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Archives > Convergences Révolutionnaires > Numéro 88, juin-juillet-août 2013

Areva en Afrique : Pilleurs, affameurs et empoisonneurs

Mis en ligne le 17 juin 2013 Convergences Monde

Le 23 mai dernier, un double attentat à la voiture piégée frappait des installations d’Areva à Arlit et un camp de militaires nigériens chargés d’assurer leur garde, faisant une vingtaine de victimes et interrompant l’exploitation de la mine. Cette attaque, attribuée à des groupes armés chassés du Nord du Mali par l’intervention française, faisait la Une des médias français. En revanche, ni la manifestation qui a rassemblé 2 000 étudiants à Niamey le 5 avril, aux cris de « Non à la France », ni les grèves de mineurs d’uranium de la fin avril ne les ont intéressés. L’importance stratégique d’Areva pour l’impérialisme français et ses moyens considérables consacrés à la corruption et à la communication expliquent sans doute cette discrétion.

Un État dans l’État

Areva, héritière de la Cogema, filière de droit privé du Commissariat à l’énergie atomique (CEA), rebaptisée en 2001, est en effet un véritable État dans l’État. Présente dans une centaine de pays, c’est un fleuron de l’industrie tricolore qui contrôle l’intégralité de la filière nucléaire, de l’extraction du minerai au retraitement des déchets, en passant par la construction de centrales. Areva produit à elle seule 17 % de l’uranium mondial. Sa présence en Afrique remonte à plusieurs dizaines d’années : la première mine a été ouverte au Gabon à Moumana en 1956 et fermée en 1999, après épuisement des réserves.

Pendant toute cette période, le contrôle étroit que l’État français exerce sur ce pays a permis à Areva de produire de l’uranium à un coût inférieur de moitié à la moyenne du coût mondial.

En 1965, une grève des mineurs consécutive à des accidents mortels fut réprimée par l’armée, et les mineurs durent continuer à travailler sous la menace des armes. Areva a ensuite ouvert des mines dans plusieurs autres pays africains, dont la Tanzanie et l’Afrique du sud, alors soumise au régime de l’apartheid et à qui la France fournissait en secret, en échange de ce minerai, des armes et des technologies lui permettant de se doter de l’arme nucléaire en dépit de l’embargo international officiel. Plus récemment, Areva s’est lancée dans l’exploitation d’une mine d’uranium… au Kazakhstan, ex république soviétique soumise au régime du dictateur mégalomane Noursoultan Nazarbaïev – où la présence du trust a fait moins de vagues que celle de Depardieu en Russie.

Au Niger

Mais c’est au Niger, cinquième producteur mondial de minerai d’uranium, que les intérêts d’Areva sont les plus importants : le trust y réalise plus d’un tiers de sa production totale et emploie plus de 2 500 mineurs, sans compter les salariés de ses nombreux sous-traitants.

Quand l’on sait que le chiffre d’affaires d’Areva, de 13,2 milliards d’euros, représente cinq fois le PIB annuel du Niger, on a une idée du rapport de forces entre le trust et l’État nigérien. Areva dispose ainsi sur place de sa propre armée privée, dirigée par des militaires coloniaux qui ont fait leurs preuves au Rwanda, au Tchad ou en Côte d’Ivoire, et le gouvernement local met à son service un millier d’hommes pour surveiller ses installations.

Le Niger ne perçoit pourtant que la portion congrue de la manne représentée par le yellow cake (nom donné au minerai d’uranium en raison de sa couleur) : environ 5 % des bénéfices, dont la majeure partie repart vers la France sous forme d’achats d’armes et d’objets de luxe réservés à la très mince couche de privilégiés. Le taux de mortalité infantile est un des plus élevés du monde (163 décès pour 1 000 enfants de moins de cinq ans) et l’espérance de vie ne dépasse pas cinquante ans.

