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Accueil > Les articles du site > Réunion publique du 21 mars 2021 : La Commune n’est pas morte (...)

Quelques années pour faire tomber un Empire

Mis en ligne le 25 mars 2021 Article Culture

Réunion publique du 21 mars 2021 sur la Commune de Paris — 1re partie (Accès au sommaire)


La nuit du second Empire

Avec le coup d’État du 2 décembre 1851, un Bonaparte est redevenu un Napoléon, le troisième. Tout ce que les villes comptaient de milieux contestataires, de républicains et de socialistes, a pris un sacré coup sur la tête. Le régime impérial de Napoléon III, le « neveu de son oncle », a d’abord été l’empire des policiers et des procureurs. Pendant 10 ans, la France a vécu écrasée sous le poids des gendarmes, pour le plus grand bonheur des capitalistes qui pouvaient exploiter les travailleurs comme bon leur semblait. Au Creusot, les forges de Schneider ont connu un plein boom, les carreaux de fosse ont recouvert le bassin minier du Nord-Pas-de-Calais et à Lyon, les premières cheminées de la chimie sont sorties de terre. Sous les toitures d’usines et la férule des patrons, les prolétaires sont regroupés. Dans leur poche, le livret ouvrier qui permettait de surveiller les « mauvais éléments » un peu trop revendicatifs. Bref, pour les bourgeois, les premières années du Second Empire étaient une longue orgie. Mais bientôt, la fête se termine.

Le Creusot en 1870

À Paris, à part quelques grosses fabriques comme l’usine métallurgique CAIL ou la fabrique d’armes Lefaucheux qui regroupaient chacune 2 000 personnes, les ouvriers continuaient d’être éclatés entre une multitude de petits ateliers. On peine parfois à les distinguer des artisans et, d’ailleurs, beaucoup d’entre eux finissaient par s’installer à leur compte. Mais le prolétariat parisien avait dans son dos un lourd bagage politique. Les bronziers et les lavandières de la capitale étaient les arrière-petits-enfants des sans-culottes, les petits-enfants des combattants de 1830 qui avaient chassé, pour la deuxième fois, les Bourbon. C’étaient les filles et les fils des quarante-huitards, ces révolutionnaires qui ont définitivement chassé les rois en février 1848, avant d’être réprimés quelques mois plus tard, en juin, par les milices bourgeoises. Une amère leçon méditée au cours des vingt années suivantes.

En juin 1848, durant cinq jours, les travailleurs de la capitale se sont battus contre les soldats de Cavaignac, le général en chef de cette République qui réprime les travailleurs. Des deux côtés des barricades, on parlait alors de République. Mais d’un côté, c’était la République de l’ordre, la République sous forme de société par actions pour les classes dirigeantes. De l’autre côté, c’était la République sociale, l’aspiration d’une République débarrassée des exploiteurs.

Les fusils de Cavaignac ont fait taire les ouvriers. Pour un temps seulement car, au début des années 1860, les grèves ont refait surface. En 1864, devant la pression, Napoléon III a concédé un timide droit de grève. L’Empire a ouvert une brèche « libérale », bien mesurée – en 1868, les réunions publiques sont autorisées sans condition si ce n’est celle de ne pas parler de politique ! –, mais dans laquelle les milieux d’opposition se sont engouffrés.

Un spectre hante l’Europe…

Le regain de la combativité ouvrière au cours des dix années qui ont précédé la Commune a été de pair avec la naissance de la première organisation ouvrière internationale : l’AIT, Association Internationale des Travailleurs fondée en 1864 à Londres et dont Karl Marx a rédigé le texte fondateur. Pour les bourgeois, l’AIT était un monstre démesuré qui menaçait les piliers de la société : l’ordre, la famille, la propriété et la religion. Les effectifs de l’AIT n’ont jamais été à la hauteur de leurs fantasmes, même si ses succès allaient croissants. En juillet 1869, à la suite d’une grève, les 8 000 ovalistes lyonnaises – les ouvrières de la soie – ont adhéré en bloc à l’Internationale. Le prestige de l’AIT qui organisait la solidarité ouvrière entre les grèves ne faisait que s’élargir.

