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Accueil > Convergences révolutionnaires > Numéro 137, mars 2021

Birmanie, les travailleurs engagés dans une lutte à mort contre l’armée

Mis en ligne le 29 mars 2021 Convergences Monde

Samedi 27 mars, jour de la fête nationale des forces armées, celles-ci ont perpétré un nouveau massacre, tirant sur les manifestants dans plusieurs villes du pays et faisant au moins une centaine de morts. Cette politique de terreur visant à mater un soulèvement, qui a éclaté pour chasser les généraux qui ont fait un coup d’État le 1er février dernier, franchit donc un nouveau palier. Elle avait déjà monté d’un cran dans la violence le 14 mars lors de la bataille de Hliang Thar Yar à Rangoun. Ce quartier est une excroissance de la capitale économique, Rangoun, vaste township nourri par l’industrialisation récente, où se côtoient bidonvilles, immeubles surchargés, 80 usines textiles récentes aux conditions de travail déplorables, et quelques hôtels de luxe pour hommes d’affaires. Ce 14 mars, la police y avait abattu une soixantaine de manifestants, venus combattre pour les quelques libertés démocratiques dont le coup d’État venait de les priver. Le lendemain, la loi martiale était proclamée dans les banlieues populaires de Rangoun. Cette répression sanglante, qui depuis le début de la répression des révoltes a fait plus de 450 morts, montre l’inquiétude du pouvoir devant la classe ouvrière birmane, cette classe ouvrière dont le nombre a explosé au cours des dix dernières années et qui, depuis le coup d’État, est au premier rang de la protestation, dans les manifestations et par la grève paralysant l’activité économique du pays.

La « Démocratie » et le grand capital

L’armée a annihilé par son coup d’État le très relatif processus démocratique qu’elle s’était sentie elle-même plus ou moins obligée d’initier il y a une dizaine d’années. Alors pourquoi ?

Lorsque les militaires au pouvoir depuis 1962 ont fait ratifier en 2008 leur nouvelle Constitution par référendum, celle-ci leur laissait néanmoins l’essentiel des clés du pouvoir : les ministères importants seront tous occupés par des officiers ; 25 % des sièges au parlement lui sont accordés, hors élections, assez pour bloquer toute réforme constitutionnelle ou mesure qui la gênerait trop. Les premières élections libres, organisées sept ans plus tard, portèrent cependant à la tête du gouvernement l’opposition démocratique, et sa cheffe Aung San Suu Kyi, l’opposante que l’armée avait finalement libérée en 2001, en partie sous la pression des grandes puissances qui avaient fait accorder à celle-ci le prix Nobel de la paix. Cette dernière ne gênera pas beaucoup l’armée, ni dans ses affaires (contrôle d’une grande partie de l’économie et corruption), ni dans ses opérations militaires. Notamment lorsque l’armée organisa en 2017 une répression sanglante des Rohingyas (une des minorités du pays), expulsant du pays plus de 800 000 d’entre eux, et que la cheffe du parti LND (Ligue nationale pour la démocratie), devenue numéro un du gouvernement, couvrit le massacre.

L’une des principales motivations de cette « démocratisation » était d’ouvrir plus largement la Birmanie aux investissements du monde capitaliste. Non que l’impérialisme étranger rechignait jusqu’ici à traiter avec la dictature : le groupe Total exploite les champs gaziers de l’Yadana depuis 1992, en partenariat avec un des bailleurs de fonds de l’armée, et c’est sous la surveillance de l’armée qu’il utilisait le travail forcé pour la construction de ses pipe-lines (avec la bénédiction de Bernard Kouchner, payé pour écrire un rapport niant les faits).

Mais le régime militaire, népotique, avec son arbitraire et sa corruption, n’offrait que des garanties médiocres et précaires aux investissements étrangers. D’où le soutien des Occidentaux et Japonais au nouveau régime ; ils levèrent alors les sanctions frappant le pays (il y eut même une exonération de taxes des produits provenant de zones franches dans le cadre de l’accord conclu en 2013, « tout sauf les armes »).

Le pays respectait désormais la liberté. Ou tout au moins celle d’investir sans danger. Attirés par des ressources inexploitées de métaux, de jade et par une des mains-d’œuvre les moins chères au monde, les capitaux ont afflué. Et ce fut alors un développement soudain et inégal, anarchique. On vit des hôtels de luxe construits par Accor Hôtel au milieu de bidonvilles. Les banques avançaient les capitaux pour extraire le cuivre des mines. Total redoublait ses investissements.

Un développement rapide de la classe ouvrière et de ses revendications

Le développement le plus impressionnant fut celui de l’industrie textile : 140 000 salariés en 2013, 400 000 en 2014, au moins plus du double aujourd’hui, voire 1,5 million fin 2020 selon certains journaux. Les exportations de ce secteur passèrent entre 2012 et 2019 de 900 millions à 5 milliards de dollars. Moyennant un salaire journalier d’à peine 2,50 dollars (c’est le montant d’un Smic légal qui a été enfin instauré, après des luttes, en 2015), les ouvriers birmans peuvent maintenant se faire exploiter par le grand capital chinois, lequel agit souvent comme sous-traitant des prestataires européens ; à destination d’ailleurs des marchés du « Nord » vers lesquels 75 % des marchandises textiles sont envoyées.

Y compris l’armée, qui contrôle une grande partie de l’économie du pays, s’y enrichissait. Mais le bémol était que cette ouverture et ce développement économique portaient en germe une menace politique : la population devenue plus ouvrière, plus connectée (alors que 2 % des Birmans possédaient un téléphone en 2010, ils s’organisent massivement par internet aujourd’hui) profita des droits démocratiques pour s’organiser. Les syndicats, légalisés, se sont multipliés, et les grèves aussi.