Le « respect des règles du marché »

Toute l’histoire des relations entre l’État français, Areva et le Niger a été faite de tentatives généralement prudentes des gouvernements nigériens successifs d’obtenir une part un peu plus importante de cette manne. Mais les négociations, qui se déroulent généralement à Paris, ne se terminent que par des déclarations ronflantes sur l’assistance et le développement, suivies d’aucun effet. Les richesses minières du Niger n’ont pas empêché ce pays de subir en 2005 une famine terrible, qui frappa près de trois millions de personnes, soit un quart de la population. Les représentants de la France allèrent jusqu’à s’opposer à la distribution gratuite d’aliments pour ne pas faire baisser les cours, au nom du « respect des règles du marché » !

Face aux velléités des divers gouvernements, l’impérialisme français ne dispose pas seulement des armes de la corruption et de la menace permanente de coup d’État militaire ; il a su instrumentaliser les révoltes armées des minorités touaregs, notamment celle du MNJ, Mouvement national pour la justice, créé en 2007. Fournissant des armes et des conseillers aux deux camps, il a successivement soutenu l’un et l’autre et exercé un chantage permanent sur l’État du Niger. Ce double jeu a d’ailleurs pris parfois des allures de triple jeu, Areva ayant pris l’initiative de financer directement des groupes armés touaregs pour assurer sa sécurité. Les complots, coups d’État et assassinats n’ont donc jamais cessé depuis des dizaines d’années dans ce pays. Le dernier coup d’État en date est l’éviction du président Tandya par l’armée, le 18 février 2010. Celui-ci projetait, semble-t-il, de diversifier ses partenaires pour faire monter les enchères, en se tournant vers les États Unis et la Chine, la compagnie Sina Uranium étant déjà présente avec la mine d’Azelik. Depuis, Areva s’est néanmoins résignée à abandonner une petite part du gâteau à ses concurrents chinois, avec qui elle s’est d’ailleurs associée dans des compagnies sous-traitantes.

C’est dans ce contexte que les manifestations et attaques contre Areva se sont multipliées, notamment contre des membres de son personnel, comme le 17 septembre 2010 où dix d’entre eux furent enlevés. Mais la situation est si complexe qu’il est difficile de savoir s’il s’agissait d’une opération indépendante de groupes armés aux objectifs politiques ou financiers, ou d’une tentative de racket de l’armée nigérienne qui les aurait laissés opérer volontairement, voire manipulés… Quant à la répression parfois féroce [1] contre la population, avec l’aide de conseillers militaires et de policiers placés à des postes clés, les gouvernements français de toutes obédiences l’ont toujours ignorée comme une « affaire intérieure », quand ils n’ont pas vanté cette « démocratie modèle », comme le firent Mitterrand en 1981 et Pompidou dix ans avant lui…

Manifestation étudiante et grèves ouvrières

Pourtant, la population nigérienne ne semble pas décidée à accepter passivement cette domination néocoloniale, comme le montre la récente manifestation étudiante. La classe ouvrière a montré aussi qu’elle entendait se battre pour ses conditions de vie. Fin avril 2013, une vague de grèves se déclenchait dans les mines : les 800 salariés de la Cominak, dont Areva est le principal actionnaire, cessaient le travail le 21 avril, suivis par les 680 mineurs de la Somina, qui appartient à Sino-Uranium, puis par les mineurs d’Imouraren, site qui recèle les plus grands gisements d’uranium du monde, et ceux d’autres sites plus petits. Leurs revendications portaient sur les conditions de travail et les salaires. Enfin, une grève des personnels de santé se déclenchait le 16 mai dernier. La classe ouvrière du Niger montre ainsi qu’elle représente une force avec laquelle le pouvoir local comme l’impérialisme devront compter.

