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Algérie : le front social, le seul qui puisse briser l’étau du terrorisme islamiste et des brigades de la mort du régime militaire

1er février 1998 Monde

Tout récemment, les trois titres de la Une du journal algérien La Tribune du 2 et 3 janvier résumaient avec cynisme la situation algérienne. Premier titre sur cinq colonnes : Les groupes armés confirment la stratégie de la terreur. Deuxième gros titre sur quatre colonnes : La Société Générale s’installe en Algérie avec pour activités principales les opérations boursières et d’importation, est-t-il précisé en surtitre. Troisième titre, relégué dans un petit encart en coin de bas de page : L’UGTA rappelle les limites du programme d’ajustement structurel jugé antinomique. Lequel « programme d’ajustement structurel », apprend-on dans l’article, s’est traduit par le licenciement de 132 718 travailleurs au bilan de juin 1997 et une montée dramatique du chômage dont le taux actuel s’élève à 30 %.

Tout le monde, à l’exemple de la Société Générale, ne craint donc pas la terreur en Algérie, ni la paupérisation accélérée. Les « affaires » vont même plutôt bien, dans ce pays où la guerre entre les groupes islamistes et les bandes armées de la dictature aura fait quelque 100 000 victimes civiles en cinq ans. Les banques et les affairistes étrangers... et nationaux, ceux qui participent au dépeçage du secteur public, profitent de la rente pétrolière, spéculent sur les terres agricoles ou dans l’immobilier (oui, on construit des villas de luxe en Algérie, aujourd’hui !), sur les réseaux de distribution et de redistribution des produits commerciaux, sur « l’import-import » comme on dit là-bas par dérision, n’ont semble-t-il rien à craindre. Le financement des opérations de commerce extérieur et les acquisitions d’entreprises dans le cadre de la privatisation nécessitent l’accueil d’experts et d’institutions financières bien rodées à l’étranger. C’est ainsi que la Société Générale s’installe en Algérie et que son porte-parole déclare à La Tribune citée plus haut, qu’il est « prêt à prendre le pari que nous serons suivis de la plupart de nos concurrents ».Car l’Algérie de la terreur, de la misère, du chômage galopant, de la disparition des magasins populaires et de l’eau courante, du massacre des pauvres, des femmes, des bébés, n’est pas un pays qui s’effondre pour tout le monde, loin de là. L’immense majorité de la population sombre dans le dénuement, mais la richesse globale n’a jamais été aussi grande, grâce bien sûr aux quantités croissantes de pétrole et de gaz qui sortent d’Algérie, permettant au régime de payer ses créanciers, son armée, ses supplétifs et d’arroser largement toute la bande des profiteurs, mais pas seulement. L’Algérie des bandes armées est en passe de devenir un nouvel eldorado où l’on pille, spécule, trafique et exploite à loisir. Le pays est un bon élève du FMI, qui paie ses dettes, privatise, ferme les unités les moins rentables, restructure, licencie et peut se vanter d’augmenter comme jamais la productivité de ses travailleurs. Le « projet d’ajustement structurel » gouvernemental table sur une croissance de 7 % en 1998 contre 4 % en 1996 (compte tenu de la rente pétrolière bien sûr). Les investisseurs internationaux affluent, et pas seulement dans l’industrie des hydrocarbures, au demeurant très efficacement protégée par l’armée, comme il se doit ! Sous le titre « Pendant les massacres, les affaires continuent », la publication anglaise The middle East Economic Digest citée par Courrier International d’octobre 1997 énumère les bienheureux : « Daewoo, MAN, Rhône Poulenc, ABB et la Lyonnaise des eaux sont parmi les plus récents à avoir négocié des contrats ». « L’Algérie est riche », se félicite le chargé du Maghreb de Rhône Poulenc.Oui, on fait des affaires en Algérie, en dépit du terrorisme, et souvent grâce à lui ! Ses usines sont modernes, parfois plus que celles de France, avec un personnel nombreux, qualifié. De grandes fortunes se multiplient, comme celle de Djillali Mehri, milliardaire et politicien de la formation de l’ex-Hamas (qui a des ministres au gouvernement) qui vient de racheter le grand magasin d’Alger Le Bon Marché ; d’autres s’édifient, celles de ceux qui, par exemple, se sont spécialisés dans le rachat des camions de l’administration, ou de ses villas, ses locaux commerciaux, son matériel... pour les revendre cinq ou dix fois leur prix.

