Solidarité avec les salariés ! ». Émotion et solidarité dans la ville et la région. À noter que l’intersyndicale de l’usine avait demandé aux ouvriers et aux habitants de défiler silencieusement et sans étiquette. Les syndicats ne se sont même pas exprimés à la fin de la manifestation, préférant laisser le micro aux politiciens de droite, notables locaux, le maire de Béthune et le président de région, Xavier Bertrand.
  • Le mardi 6 octobre, se sont rassemblés au bas de la tour Total à la Défense à Paris, à l’appel de la CGT de la raffinerie de Grandpuits promise à la fermeture, des salariés et militants de l’entreprise et des délégations syndicales de la pétrochimie de toute la France, de Total et de ses filiales comme de Hutchinson où menace un PSE de 1 000 emplois (en France), sans compter les 6 000 intérimaires.
  • D’autres rassemblements et/ou manifestations ont eu lieu la même semaine, de travailleurs menacés de licenciements chez Auchan (suppression de 1 475 postes sur l’ensemble du territoire), chez Nokia… Une rencontre est appelée pour le 18 octobre par des syndicalistes du groupe de tourisme TUI…

L’état d’esprit qui anime ces rencontres est positif. C’est le lieu d’échanges entre salariés de différentes entreprises, sans corporatisme ; de différents syndicats sans concurrence entre boutiques ; de syndiqués avec des non-syndiqués : avec la préoccupation de crier tous ensemble qu’on n’est pas d’accord, et bien sûr à terme préparer et organiser une lutte coordonnée, nationale, pas simplement chacun dans son coin ou son entreprise car l’isolement voue les luttes contre les licenciements à l’échec. Il existe entre les militants rassemblés, entre les courants syndicaux et politiques qui tentent de trouver le contact, bien des divergences sur les modalités et programmes de ces luttes à venir. Mais les liens tissés prouvent que la solidarité ouvrière existe et peuvent permettre, déjà à une échelle modeste, que la publicité soit faite dans les médias locaux voire nationaux sur la sauvagerie de ces licenciements. Un front du refus pourrait émerger et s’afficher. La tâche immédiate des militants révolutionnaires, militants d’entreprise, porte-paroles, jeunes, est certainement d’aider ces regroupements à se faire et se multiplier pour arracher voix au chapitre médiatique. Il s’agit d’une démarche essentiellement politique.

Reste bien sûr la question totalement ouverte des luttes à venir. Les luttes d’ampleur ne se « construisent » pas, elles éclatent souvent sans crier gare, mais elles se préparent néanmoins, de bien des façons en fonction des contextes. Celui d’aujourd’hui est particulier : silence retentissant des directions syndicales mais trouble, angoisse et attente dans les classes populaires. D’où l’enjeu d’une démarche de regroupement qui donne le signe que des foyers de contestation existent, que les classes populaires ne sont pas résignées, même si elles ne sont pas encore capables de monter à l’assaut. À commencer par les « héros » des secteurs dits essentiels qui n’oublient pas ! Même en l’absence de grèves, le surgissement d’un front du refus pourrait compter dans la situation. La classe ouvrière n’a pas pour seule arme la grève. La lutte économique peut prendre un tour politique, par la voix de porte-paroles syndicaux combatifs qui existent encore, dont des militants révolutionnaires. Ce serait une avancée, même en l’absence – et à défaut encore – de grèves d’ampleur. Car on ne peut pas se contenter d’attendre le « déconfinement des luttes » l’arme au pied. Il y a une politique à tenter pour ce temps de « non-lutte », face aux menaces graves qui pèsent sur les classes populaires.

En conclusion immédiate et pratique

Le 17 octobre prochain une manifestation est appelée à Paris, à l’appel de structures de branches et départementales de la CGT – dont des organisateurs qui, dans le passé, se sont montrés plus préoccupés par des querelles internes à la CGT que par l’intérêt des travailleurs, ou qui se sont montrés très opposés à ce que les travailleurs s’organisent à la base et tissent des liens inter-entreprises. Mais l’appel répond à une situation et une tentative qu’on ne peut qu’appuyer. La manifestation aura lieu dans le cadre d’une marche des sans-papiers fixée de longue date, sans-papiers qui sont également des travailleurs de première ligne, menacés au premier chef par le chômage.

Rendez-vous donc dans la rue le 17 octobre – à 14 heures place de la République à Paris –, dans le meilleur des cas pour une manifestation réussie, de toutes façons pour saisir l’occasion de continuer et renforcer le travail de contact entre travailleurs de différentes entreprises et secteurs décidés à lever le drapeau de la riposte.

Vladimir Akali

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