Aller au contenu de la page

Attention : Votre navigateur web est trop ancien pour afficher correctement ce site internet.

Nous vous recommandons une mise à niveau ou d'utiliser un autre navigateur.

Archives > Convergences Révolutionnaires > Numéro 58, juillet-août 2008 > DOSSIER : Capitalisme du XXIe siècle : déjà la faim… bientôt la crise (...)

DOSSIER : Capitalisme du XXIe siècle : déjà la faim… bientôt la crise ?

Des subprimes à la faim dans le monde : tout est bon dans la spéculation

Mis en ligne le 1er juillet 2008 Convergences Société

La crise des subprimes continue à faire des ravages. Étranglés par les intérêts exorbitants de leurs prêts immobiliers, 1,3 million de foyers se sont retrouvés en défaut de paiement aux États-Unis. 400 000 personnes ont dû revendre leur maison et on compte par dizaines de milliers ceux qui se sont retrouvés à la rue sans aucune couverture sociale. Le président du FMI Dominique Strauss-Kahn a eu beau assurer que la situation « est sous contrôle », ce n’est pas cela qui empêchera l’enfer du surendettement de s’étendre en Grande-Bretagne, avec son cortège d’expropriations à la clé : les statistiques officielles en prévoient 70 000 d’ici la fin de l’année...

Une crise en appelle une autre

Mais le chapitre des crédits à risque est loin d’être refermé que déjà s’ouvre celui des victimes de la spéculation sur les matières premières. En un an, le cours du riz a grimpé de 217 %, celui de la farine de 136 %, celui du lait en poudre de 120 % et celui du maïs de 125 %. Quant au prix du pétrole, il est désormais cinq fois supérieur à celui des années 1990. Les produits les plus courants sont devenus inabordables pour des millions de personnes. Du Mali aux Philippines, de nombreuses familles ne font plus qu’un seul repas par jour. Le prix du sac de riz a bondi de 250 à 650 francs CFA à Abidjan depuis le début de l’année. En Haïti, il est monté de 35 à 70 dollars en une seule semaine, hissant à plus d’un dollar le plat de riz pour un enfant de huit ans, dans un pays où 80 % de la population vit avec moins de deux dollars par jour.

La faim s’est muée en révolte dans 35 pays pauvres d’Afrique, d’Asie et d’Amérique latine. Pendant plusieurs semaines, des affrontements ont opposé la police à la population à Port-au-Prince, capitale d’Haïti. En Côte d’Ivoire, au Mali et en Somalie, aux Philippines et au Bangladesh, des émeutes de la faim ont enflammé les grandes villes. Grèves et manifestations ont secoué l’Égypte et le Cameroun, où elles ont pris une tournure politique contre les gouvernants, la collusion des multinationales de l’agro-alimentaire et des pouvoirs publics. Le Mexique a vu renaître l’agitation des « émeutes de la tortilla » de 2007 contre la hausse du prix du maïs. Le Burkina Faso a été paralysé par une grève générale de deux jours, les 8 et 9 avril, pour demander le contrôle des prix, la hausse des salaires et la suppression des taxes sur le carburant.

Destabilisés, les gouvernements ont eu des sueurs froides : le premier ministre haïtien Alexis est tombé, des milliers de manifestants sont descendus dans les rues pour lutter contre le président camerounais Byia qui souhaitait modifier la constitution pour rester en place, le régime égyptien de Moubarak a cristallisé la colère des milliers de travailleurs du textile de Ghazl el-Alhala, qui scandaient pendant la grève : « À bas, à bas Moubarak ! Ton régime, c’est de la merde ! » . La répression a été à la mesure de l’inquiétude. En Haïti, les affrontements ont fait six morts, à Douala (Cameroun) on dénombre officiellement quarante morts (sans doute beaucoup plus), cinq en Somalie, trois cents blessés en Égypte et au Maroc...

Le cours de la famine se porte bien, merci

Derrière la faim et les morts, il y a un tout autre décor. Celui des places boursières, où les matières premières ont servi d’exutoire pour spéculateurs déconfits. Après la crise financière, les traders se sont retrouvés en manque de grain à moudre. Mais il en faut plus pour empêcher un spéculateur de spéculer, et le riz, le maïs et le soja ont simplement remplacé les produits financiers.

L’excitation a donc gagné la bourse de Chicago, la plus grande bourse agricole du monde. Sur les marchés du CME group (Chicago Mercantile Exchange), où un même germe de soja peut changer dix fois de mains et de prix sans pour autant changer de place, le nombre des contrats des 25 produits agricoles a bondi de 20 % au cours des trois premiers mois de l’année.

Ceux qui tirent les vrais cordons de la bourse ne sont pas des spéculateurs isolés. Dans ce transfert de fonds spéculatifs, ce sont surtout les fameux hedge funds (« fonds d’investissement » ou « fonds alternatifs ») qui ont joué le premier rôle. L’un d’entre eux, Ospraie, le principal fonds alternatif pour les matières premières, est dirigé par Dwight Anderson, surnommé à Wall Street le « roi des matières premières ». Le talent de cette star de la bourse consiste a avoir prévu à l’été 2006 une « rentabilité extraordinaire » des produits agricoles, et investi massivement dans les matières premières. Bien à l’abri au vingt-septième étage de sa tour de Manhattan, il sentait déjà que le vent des subprimes était en train de tourner.

Les banques ne sont pas restées sur la touche. Elles aussi veulent faire du blé avec le blé. Du 4 au 29 mars 2008, la principale banque belge KBC avait pour slogan d’une assurance vie : « Tirez avantage de la hausse des prix des denrées alimentaires ! » . Elle aurait pu reprendre le titre du film de Hitchcock, Assurance pour la mort ... Épinglée par le quotidien Libre Belgique , la banque a étalé sa mauvaise foi en assurant que les prix des matières premières « se décident ailleurs » que dans les portefeuilles des spéculateurs. Toujours est-il que lorsqu’un banquier belge, suisse, français ou autre autorise un spéculateur New-Yorkais à acheter à Chicago du riz thaïlandais, il plonge dans la misère des milliers de familles, du Bangladesh au Cameroun.

Notre docteur Kouchner préconise quant à lui l’interdiction de la spéculation sur les matières premières, mais omet d’informer les banquiers de sa louable intention. On est loin des « enragés » de 1789 qui cherchaient comme Jacques Roux à interdire la spéculation sur les biens de première nécessité. Ça mériterait pourtant bien une révolution.

Lucas BRUGHEL

Mots-clés : | |

Imprimer Imprimer cet article Réagir Réagir à cet article