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L’art de faire passer Biden pour ce qu’il n’est pas

4 mai 2021 Article Monde

(Illustration : Biden (au centre) et quelques membres de son administration. Pour une présentation détaillée, mais en anglais, voir le site de nos camarades américains de Speak Out Now : https://speakoutsocialists.org/bide...)

Depuis le premier jour de Biden à la Maison-Blanche, les bruyantes trompettes de la presse internationale et des milieux politiques « convenables » retentissent en son honneur. Et dans ce concert, la gauche se fait le plus entendre [1]. Est-ce le remplacement d’un milliardaire outrancier par un millionnaire « bien mis » qui les rassure ?

Certains éléments ne trompent pourtant pas. Qu’un président des États-Unis annule, au terme d’une pitrerie parlementaire, sa promesse de campagne d’un doublement du salaire minimum pour le porter à 15 dollars de l’heure [2], et on se dit que derrière le théâtre d’ombres des « ruptures » de la politique américaine, c’est business as usual à Washington.

Le début de présidence de Biden ne ressemble pourtant pas exactement à celui d’Obama, dont il était le vice-président. Tournant à gauche ? Plus probablement un recentrage d’un Parti démocrate qui avait suivi dans les dernières années un cours plutôt droitier. Ce n’est pas pour rien qu’à Roosevelt [3], une référence de Biden, beaucoup préfèrent le comparer à Johnson [4], président démocrate des années soixante, avant justement ce glissement à droite. Et on ne peut que vouloir prolonger cette comparaison quand on se souvient que la présidence de Johnson a été perturbée par de profonds mouvements sociaux.

Une politique impérialiste made in America

Les trois plans qu’a successivement présenté l’administration Biden contiennent des inflexions notables par rapport à la politique précédente de la bourgeoisie américaine. Ces trois plans forment à eux seuls un programme : American Rescue Plan (ARP, Plan américain de secours, 1 900 milliards de dollars), American Jobs Plan (AJP, Plan américain pour l’emploi, 2 200 milliards de dollars) American Families Plan (AFP, Plan américain pour les familles, 1 800 milliards de dollars). Dans l’affichage, Biden fait vibrer la corde patriotarde, reprochant même à Trump, pourtant déjà sur ce créneau, d’avoir laissé filer des « emplois américains » à l’étranger [5].

Le protectionnisme de Biden (la « préférence nationale » dirait le RN ici) ne vise pas vraiment à relocaliser les productions aux États-Unis. Le terrain de jeu des capitalistes américains est le monde entier, et il est source de profits trop importants pour qu’ils retournent dans une cour plus petite. Il s’agit bien plus d’un programme politique pour la grande bourgeoisie américaine.

À l’extérieur, il s’agit d’assoir la domination du premier impérialisme mondial, en éteignant de manière préventive toutes les velléités chinoises. Ici, Biden marche dans les pas de Trump, en adressant des coups de menton au gouvernement chinois à propos des Ouïghours [6], en interdisant à certaines entreprises chinoises de se fournir en logiciels américains stratégiques ou en recevant en grande pompe le Premier ministre japonais pour afficher une solidarité contre Pékin. Et les Démocrates sont main dans la main avec les Républicains. Un « Strategic Competition Act 2021 » a été présenté en commun au Sénat, qui prévoit un durcissement des sanctions économiques vis-à-vis de la Chine et un renforcement des dépenses militaires dans la zone maritime indo-pacifique.

À l’intérieur, il s’agit de draguer les « classes moyennes » tant vantées par Biden dans ses discours, à coup de programmes sociaux, de promesses d’emplois et, bien sûr, de refrains contre le péril chinois. Et dans les mal-nommées « classes moyennes », beaucoup de travailleurs que Biden cherche à détourner de Trump ou d’options politiques plus à gauche que le centre démocrate qui ont émergé ces dernières années.

Grands chiffres, petites mesures

Derrière les montants astronomiques, proportionnés toutefois à la taille de l’économie américaine, il faut regarder le détail de ces plans. Le premier, l’ARP contient pour l’essentiel des mesures ponctuelles. Un chèque de 1 400 dollars versé une fois (loin des 2 000 dollars promis pendant la campagne électorale), un prolongement de l’allocation chômage de 300 dollars par semaine jusqu’en août (et après ?), des fonds pour que les États et les collectivités territoriales mettent fin au chômage technique et que les écoles rouvrent, des fonds de soutien pour les secteurs fragilisés comme la restauration. Bref, des aides temporaires, pas différentes de ce qu’ont fait les gouvernements dans les autres pays impérialistes, comme le chômage partiel et le « pensionnage » à 1 500 euros par mois des restaurateurs en France.