La bourgeoisie des pays impérialistes se sert et prend la part du lion, mais la bourgeoisie algérienne profite également de la manne, et comment ! Le Premier ministre Ouyahia « a reconnu qu’en 5 ans, l’État a déjà versé 600 milliards de dinars (60 milliards de francs français) au titre de l’assainissement financier des entreprises avec le résultat que l’on sait », rapporte le journal El Watan du 8 février 1996, qui précise qu’on calcule officieusement que cela se monte en fait à plus de 700 milliards.Les prix flambent et les robinets sont toujours à sec dans les quartiers populaires d’Alger, mais les liquidités valsent au point que le gouvernement envisage d’y installer une Bourse des valeurs car il y a de nombreux capitaux qui pourraient vouloir y spéculer ! La circulation d’une ville à l’autre est risquée, mais les riches ont des visas pour l’étranger et doivent pouvoir aller et venir comme ils l’entendent, sans contrainte, à Paris, Londres ou Madrid... : on envisage donc la construction d’un aéroport à Batna. La mafia affairiste du pays, la main dans celle de la bourgeoisie d’Europe et d’Amérique, s’accommode parfaitement d’un pays à feu et à sang si tant est que cela lui permet des profits inespérés et de mener ce que le journal algérien La Nation appelait « la guerre aux pauvres ».

Terreur islamiste et terreur blanche

La guerre qui oppose depuis cinq ans le pouvoir militaire aux groupes armés islamistes aurait fait entre 80 000 et 150 000 morts, selon les différentes estimations, avant tout au sein de la population civile des campagnes et des banlieues pauvres. Amnesty International attribue le tiers des morts aux groupes intégristes et le reste aux forces armées et aux groupes paramilitaires qui en dépendent.

Protéger le peuple algérien contre les intégristes, c’était toute la justification politique du pouvoir depuis le coup d’État de janvier 1992 à la suite de l’annulation du deuxième tour des législatives dont le FIS avait remporté le premier tour avec 48 % des voix. Le gouvernement Zéroual annonce depuis plus de trois ans n’avoir affaire qu’à un « terrorisme résiduel ». Qu’on en juge : en 1997, le bilan des massacres est passé de cent morts par semaine en juillet-août, à cent morts par jour au cours des mois suivants. Le massacre de la région de Relizane de la fin décembre aurait fait 412 victimes en une nuit, soit 750 en dix jours. Une barbarie sans précédent, celle qui sévit en cette année 1997 ? C’est à voir, si l’on en croit, entre autres, la déclaration d’un journaliste d’un grand quotidien d’Alger publiée par Courrier International du 2 octobre sous couvert d’anonymat : « Revendiquées par les GIA, ces tueries rappellent par leur sauvagerie les effroyables massacres perpétrés par l’armée durant la période 1993-1995 contre les familles d’intégristes ayant pris le maquis ». Le même journaliste évoque par ailleurs un rapport établi par la Sécurité de l’Armée (SA) « dont les conclusions sont particulièrement alarmantes. Selon ce document, 50 % des »faux barrages« sont l’oeuvre des miliciens (organisés par le régime pour défendre les villages). Certains rançonnent et parfois tuent les civils avant d’imputer ces morts aux GIA ».