5 juin 2013, George RIVIERE


Comment Areva traite les mineurs

La ville d’Arlit, qu’on pourrait appeler « Arevaville », est à l’image des relations entre le trust et le Niger. Areva a institué un système de ségrégation qui comprend cinq zones d’habitation hiérarchisées, des logements confortables pour agents blancs aux « dortoirs africains » pour les ouvriers. Quant au reste de la population, elle vit dans des bidonvilles misérables. Les conditions de travail sont à l’avenant : « Nous travaillons 12 h sur 24, dit un conducteur d’engin. On monte à 1 h de la nuit pour descendre à 6 h du matin. Petit déjeuner entre 6 h 30 et 7 h. Si on trouve le sommeil entre 7 h et 10 h, le compte est bon, il faut se réveiller à 10 h pour reprendre le boulot pour 6 h d’affilée. » [2]La propagande d’Areva, qui fait appel à de grandes sociétés de communication comme RSCG (utilisée aussi bien par DSK que par Sarkozy) et achète des pages entières de publicité dans la presse, présente l’extraction de minerai d’uranium comme « une des activités les plus sûres du monde ». En fait, 35 millions de tonnes de déchets radioactifs sont entassés à l’air libre, de nombreux ouvriers et riverains se plaignent de problèmes de reins et de foie, les cancers se sont multipliés. Mais les médecins, salariés par Areva, ont toujours refusé de les reconnaître. Il a fallu que se constitue une Association des anciens travailleurs du secteur minier et leurs familles (ATSMF) et l’intervention de diverses ONG pour que le voile soit levé sur cette situation (le port de gants et de masques de protection ne devenant ainsi obligatoire qu’en 1999). Pour désamorcer ces révélations, AREVA a d’ailleurs créé sa propre ONG : l’Observatoire de santé de la région d’Agadès (OSRA) qui, après quelques examens et mesures, s’est empressée d’affirmer qu’il n’y avait aucun lien entre les maladies constatées et l’uranium… Areva n’en a pas moins été condamnée pour « faute inexcusable » par le Tribunal des affaires de sécurité sociale de Melun en mai 2012, mais seulement pour le décès d’un de ses cadres français survenu par cancer du poumon, à 59 ans, en juillet 2009.


À lire

  • Areva en Afrique, une face cachée du nucléaire français

Raphaël Granvaud, Éditions Agone, 14 €

Dans cet ouvrage, d’où est tirée une partie des informations rapportées dans notre article [3], l’auteur, membre de l’ONG Survie, analyse toute l’histoire des relations entre Areva et l’Afrique, qui est aussi celle de la « Francafrique ». On y retrouve toute une galerie de personnages, notamment de militaires, politiciens et barbouzes, indéboulonnables sous tous les gouvernements, qui ont fait leurs classes et leurs preuves en Algérie, au Biafra, au Rwanda ou plus récemment en Côte d’Ivoire. Les liens entre ces individus, l’appareil d’État et les divers trusts capitalistes, de Vivendi à Bolloré, sont mis en lumière. Granvaud nous montre au passage tout le cynisme d’Anne Lauvergeon, surnommée « Atomic Anne », ex PDG d’Areva débarquée par Sarkozy en raison d’obscures rivalités, que la presse a essayé de nous vendre comme une femme de gauche. Un livre très documenté.


À voir

  • Qui sème le vent

Diffusé initialement sur Arte, ce téléfilm de Fred Garson sortira en DVD le 2 juillet 2013.

Un jeune diplomate est chargé de négocier la libération de deux scientifiques enlevés au Niger. Il va à cette occasion découvrir le rôle d’Areva, appelée ici Urania, et sa façon de dissimuler les maladies professionnelles des mineurs d’uranium. Ce thriller passionnant ne fait aucune concession, ni à la Francafrique, ni à Areva, ni aux politiciens corrompus du Niger, ni au rôle de l’État français, ce qui est rare.


[1En 1990, trois syndicalistes étaient assassinés. Des syndicalistes et des journalistes ont été menacés et emprisonnés à diverses reprises, certains le sont toujours, tels Moussa Kaka et Ibrahim Manzo Diallo. Sans compter la répression contre les Touaregs, accompagnée d’assassinats et tortures.

[2Témoignage recueilli à Imouraren par la journaliste Sophie Boisseau pour RFI.

[3On peut trouver aussi beaucoup d’informations sur le site du collectif Areva ne fera pas la loi au Niger (areva.niger.free.fr) et sur le site de l’association Survie (survie.org).

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