L’écart entre les sommes dépensées par l’État peut s’expliquer par l’écart entre les États-Unis et les autres pays riches au niveau des services publics. D’où un certain phénomène de rattrapage visible dans l’AFP. Il en va ainsi de l’extension de la couverture santé (par des assurances privées qui se frottent les mains !), de la réduction des frais de scolarité pour les étudiants ou de la mise en place d’un congé parental.

Pour se faire une idée du caractère petit bras de l’ARP et de l’AFP au regard des besoins des classes populaires, examinons l’utilisation par les ménages américains gagnant moins de 40 000 dollars par an (le revenu médian est un peu au-dessus de 60 000 dollars) d’un chèque reçu en janvier et dont l’envoi avait été décidé par l’administration Trump : 44 % pour éponger des dettes, 27 % pour des dépenses et le reste, 29 %, mis de côté. La faible part des dépenses ne doit pas faire penser que ces Américains vivent confortablement. Mais devant leur montagne de dettes et l’imprévisibilité de la conjoncture (le taux de chômage de 6 % est largement sous-estimé), ils préfèrent se désendetter et épargner.

Le vert est plein de dollars

En revanche, pour les grandes entreprises américaines, l’administration Biden ne s’est pas montrée pingre. Si l’AJP (le plan pour l’emploi) prévoit une grosse enveloppe pour remettre à niveau des infrastructures qui en ont bien besoin (dans les trains américains, les contrôleurs mettent encore des cartons de réservation), son principal mot d’ordre est : transition écologique. Sous-titre : capitalisme vert.

Biden a tenu à montrer qu’il n’avait rien de commun avec son prédécesseur sur ce terrain-là et, à l’occasion d’un sommet écolo qu’il organisait les 22 et 23 avril, a pointé l’objectif d’une réduction des émissions de CO2 de l’ordre de 50 % d’ici 2030 par rapport à celles de 2005. Ce genre d’engagements est à la mode, et en trafiquant la comptabilité carbone ou en abusant des mécanismes de compensation (du genre planter trois arbres quand on a brûlé un baril de brut), l’objectif pourrait être atteint.

Mais l’essentiel n’est pas là. Car les changements dans l’appareil productif vont être, eux, bien réels. Les industriels de l’automobile avaient soutenu Trump dans son annulation des normes de pollution. Biden leur offre 174 milliards pour opérer le passage à la voiture électrique. La recette est la même qu’ici : primes à la casse, financement des bornes de recharge, passage à l’électrique de 20 % des bus scolaires. Et la direction de General Motors de signer avec d’autres trusts une lettre ouverte à Biden : « Pour atteindre une économie neutre en carbone, les États-Unis doivent établir des politiques durables sur tout le territoire, qui exploitent les forces du marché, mobilisent les investissements et les innovations et fournissent les certitudes nécessaires pour prévoir à long-terme. » Ces messieurs sont servis.

Le passage à la voiture électrique n’est pas une panacée écologique au problème du transport. Mais elle est la solution « verte » la plus adaptée aux capitalistes américains. Et elle ne serait pas complète sans le même genre de « verdissement » de la production électrique elle-même, prévue sans carbone pour 2035. Les milliards d’argent public viennent ainsi financer des projets d’éolien off-shore, de production d’hydrogène ou de batteries. Souvent d’ailleurs, l’administration ne vient qu’en appui de plans qu’avaient déjà en tête les patrons du secteur.

Une nouvelle agence fédérale est créée, l’Arpa-C, consacrée aux technologies vertes. Il s’agit de faire pour le capitalisme vert ce qui est fait pour la Défense avec la Darpa : une agence fédérale qui se charge de coordonner, et de distribuer l’argent public, à une myriade d’entreprises privées ainsi sous perfusion.

Les riches passent à la caisse ?

Et ces presque 6 000 milliards promis par Biden, qui va les payer ? C’est ici que le Biden politicien reparaît, en se faisant passer pour ce qu’il n’est pas sans risquer de le devenir vraiment.

