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Archives > Convergences Révolutionnaires > Numéro 66, novembre-décembre 2009 > DOSSIER : La grève des travailleurs sans papiers

DOSSIER : La grève des travailleurs sans papiers

La politique de la CGT : régularisation par la grève

Mis en ligne le 30 novembre 2009 Convergences Politique

Quand en avril 2008, la CGT lance la première vague de grèves de travailleurs sans papiers, il s’agit de poursuivre sur la lancée de quelques grèves spectaculaires pour la régularisation, menées l’année précédente par des sans papiers et militants CGT de l’Essonne, en particulier chez Buffalo Grill à Viry Châtillon.

Un genre de « chiche ! » au gouvernement et aux patrons

L’irruption de ces grèves était un genre de réponse syndicale, et du tac au tac, aux prétentions hypocrites du gouvernement de régulariser « par le travail » : nous travaillons ici, nous vivons ici souvent depuis bien longtemps, et exigeons les cartes de séjour liées à cette situation ! La grève s’imposait aux travailleurs sans papiers. Leurs patrons les avaient exploités de longues années : à eux de payer maintenant, à eux de les faire régulariser (en payant au passage une taxe et en garantissant un contrat).

Mais grâce à la seule arme des travailleurs : la grève.

De la part de la CGT, s’impliquer à tel point dans la cause des sans papiers, organiser leur grève, les organiser en tant que travailleurs comme tous les autres (et non en parler comme de surexploités à plaindre, ou pire comme de travailleurs faisant pression à la baisse sur les conditions de travail et les salaires), c’était inédit, une première en fait dans l’histoire récente du mouvement ouvrier.

On assistait à l’irruption des sans papiers en tant que travailleurs, salariés comme les autres, travaillant, cotisant, payant des impôts. Privés de droits ? Mais ne se privant pas pour autant de l’arme de la grève ! Il y avait de quoi frapper les esprits de nombreux travailleurs français (et immigrés en séjour régulier d’ailleurs !). La grève devait donc ouvrir une brèche dans l’arsenal des lois anti-immigrés en tous genres, en montrant la voie à des dizaines de milliers d’autres travailleurs sans papiers susceptibles un jour de se mettre en grève eux aussi. Il s’agissait donc de mener une grève revendicative, donnant l’espoir, imposant un rapport de forces face aux patrons. Ce n’était pas un mouvement destiné à formuler une prétendue « juste loi » de régularisation, avec de prétendus « bons critères ». Bref la régularisation par la grève, pas la régularisation par le travail !

La grève, acte I

La première vague de grèves de 2008 fut un succès, avec environ 2 800 régularisations pour la seule CGT, et bien plus dans la foulée par d’autres canaux. Au passage, de nombreux grévistes « hors critères » arrachèrent aussi leur régularisation, de haute lutte. Par exemple, certains qui n’avaient pas les cinq ans de séjour en France exigés des préfectures, ou encore des intérimaires qu’au départ le ministère de l’immigration avait décrétés par principe non régularisables.

Mais en mai 2008 la grève n’a pas eu la relance dont elle avait besoin pour maintenir la pression sur le gouvernement. Elle n’avait pas fait boule de neige d’elle-même. Surtout, la direction de la CGT, après avoir promis une nouvelle vague, notamment à l’occasion d’un meeting en mai 2008, regroupant 2 500 travailleurs sans papiers très déterminés, a sonné la fin du mouvement. Il est probable que les couloirs de la confédération aient été hantés par l’idée que ce mouvement était bien coûteux en énergie et en temps, que la CGT devait aussi mobiliser pour les prud’homales, ne pas offrir un tableau trop « rouge et noir », de syndicat de damnés de la terre, mais plutôt renforcer cette image que Bernard Thibault essayait de développer depuis des années, d’une CGT moderne, réformiste, syndiquant de plus en plus de cadres… et négociant tranquillement avec le gouvernement.

La dynamique de la grève était déjà forcément fragile. Difficile pour les sans papiers de sortir de la clandestinité, de se lancer dans une telle grève sans garantie solide de succès. Difficile aussi pour l’équipe réduite (il faut le dire) de militants de la CGT portant ce mouvement, de rester investis de longs mois, quasiment 24 heures sur 24. À l’été 2008, le mouvement s’est éteint peu à peu, avec tout de même la satisfaction de voir quelques milliers de sans papiers obtenir leur titre de séjour. Les préfectures se sont évidemment saisies de cette baisse de régime pour redoubler d’arrogance, refuser des dossiers ou les traiter de façon de plus en plus arbitraire, avec des critères revus à la hausse.