Selon le rapport d’Amnesty International de 1996 : « En Algérie, des centaines de personnes ont été victimes d’exécutions extrajudiciaires imputables aux forces de sécurité et aux milices soutenues par le gouvernement. Nombre des victimes auraient été tuées chez elles, en présence de leurs proches, alors qu’elles ne représentaient aucune menace ».Dès 1993-1994, l’armée entame de vastes opérations de « ratissage » du style qu’affectionnait l’armée française durant la guerre d’Algérie, et dont la violence semble égaler l’inefficacité, sauf pour terroriser la population qui subit bombardements, arrestations arbitraires, fusillades aveugles dans les campagnes, sans oublier l’exécution des prisonniers dont on expose les cadavres mutilés. Dans les villes, l’intervention des forces de l’ordre se fait également terroriste avec les « ninjas » cagoulés, les commandos et diverses forces spéciales qui peuvent tuer, arrêter ou faire disparaître n’importe qui. Le Canard Enchaîné du 19 janvier 1994 relève que l’armée ne fait pas de prisonniers et que les présumés intégristes sont tués sur place : « Un ancien officier de l’ex-sécurité militaire, statuant sur le sort à réserver aux islamistes blessés avait donné un ordre des plus explicites : »achevez-les !« . Il n’y a donc aucun jugement et aucune manière de vérifier si les morts étaient bien des terroristes ». Récit du Canard Enchaîné du 2 mars 1994 : « A Blida, quand les barbus ont décrété Blida »ville morte« à 16 heures, les rues se sont vidées. La police est alors intervenue pour faire rouvrir les commerces et, bien sûr, sans faire de détail. Bilan officieux : 70 à 80 morts que l’on dit »islamistes« . Par pudeur, sans doute. Un témoin a dénombré onze civils égorgés sur un même trottoir. Autre fait d’armes, aérien cette fois. Après l’attaque de la prison de Tazoult (900 évadés), l’aviation, à la recherche des fugitifs, a arrosé au napalm les montagnes environnantes et les maisons isolées. »Il existe aujourd’hui de véritables brigades de la mort mises sur pied par le pouvoir. Selon les rumeurs qui circulent, le pouvoir serait allé rechercher dans les prisons des droits communs pour les enrôler dans les forces spéciales.

Il n’est pas surprenant qu’on ne puisse bien souvent pas identifier avec certitude les auteurs de chaque tuerie, tant les diverses bandes armées qui existent dans le pays en sont également capables : que ce soit l’AIS (liée au FIS) pour les attentats qui ont précédé un accord de cessez-le-feu, les GIA (groupes islamistes armés) qui ont cherché à concurrencer le FIS, les groupes dits d’autodéfense et les gardes communaux, organisés et payés par le pouvoir et aux mains de caïds locaux, et enfin l’armée elle-même, ou du moins certains de ses groupes spécialisés dans la terreur, la contre-terreur... et les manipulations en tous genres. Dans certains cas, les potentats locaux, les grands propriétaires, ont intérêt à favoriser la terreur d’où qu’elle vienne et à se payer des tueurs afin de déloger les paysans dans le cadre de la privatisation des terres. Dans le contexte actuel en Algérie, tout est possible, et bien malin qui peut être sûr qu’il n’y a pas un régiment, un commando, des « ninjas » ou une milice liée à un notable local bénéficiant de complicités chez les généraux, qui met ses propres exactions au compte des GIA, ou encore un clan de militaires qui ne manipule pas tel ou tel groupe islamiste local. La barbarie elle-même des derniers massacres ne blanchit pas l’armée qui en ce domaine a montré qu’elle était capable de tout, depuis les pires tortures dans les casernes et les commissariats, en passant par les ratissages et exactions en tous genres, jusqu’aux opérations de contre-terreur et aux mutilations de cadavres. Sans parler de cette bourgeoisie constituée en mafia affairiste qui paye des groupes armés... avec ou sans obédience, ou à obédience variable, pour attaquer les camions de l’État et en vendre les produits. Rançonner l’État et la population est devenu une affaire rentable, au moins autant que d’investir dans la production !

