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Tribune

Argentine : le Parti ouvrier face à la pandémie de Covid-19

8 avril 2020 Article Monde

Nous publions ci-dessous un article destiné au public français du Partido obrero (parti ouvrier), une organisation trotskyste argentine (https://po.org.ar), au sujet de la crise sanitaire dans ce pays.


La pandémie a frappé l’Argentine dans un contexte d’affaiblissement étatique et alors qu’elle était dévastée par une terrible crise sociale, économique et sanitaire.

L’Argentine supporte en effet une dette publique qui dépasse les 90 % de son PIB, un déficit fiscal énorme et sa Banque centrale manque de réserves pour faire face aux échéances de la dette qui lui restent encore à honorer pour le premier semestre 2020. Banque centrale qui a un passif équivalent à la totalité de sa base monétaire.

Depuis son arrivée au pouvoir, l’orientation du gouvernement péroniste dirigé par Alberto Fernandez a été de subordonner toute sa politique au progrès de la renégociation de la dette avec ses créanciers internationaux et le FMI. Tous les groupes politiques au Congrès national ont accompagné cette politique, à l’unique exception du Front de gauche, et ont voté lors d’une session spéciale du parlement une loi d’urgence donnant des pouvoirs spéciaux au gouvernement national, afin qu’il avance dans la restructuration de la dette et dans l’accord qu’exige le FMI.

La contrepartie de cette orientation a été une offensive en règle contre les retraités, les travailleurs, les précaires et les chômeurs.

Par un décret, le gouvernement a opéré une confiscation scandaleuse des pensions des retraités, de l’ordre de 15 milliards de dollars annuels. Puis il a annoncé la fin des clauses de rattrapage prévues pour accrocher les salaires sur le coût de la vie, conquises par diverses branches grâce à des grèves puissantes dans les années précédentes, afin de préserver le pouvoir d’achat de leurs revenus alors que l’inflation annuelle dépassait les 50 %. Selon une étude récente de l’Indec, l’organisme officiel de statistiques, fin 2019, 35,5 % de la population argentine s’enfonçait dans la pauvreté. Et en quelques mois, malgré la posture du gouvernement autoproclamé « national et populaire », la pauvreté s’est aggravée.

Pour conforter cette orientation, le gouvernement a impulsé un « pacte social » dans l’objectif de concrétiser la subordination des organisations ouvrières aux intérêts patronaux. Toutes les variantes de la bureaucratie syndicale, des péronistes au centre gauche, à l’exception des courants lutte de classes, associés politiquement au Front unité de gauche [1] et des travailleurs (coalition des principales organisations révolutionnaires), se sont intégrées à ce processus d’étatisation du syndicalisme.

Lors de son discours d’ouverture des sessions parlementaires du 1er mars, le président Alberto Fernandez a montré son aveuglement en omettant toute référence au progrès de l’épidémie dans de nombreuses régions du monde. La déclaration de l’OMS, quelques jours après, selon laquelle la propagation du virus était en train de devenir une pandémie, est tombée dans une Argentine au budget de la santé gelé, héritage du gouvernement « néolibéral » et pillé pendant des années par des gouvernements de la gauche péroniste ou de droite.

Devant la confirmation de l’arrivée de la pandémie dans notre pays, le Parti ouvrier a élaboré un programme des travailleurs pour combattre la propagation du virus, affronter ses conséquences sanitaires et sociales et éviter la chute de la société dans une situation de désorganisation et de banqueroute économique. Nous avons présenté comme tâche de premier ordre la nécessité d’aller vers une centralisation du système sanitaire en un système public unique, intégrant les trois secteurs actuels entre lesquels il se répartit : le système de santé d’État, le privé et celui des œuvres sociales des syndicats. Ce système devrait être placé sous le contrôle direct des travailleurs. De même que dans la majeure partie du monde, le système de santé public argentin est très affaibli à cause de la promotion de la marchandisation de la santé dans le privé par les gouvernements nationaux et régionaux successifs.

Nous accompagnons cette proposition de la demande du doublement des budgets de santé et de la mise en place de comités de sécurité et d’hygiène, élus par les travailleurs eux-mêmes, dans tous les hôpitaux et lieux de travail. Ces comités auraient le pouvoir d’interdire toutes les activités non essentielles ou ne bénéficiant pas des mesures de protection nécessaires pour éviter la propagation du virus. Dès le point de départ de la crise, nous avons demandé, afin d’assurer la quarantaine, que soit garanti aux travailleurs le « droit de retrait », avec maintien du salaire et interdiction des licenciements et du chômage technique forcé. De la même façon, nous proposons que des allocations soient versées, pour un temps indéterminé, à tous les travailleurs à risque, que ce soit par l’âge ou à cause de maladies chroniques avérées. De même, nous nous battons pour qu’un revenu fixe, équivalent au coût du budget familial de base, soit accordé aux 12 millions de travailleurs sans emploi, précaires ou du secteur informel qui sont particulièrement touchés par l’arrêt de l’économie.

