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Colombie : une victoire éclatante mais fragile de la gauche

20 juin 2022 Article Monde

L’élection dimanche 19 juin du président Gustavo Petro, et de sa vice-présidente Francia Márquez est un choc pour l’oligarchie colombienne. Une victoire serrée (50,69 %) mais très symbolique dans un pays qui n’a jamais connu un gouvernement de gauche depuis deux siècles et où comme le signalait l’écrivain José María Vargas Vila il y a plus d’un siècle : « les dictateurs de ce pays trempent dans l’eau bénite leur poignard avant de tuer. » Cette victoire électorale suit l’explosion sociale d’avril 2021 qui avait vu des millions de Colombiens des milieux populaires occuper 21 villes (avec une situation insurrectionnelle pendant des semaines à Cali). Elle s’inscrit, par ailleurs, dans un cycle électoral qui, à l’échelle du continent, a vu l’entrée en fonction de présidents de gauche en juillet 2021 au Pérou, en mars 2022 au Chili, et peut être bientôt en octobre au Brésil.

Une campagne polarisée

La première surprise fut l’éviction dès le premier tour de la droite conservatrice incarnée par Federico Gutiérrez. À la tête d’une coalition – dans l’ombre d’Álvaro Uribe, l’ancien président lié aux secteurs les plus conservateurs, les plus violents de la bourgeoisie colombienne mais aussi aux paramilitaires et aux narcotrafiquants – le candidat préféré des milieux d’affaires n’a pu se qualifier avec un modeste 18 %. Ce fut un Trump tropical, Rodolfo Hernández Suárez, homme d’affaires populiste qui a fait sa fortune estimée à 100 millions de dollars dans l’immobilier, qui lui a ravi la place pour représenter la continuité du régime, avec une posture anti-système bien servie par les réseaux sociaux. De l’autre côté, la gauche était représentée par un ancien militant guévariste et adepte de la théologie de la libération du M19 et une militante féministe afro-descendante, qui tranchaient ouvertement avec les partisans de la sale guerre contre l’opposition armée des Farc et les affairistes. La coalition de gauche avait certes le soutien des partis de gauche, d’une majorité des associations sociales et de lutte, mais elle élargissait ses alliances très loin en intégrant l’ancien maire de droite de Medellín et le dirigeant chrétien conservateur Alfredo Saade. Il n’y a finalement rien d’étonnant, après tout Gustavo Preto a été maire de la capitale Bogota de 2014 à 2015, tissant des liens déjà bien entretenus par une longue carrière de député.

Une signification plus profonde

Mais réduire cette élection à une banale alternance est un peu court. Des secteurs significatifs des collectifs populaires, et parfois même les plus radicaux de la Primera Linea, ainsi qu’une partie importante de la population, ont voulu tourner la page de la guerre civile permanente imposée par l’oligarchie et sortir d’une crise sociale d’ampleur. Dans un pays où les 10 % les plus riches possèdent 65 % des richesses, avec 39 % de la population vivant sous le seuil de pauvreté (et un million de pauvres supplémentaires suite aux effets de la pandémie), une mortalité infantile élevée (déjà de 14 pour 1000 en 2018), une inflation galopante de 9 % en avril, les raisons ne manquent pas de tenter autre chose [1]. La Colombie s’est désindustrialisée (11 % de son économie dépend de ce secteur), et la croissance est due à l’exportation de minéraux et à la construction. Mais c’est dans un contexte de contraction et de perturbations des prix des matières premières que le futur gouvernement Preto va arriver au pouvoir.

Un programme bien timoré

Pourtant le programme de Petro exclut les nationalisations ou des mesures qui rogneraient même symboliquement sur le pouvoir de la puissante oligarchie. Son programme a mis en avant une réforme fiscale modérée, une politique de relance de l’emploi par des commandes d’État, promettant même dans sa plateforme électorale : « L’État emploiera en dernière instance ceux qui ne trouvent pas de solutions dans le privé. » Certes, sur un autre plan il promet une démilitarisation de la vie civile, en mettant un terme au service militaire obligatoire, en réduisant le budget de l’armée (qui aujourd’hui représente 3,4 % du PIB), ou, plus audacieux, en démantelant l’Esmad (une sorte de mélange de police militaire et de BAC) très critiquée pendant les protestations sociales pour sa brutalité. La caution gauche de ce nouveau gouvernement est incarnée par la vice-présidente qui par sa seule présence, rappelle un passé africain trop longtemps masqué en Colombie. Militante féministe et écologiste (elle s’est opposé avec courage aux dévastations des mines d’or dans le district de Suarez), et depuis Medellin où elle a mené sa campagne, elle a essentiellement insisté sur la mise en place d’un ministère de l’Égalité, mettant en avant les revendications du mouvement des femmes, des diversités sexuelles comme on dit en Amérique latine, et de la jeunesse. Des propositions timides mais qui ne pourront sans doute pas franchir l’étape institutionnelle du Sénat et de la Chambre des représentants où la droite domine.

Mais une bourgeoisie féroce et déterminée

L’armée a menacé de prendre « ses responsabilités » en cas de victoire de Gustavo Petro et Francia Márquez, des milliers de militants de gauche ont été menacés directement à veille du second tour. Ce furent des listes publiées des militants de la Primera Linea, des visites musclées dans les quartiers chez les militants ou supposés tels, et une pression accrue sur les milieux syndicalistes combatifs (via des pressions, des licenciements). L’oligarchie, craignant une nouvelle explosion sociale, se prépare ouvertement à l’affrontement avec une gauche modérée qui ne se prépare pas au choc. Le fait qu’au soir du second tour, Petro ait appelé à un gouvernement d’union nationale, incluant y compris la droite dure autour des successeurs d’Uribe, ne semble pas calmer une bourgeoisie habituée au pire. Avec une crise sociale croissante, comme l’atteste plus au sud dans le pays voisin, l’Équateur, les émeutes ce dernier week-end, l’épreuve au pouvoir de la gauche légaliste et institutionnelle s’annonce bien amère.

Tristan Katz


[1On estime l’inflation en Amérique latine, en rapport avec un panier type mêlant alimentation, logement, énergie à près de 40 % sur un an, et davantage au Pérou, Mexique, Brésil et Paraguay.

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