Pour l’AJP, il promet un relèvement de l’impôt sur les bénéfices, de 21 à 28 % (il était à 35 % avant Trump) ainsi qu’un impôt mondial sur les bénéfices des multinationales, à 21 %. Pour l’AFP, il promet une augmentation de l’impôt sur le revenu pour les plus riches et un alignement de la fiscalité du capital avec celui-ci.

Dans les deux cas, il sait que ces projets vont passer à la moulinette du Congrès et que les Républicains et sûrement quelques Démocrates centristes s’y opposeront, se défaussant sur eux de l’écornage de ces dispositions. Si les recettes fiscales ne viennent pas couvrir les dépenses, alors les dépenses seront rognées, à commencer par celles qui profitent aux plus pauvres, ou bien elles seront financées par la dette. C’est d’ailleurs comme ça qu’est payé l’ARP.

Et dans le cas où ces hausses d’impôts seraient adoptées ? Biden l’a dit lui-même, 91 entreprises américaines parmi les plus grandes du monde ne paient pas un centime d’impôt sur les bénéfices. Passer le taux de 21 à 28 % ne risque pas de changer grand-chose, car ces firmes optimisent leur fiscalité à l’échelle du monde. La mise en place d’un impôt mondial permettrait de l’éviter ? Mais rien ne dit qu’un tel projet voie le jour – tout indique le contraire ! Même si le ministre luxembourgeois des Finances, ou encore Macron, se sont dits favorables au projet – qu’ils commencent par les frontières de l’Union européenne où la fiscalité n’est toujours pas harmonisée après des décennies de tractations !

Alors les Jeff Bezos et autres grands patrons milliardaires peuvent bien se positionner en faveur de cette hausse d’impôts tant qu’elle ne leur coûte rien ! Ce qui est sûr par contre, c’est qu’ils vont rafler des milliards avec les plans Biden.

La politique de Biden marche sur ses deux pieds : un impérialisme agressif sous couvert de « protectionnisme », soi-disant favorable aux travailleurs américains, et une mise en scène fiscale et sociale qui déguise un soutien indéfectible au grand patronat du pays. Les travailleurs des États-Unis n’ont aucun intérêt à suivre ces pas. À gauche, depuis le début de la présidence Biden, on entend beaucoup parler de la fin du « néolibéralisme », c’est comme cela que certains appellent, à tort, la période ouverte par la présidence Reagan aux États-Unis en 1981, faite de dérégulation financière, de privatisations, de baisse des barrières douanières, de baisses d’impôts pour les riches et d’austérité pour les pauvres. Au vu des cent premiers jours de Biden, ceux qui y voient, avec enthousiasme, la fin d’une époque, devraient surtout y voir, avec colère, un autre abîme capitaliste.

Bastien Thomas


[1Dans une vidéo récente sur sa chaîne Youtube, François Ruffin promettait d’offrir une boîte de macarons au nouveau locataire de la Maison-Blanche, avant d’affirmer que le nouveau virus craint par Macron était la « Bidenite ». Tous nos vœux de guérison à François Ruffin. Tandis que le candidat du PCF, Fabien Roussel salue le président américain : « J’ai l’impression qu’il a pris sa carte au PCF ! »

[2Soit 12, 65 euros brut, ce qui est très bas compte-tenu de la nécessité de payer retraites, maladie et chômage de sa poche. Pour se défausser de la décision, l’administration Biden s’est rangée derrière l’avis défavorable d’un obscur gratte-papier du Congrès, le Parlementarian, alors que rien dans le fonctionnement des institutions ne l’y obligeait : ses prédécesseurs, au choix, l’ont ou bien ignoré, ou bien remplacé.

[3Président des États-Unis de 1933 à 1945, associé au New Deal, large politique de dépenses publiques pour relancer le capitalisme américain profondément ébranlé par la crise de 1929… et pour entrainer la classe ouvrière derrière l’impérialisme US va-t-en-guerre.

[4Président des États-Unis de 1963 à 1969. Outre le Civil Rights Act de 1964, mettant fin, dans le droit, mais pas dans les faits, aux discriminations raciales, et qui doit bien plus à la lutte des Noirs américains qu’au sens politique de Johnson, il est surtout associé à l’intensification de la guerre au Vietnam.

[5Voir notamment cette vidéo de campagne : https://youtu.be/2qX6c4mfsLw

[6Il n’avait pas les mêmes réticences quand il s’est agi de vendre pour 200 millions de dollars d’armement au dictateur égyptien al-Sissi !

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