Face à l’émergence de la pandémie, l’ensemble des mesures proposées par le Parti ouvrier constitue un programme élémentaire pour éviter que les masses s’enfoncent dans la catastrophe sanitaire et la misère complète. Ce programme d’urgence inclut les revendications d’ouverture des livres de comptes des entreprises qui fixent les prix des aliments, en très forte augmentation, d’impôts progressifs sur les grandes fortunes, de la cessation du paiement de la dette publique et de la nationalisation du système bancaire, du commerce extérieur et des ressources stratégiques. Ainsi, de cette manière, le pays pourra concentrer entièrement ses ressources et son épargne sur la lutte contre la pandémie, contre la misère sociale et réactiver l’économie sous la direction de la classe ouvrière. Au contraire, le gouvernement « national et populaire » a continué sa politique d’austérité avec le paiement de la dette usurière auprès des institutions internationales, et s’est servi des revenus des retraités pour voler au secours des groupes capitalistes frappés par l’arrêt de l’économie. Enfin, avec l’aggravation de la crise économique, nous affirmons la nécessité de la nationalisation sous contrôle ouvrier des usines et entreprises qui ferment, en appelant à des occupations par leurs travailleurs pour imposer cette orientation.

La popularisation de ce programme politique et revendicatif a été le moteur d’une campagne intense d’agitation politique par la presse de notre parti (Prensa Obrera) et par nos porte-paroles officiels. Romina Del Pla, députée nationale du Parti ouvrier dans le Front unité de gauche et des travailleurs, a présenté au Congrès national un projet de loi développant les différents aspects de notre programme face à la pandémie et à la crise capitaliste. Elle a pu le faire avec le crédit que lui donne le fait d’avoir dénoncé, en temps réel, les conséquences catastrophiques du long processus d’affaiblissement du secteur public de la santé. En 2018, par exemple, elle avait demandé le doublement du budget de l’Institut Malbran, l’organisme chargé de l’alerte et de la prévention des situations épidémiologiques. Des projets identiques à celui proposé par Romina Del Pla ont été présentés dans tous les organes législatifs (fédéraux ou nationaux) et les instances exécutives où siègent des parlementaires de notre parti. Autre aspect de cette lutte pour populariser notre programme, Romina Del Pla a assisté, au nom du Parti ouvrier, à une réunion convoquée par le président Alberto Fernandez à la Maison Rose, le palais présidentiel (https://prensaobrera.com/politicas/...). Dernier aspect de cette campagne d’agitation politique, nous avons été à l’origine d’une déclaration commune au Front unité de gauche et des travailleurs dans les termes détaillés plus haut.

Mais l’intervention du Parti ouvrier ne s’est pas limitée à l’agitation et à la propagande sur notre programme. Par-dessus tout, nos revendications ont été un guide pour notre intervention politique dans les usines, les lieux de travail, les quartiers ouvriers et les centres de formation et d’éducation. Notre courant syndical, Tribune enseignante, qui occupe des postes de direction dans plusieurs sections syndicales et est présent et influent dans la majorité des provinces du pays, a dérangé en demandant la suspension des classes sans présence d’enseignants.

L’exemple de l’enseignement a été suivi par de nombreux secteurs publics et d’État. Les travailleurs de la santé se sont transformés en acteurs majeurs de la dénonciation de l’affaiblissement de l’hôpital public. Dans le secteur privé, les travailleurs des grandes entreprises de la sidérurgie, de l’eau, du gaz et de l’alimentation ont dénoncé les situations problématiques et trouvé des moyens de lutte pour résister aux pressions patronales et exiger des protections pour leur santé. Cela s’est passé de manière identique dans les chemins de fer, lignes de bus et entreprises de l’imprimerie. Le Parti ouvrier, qui a impulsé un mouvement de masse pour les six heures de travail en soins infirmiers dans les hôpitaux et la revalorisation de la carrière, est redevenu une référence pour les revendications des structures syndicales de base, et de délégués des travailleurs de la santé devant l’émergence du coronavirus.

La coordination du courant syndical lutte de classe du Parti ouvrier a fait une déclaration (https://prensaobrera.com/politicas/...) qui a été signée par les principaux dirigeants syndicaux des secteurs public et privé de notre organisation dans l’objectif d’impulser et développer la lutte livrée par le mouvement ouvrier. Y a été ainsi formulée une orientation d’ensemble pour le mouvement ouvrier complètement opposée à celle proposée par la bureaucratie syndicale, très intégrée à l’appareil d’État et soumise au lobby patronal.