La grève, Acte II

Mais finalement la nouvelle vague de grèves a démarré le 12 octobre 2009. Pas comme un coup de tonnerre dans un ciel serein : durant l’année écoulée, des sans papiers se sont organisés et regroupés avec des équipes militantes pas démobilisées (CGT pour l’essentiel mais aussi Solidaires, la CNT, des associations aussi), de nouvelles grèves se sont préparées discrètement. Fait important, la confédération CGT, sans doute avec ses propres calculs, a de nouveau donné un feu vert à ses équipes impliquées dans ce combat. Cette fois-ci, en agissant d’emblée avec d’autres organisations syndicales et associatives, parties prenantes ou soutiens actifs du mouvement. Changement positif. Cependant les dirigeants des confédérations syndicales comme des partis de gauche, n’ont pas mis leur poids médiatique ou politique dans la balance. Ségolène Royal semble davantage s’intéresser à Vincent Peillon, et vice versa, que ces deux-là au sort des travailleurs les plus exploités du pays !

Cela dit, l’équipe CGT en charge de la grève, et qui en est la locomotive, a pour sa part infléchi sa politique. L’exigence d’une circulaire nationale de régularisation est devenue la revendication centrale. Elle répond à un problème bien réel : le blocage des dossiers, l’arbitraire des préfectures. Une partie des grévistes sont aujourd’hui dans la grève parce qu’ils se sont réellement heurtés à ces obstacles.

Exiger des « critères », n’est-ce pas abandonner ceux qui n’y répondraient pas ?

Évidemment, le danger serait d’interpréter une telle revendication comme celle d’une « bonne circulaire ». Réclamer comme le font les organisations parties prenantes des « critères simplifiés et homogènes » pourrait devenir un terrain pour le moins glissant. Surtout si l’on précisait de « justes » critères… Mais le slogan de la grève reste : « On bosse ici, on vit ici, on reste ici ». L’esprit de la grève reste, autant qu’en 2008, d’arracher le maximum de papiers pour les grévistes. De développer le rapport de force au maximum pour régulariser tous les grévistes, en arrachant aux patrons le plus possible d’engagements et au gouvernement les critères les moins durs. Jusqu’à leur imposer, si c’est possible, la régularisation des grévistes qui n’entreraient de toute façon pas dans ces fichus critères.

La grève actuelle est même plus conforme à cet esprit-là que la précédente. Pour mobiliser le plus possible de travailleurs sans papiers, les militants de la CGT ont fait le choix d’organiser non seulement des grèves « homogènes » de travailleurs ayant tous le même employeur, mais aussi des piquets de regroupement des travailleurs par secteurs (nettoyage, BTP, hôtellerie-restauration, intérim), où ils accueillent dans la grève des travailleurs isolés. Significatif est aussi le choix de poser au gouvernement le cas des travailleuses et travailleurs qui, dans les caboches de négriers des spécialistes en « régulation des flux migratoires » des services de l’immigration, seraient absolument non régularisables : salariés de l’aide à domicile, payés au noir, agents de sécurité, intérimaires en tous genres…

Contrairement à 2008 il ne s’agit plus d’arracher à un patron les « cerfa » (les promesses d’embauche/demandes de régularisation) pour ensuite demander la régularisation aux préfectures, mais d’abord de faire bloc tous ensemble contre les patrons et le gouvernement. Le succès du mouvement dépend donc de son élargissement aux travailleurs isolés, aux travailleurs de nouvelles entreprises, aux travailleurs asiatiques, turcs, kurdes, maghrébins et autres origines (car l’essentiel de la grève est aujourd’hui le fait d’Africains de l’Ouest). Un tract a ainsi été publié en quatre langues (arabe, turc, chinois et français). Des travailleuses de l’aide à domicile elles aussi se sont organisées, ainsi que des travailleurs chinois.

Si la grève permet finalement d’obtenir des papiers pour des milliers de travailleurs, ce sera alors un espoir pour des dizaines de milliers d’autres, et en fait un levier pour de nouvelles grèves. Quelle que soit la circulaire gouvernementale, et ses critères de régularisation.

La difficulté, celle de tous les travailleurs en lutte : combattre l’isolement

Un fait est frappant : cette grève des travailleurs sans papiers, impressionnante par son caractère massif et déterminé au regard des difficultés encourues, souffre d’un grand isolement, si ce n’est de l’ignorance du reste de la classe ouvrière. C’est là certainement que réside la plus grande défaillance des directions syndicales. Ce serait leur rôle d’informer le plus largement les autres travailleurs, pourquoi pas par une manifestation ou d’un meeting national qui seraient l’occasion pour les grévistes sans papiers de s’adresser à d’autres (il en est question depuis longtemps, mais pour quand ?). Ce serait leur rôle d’unifier les ripostes. Cela pèse aujourd’hui sur la lutte des travailleurs sans papiers comme sur toutes les autres.

Bernard RUDELLI

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