Le succès électoral de la LND (Ligue nationale pour la démocratie – le parti de Aung San Suu Kyi) à l’élection de novembre dernier était une claque pour les généraux. Mais surtout il montrait les espoirs de la population en ces nouveaux droits acquis qui, malgré leurs limites, favorisaient les luttes sociales. Un espoir que les généraux ont voulu tuer.

Après le coup d’État

Mais c’est, bien plus encore que la petite bourgeoisie aux aspirations démocratiques, la classe ouvrière birmane, si nombreuse aujourd’hui, qui s’est soulevée contre le coup d’État.

Les travailleurs des hôpitaux et les fonctionnaires lancèrent immédiatement un mouvement baptisé de désobéissance civile (ne reconnaissant pas le nouveau pouvoir), qui devint viral. Joignant les paroles aux actes, en pleine pandémie, les hospitaliers cessèrent le travail et débrayèrent dès mercredi 3 février. Des manifestations pacifiques plus nombreuses se succédèrent chaque jour et culminèrent le 8 où pour la première fois la plus grande centrale syndicale appelle à la grève [1]. L’armée décréta alors les manifestations illégales. Dès lors, on voit dans les photos des reportages, des canons à eau et des balles en caoutchouc accueillir les manifestants dont plusieurs milliers seront arrêtés. On troque les pancartes en carton contre des boucliers. Le port du casque se généralise… Les rues se transforment en tranchées où des barricades de fortune abritent des insurgés lançant des cocktails Molotov. À partir du 20 février le mouvement déplore ses premiers morts, ce qui n’empêche la manifestation la plus massive de se tenir le mardi 22 février.

La continuation des grèves décida l’armée à déclarer les organisations syndicales illégales le 26 février. La répression prend alors un tournant plus sanguinaire, qui se traduit par des tirs à balles réelles. 35 manifestants meurent le 4 mars.

Pas question de se voir retirer les libertés et les acquis sociaux

Outre les secteurs du transport, des hôpitaux et les enseignants, les premiers contingents de protestataires sont venus des ouvrières du textile. Elles n’entendaient pas se voir retirer les acquis obtenus depuis l’ouverture démocratique : la légalisation des syndicats et la codification du droit du travail en 2011, l’application d’un salaire minimum acquis en 2015. Des combats déjà engagés en 2019 réclamaient l’augmentation des salaires et de meilleures conditions de travail. « S’il y a eu auparavant des infractions au droit, il n’y a pas de doute que les choses vont être encore pires pour les travailleurs du textile aux bas salaires » confie une ouvrière du textile, Ma Tin Tin Wei, au reporter du New York Times. Cette militante syndicale de 26 ans, explique le journal américain, n’a travaillé que six jours en février, consacrant le reste de son temps à écrire aux ambassades, faire connaître sa lutte et préparer les grèves. Il y a fort à faire car, outre l’armée, les travailleuses doivent combattre leurs propres patrons. Poursuivant leur offensive menée au cours de la crise sanitaire qui fut le prétexte de licenciements massifs et de baisse des salaires, certains patrons séquestrent les employés les jours de mobilisation. C’est le cas du sous-traitant de la célèbre entreprise irlandaise de prêt-à-porter Primark.

Des militantes comme Ma Tin Tin Wei évoluent maintenant dans la clandestinité, explique le journaliste. Après avoir d’abord arrêté les figures publiques partisanes du mouvement, l’armée cible maintenant de préférence les travailleurs, les organisateurs du monde du travail en lutte. Les cheminots, dont le niveau de grève avoisine les 100 %, essuient des raids dans leur résidence. Les forces de sécurité dévastent leur logement et arrêtent certains d’entre eux, signalent plusieurs reportages. Les militants organisateurs de la grève sont identifiés et pourchassés, ceux qui restent libres doivent évoluer dans la clandestinité.

Dans le quartier Hlaing Thar Yar, c’est en prétextant des destructions de matériels, notamment dans les usines textiles de propriétaires chinois, que les forces armées étaient intervenues le 14 mars. Mais il est bien difficile de savoir si les auteurs en sont les ouvriers eux-mêmes, qui se vengent ainsi des répressions de l’armée que les patrons ont appelée à la rescousse, ou une provocation pour justifier l’invasion du quartier par les forces de l’ordre, ou tout simplement les patrons qui, avec l’arrêt du travail, veulent faire casquer les assurances en même temps qu’appeler à la répression. Du côté du gouvernement chinois, les dirigeants se sont inquiétés, non des morts, mais des trente-deux usines vandalisées.

Mais alors que les violences et la mise à l’arrêt de l’activité économique conduisent à l’exode de nombreux habitants des villes vers les régions reculées dont ils ont récemment émigré, de jour comme de nuit, la lutte continue. Elle jouit du soutien de la grande majorité de la population birmane. Elle a été saluée par des manifestations de soutien au Japon de Birmans émigrés, notamment d’étudiants brandissant le drapeau de la Ligue nationale pour la démocratie, et surtout en Thaïlande, ce pays où se multiplient les manifestations contre la dictature militaire thaïlandaise elle-même et où vit une immigration birmane de près de 2,3 millions d’ouvriers, souvent sans papiers et sans droits.

Un tout autre soutien que les protestations platoniques des Macron, Merkel et Biden. Les déclarations de principe de l’Union européenne et même les sanctions infligées aux hauts dignitaires de l’armée sont autant de manières de donner l’impression d’agir sans rien faire. Leur seul souci est la restauration d’un climat favorable à la reprise des affaires.

28 mars 2021, Louis Dracon


[1Mouvements décrits notamment sur le site Labor-Notes, où l’on trouve de nombreuses informations sur ces luttes (malheureusement en anglais seulement). https://labornotes.org/

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