Quelques jours après, un décret du président Alberto Fernandez, certes tardif et limité, est venu matérialiser la demande d’interdiction des licenciements et du chômage technique sans compensation que le Parti ouvrier et le Front de gauche, presque seuls, avaient réussi à mettre en avant dans les semaines précédentes, comme une nécessité impérieuse de tout le mouvement ouvrier. La décision de Fernandez relève d’un réflexe de survie devant une recrudescence de la crise sociale, qui pourrait entraîner l’explosion d’une révolte populaire.

Le Pôle ouvrier, notre organisation de chômeurs et travailleurs précaires a joué un rôle de premier plan dans la lutte pour défendre « le droit de manger » pour la partie de la classe ouvrière la plus touchée par la paralysie économique, se battant pour l’accès à la nourriture, l’assurance chômage et le fonctionnement des cantines populaires dans les quartiers. Dans la lutte pour que l’État mette les moyens pour être présent dans les secteurs les plus reculés, le Pôle ouvrier a obtenu, dans un pays en quarantaine (confinement) et ce en à peine une semaine, l’inscription sur les listes des bénéficiaires de plus de 80 000 travailleuses et travailleurs sans emplois et précaires. Des campagnes similaires d’inscription sur les listes pour bénéficier des aides ont été menées par les groupes du PO chez les étudiants et les artistes. Le Pôle ouvrier a refusé d’être intégré à un Conseil de collaboration de classes, installé par le gouvernement, avec des entrepreneurs, les représentants des Églises, toutes les variantes de la bureaucratie syndicale, du péronisme au centre gauche, et les organisations de sans-emplois corrompues et sous tutelle du gouvernement. Au contraire, notre organisation est à la tête d’un front unique de lutte, indépendant.

La quarantaine a entrainé l’augmentation d’un fléau, préexistant, en Argentine et dans le monde entier : celui de la violence machiste contre les femmes. Dans notre pays, en trois semaines à peine de quarantaine, huit féminicides ont eu lieu, qui ont remis en lumière l’absence complète de moyens de l’État pour apporter une aide aux femmes victimes de violence. Le secteur femmes du PO, l’Assemblée pleinière des travailleuses, a été à l’origine, dans un front unique avec de nombreuses organisations féministes et des femmes de tout le pays, d’un tintamarre massif national avec comme slogan « Pas une de moins, l’État est responsable ».

La Presse ouvrière, reflet de toutes et chacune de ces luttes, est devenue le « premier militant » de notre parti. Elle a fait un bond historique en atteignant les 1 500 000 visites sur notre site sur le seul mois de mars et les correspondants de notre journal se sont multipliés, jusqu’à atteindre les 300 dans tout le pays. Dans le même temps, nous avons organisé des discussions-débats virtuels (sur Facebook en direct) sur les principaux problèmes qui intéressent les travailleurs, les femmes et les jeunes. Pour l’anniversaire du coup d’État génocidaire de 1976, dans le cadre de la quarantaine, nous avons animé, avec l’extrême gauche lutte de classe, une mobilisation politique virtuelle. À travers un texte public, qui dénonçait l’engagement de tout l’arc politique patronal et gouvernemental pour l’impunité et la répression, nous avons refusé la position de « tourner la page » de la période de terreur, exprimée quelques jours auparavant par Alberto Fernandez lui-même. Le Parti ouvrier a maintenu systématiquement les réunions de tous ses groupes et les débats de préparation de son XXVIIe congrès, afin d’ajuster son intervention politique dans le contexte de la crise. Il a fait une déclaration, avec diverses organisations d’Amérique latine, affirmant une position révolutionnaire face à la crise déclenchée par la pandémie et la recrudescence de la banqueroute capitaliste dans notre sous-continent. En pleine quarantaine, le PO a réaffirmé sa position de parti de combat de la classe ouvrière.

Comme nous l’avons démontré plus haut, la quarantaine a renforcé toutes les contradictions sociales déjà présentes avant l’arrivée de la pandémie. Les luttes pour la défense des salaires et du travail, parallèlement à celle pour la protection de la santé du peuple, sont déjà placées à la une de l’agenda politique des travailleurs. Le PO intervient et se prépare pour faire face à une lutte décisive et vitale pour toute la classe ouvrière argentine.

Pablo Giachello


[1Gauche désigne en Argentine l’extrême gauche, principalement trotskiste. On y trouve le Parti ouvrier, le PTS (que nous connaissons ici via Révolution permanente), le MST, le PSTU, et une petite organisation radicale.

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