Cette AIT a affirmé la nécessité pour les travailleurs de ne compter que leurs propres forces. Ses statuts commençaient par la formule devenue célèbre : « L’émancipation des travailleurs sera l’œuvre des travailleurs eux-mêmes ». Pensez donc, une organisation composée en majorité écrasante d’ouvriers et s’adressant à eux sur la base des combats économiques et politiques à mener, ça changeait ! Et ça a fait tousser pas mal d’intellectuels soi-disant radicaux et d’opposants bon teint au régime, bref tous ceux qui voulaient bien des suffrages ouvriers aux élections mais qui ne voulaient pas que les travailleurs se battent pour eux-mêmes. Varlin, un des militants les plus connus de l’AIT, pouvait ainsi dire en 1869, à l’occasion des élections où il avait poussé pour que soient présentées des candidatures ouvrières : « Bonapartistes, orléanistes, cléricaux et libéraux, tous s’entendent avec un touchant ensemble pour crier sus à l’infâme, au pelé, au galeux »

Seize ans après les journées de Juin 1848 qui avaient fait passer la leçon dans la douleur, l’AIT a contribué à construire l’indépendance politique de la classe ouvrière.

L’AIT a aussi permis aux différents courants du mouvement ouvrier de discuter à l’intérieur des mêmes murs, et sous la pression heureuse de la montée ouvrière qui a précédé l’effondrement de l’Empire. L’opposition à la grève qui comptait beaucoup de partisans parmi les « Internationaux » au début a ensuite reflué. Cette opposition à la grève est révélatrice de l’imprégnation dans la classe ouvrière des idées de Proudhon, imprimeur-typographe qui a prêché l’affranchissement des travailleurs par leur mise en association et l’accès au crédit pour qu’ils possèdent leurs propres moyens de production. Dans cette optique, la grève ne servait effectivement pas à grand-chose… La montée des grèves a tranché le débat !

Meeting inaugural de l’AIT en 1864

La fuite en avant de la guerre

En 1870, devant l’instabilité intérieure croissante, Napoléon le Neveu a dégainé la vieille ruse des pouvoirs affaiblis : la guerre. Les contestations montent, le sentiment républicain qui n’avait jamais vraiment disparu refait surface à l’occasion des obsèques de Victor Noir, un journaliste tué par un Bonaparte. L’alliance de la mitraille et de la prison sous le patronage de l’Empereur n’y a rien changé. En juin 1869 à la Ricamarie, en octobre de la même année à Aubin, la troupe a tiré sur les grévistes. Qu’importe : les grèves continuaient, et de plus belle. 7 000 ouvriers du Creusot ont arrêté le travail en janvier 1870. Après deux procès en 1868, l’AIT en a subi un troisième en juin 1870. Mais cela ne faisait que renforcer son prestige.

Lancer les armées françaises sur l’Allemagne, voilà le plan mis à exécution à partir du mois de juillet 1870. À grand renfort de Marseillaise, autorisée pour l’occasion, l’Empereur comptait susciter l’élan patriotique. Mais l’enthousiasme populaire pour cette guerre de voleurs est resté très mesuré. Et l’Internationale a eu une position très claire sur le sujet. S’adressant aux ouvriers allemands dans un manifeste du 12 juillet : « Restez sourd à des provocations insensées, car la guerre nous serait une guerre fratricide ».

En quelques semaines, l’armée française s’est délitée. Napoléon a capitulé le 2 septembre, emprisonné avec ses grognards à Sedan.

À Paris, l’annonce de la capitulation a sonné comme un coup de tonnerre. À mesure que les troupes allemandes pénétraient sur le territoire, l’ambiance a changé. On recommençait à entendre les refrains de 1792, ceux de la « patrie en danger » et de la « levée en masse » pour chasser l’ennemi. L’Internationale a même changé son fusil d’épaule dans une affiche placardée le 4 septembre à Paris : « Le peuple français ne fait pas la paix avec un ennemi qui occupe son territoire ».


Suite : Du 4 septembre au 18 mars : de la République à la Commune

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