Depuis les massacres de cet été près de ces casernes qui n’ont pas bougé (puisqu’elles avaient reçu la consigne de n’obéir... qu’à des ordres écrits !), l’armée a mené des opérations en grande pompe très médiatisées. La réalité, ce fut une véritable campagne de ratissages contre certains quartiers de l’Algérois et contre l’ouest du pays (là où viennent de se produire les derniers massacres !). Une fois encore les populations ont été déplacées, les maisons plastiquées, parfois bombardées ou pilonnées par les hélicoptères. Des milliers de gens se sont retrouvés sans toit, sans famille, terrorisés, contraints de quitter leur région pour s’entasser dans des bidonvilles à la périphérie des grandes villes.

Il est clair aujourd’hui que l’armée est incapable d’en finir avec les massacres, quand elle ne massacre pas elle-même. En tout cas ces derniers mois, la population a montré par de multiples manifestations de peur mais aussi de colère et d’autodéfense, qu’elle n’avait plus confiance en personne pour assurer sa sécurité et ne pouvait compter que sur elle-même. Dans l’Algérois, au moment des massacres de Bentalha et Raïs de septembre-octobre, il y a même eu une réaction collective d’auto-organisation et d’armement de la population qui, cette fois, n’étant pas organisée par le pouvoir, a bien inquiété les autorités. Même sans l’accord des forces de l’ordre, la population a imposé ses contrôles, ses tours de garde, s’est cotisée pour éclairer toute la nuit les quartiers comme en plein jour, mettre en place un réseau de contacts en cas d’attaque. Et cela à la Casbah et dans de multiples quartiers de la banlieue d’Alger, mais pas uniquement.

Si Zéroual a pendant un temps pu faire illusion auprès de cette partie de la population qui espérait que le pouvoir militaire allait enrayer la montée islamiste, c’est aujourd’hui bien fini. La défiance et les soupçons se généralisent à l’encontre de l’armée. Dans le même temps, le terrorisme aveugle des islamistes dont les victimes sont toujours les plus pauvres et les plus démunis, les a moralement coupés d’une bonne partie de la base populaire qu’ils s’étaient acquise en 1990-1991. Le sentiment se répand que le régime d’exception se sert de la lutte contre le terrorisme pour faire régner la terreur sur les quartiers populaires, en ces temps de paupérisation accélérée. Car sous couvert de lutte anti-terroriste, l’armée peut arrêter qui elle veut, quand elle veut et peut tuer sans avoir de comptes à rendre.

La terreur d’État peut être aveugle ou sélective, par l’arrestation des militants ouvriers par exemple. Les mouvements revendicatifs et les grèves n’ont pas cessé ces dernières années, et la répression a durement frappé les ouvriers combatifs. Le nombre d’ouvriers, de militants syndicalistes ou politiques, jugés et emprisonnés est très important, sans compter ceux qui « disparaissent » ou sont assassinés. Là encore, la plupart du temps, personne ne peut dire qui tue. Ces militants ont bien des ennemis : les intégristes bien sûr, mais aussi le pouvoir ou tel potentat local, telle direction d’entreprise. Il est arrivé à plusieurs reprises que des cars d’ouvriers aient été interceptés et des militants désignés du doigt par des agresseurs masqués avant d’être assassinés. La presse a rapporté le cas du car Sonitex à Drad Ben Kheba, à 12 km de Tizi Ouzou, et celui de l’usine de camion de Rouiba. Mais les « faux barrages » pullulent sur les routes où il est facile d’intercepter les cars qui ramènent les ouvriers du travail. Officiellement, bien sûr, les autorités disent que ce sont les intégristes qui tuent. Peut-être, peut-être pas. La presse, officiellement pluraliste mais sous contrôle étroit de la censure, se garde de rapporter des versions différentes. Et le syndicat officiel, l’UGTA, accrédite toujours la version officielle.

En tout cas le prétexte de la lutte anti-terroriste vise à contraindre la classe ouvrière au silence, ce dont celle-ci n’est d’ailleurs pas forcément dupe comme l’exprime ce travailleur interviewé par une journaliste du Monde : « Cela leur a permis de licencier 30 000 travailleurs sans réaction ». Et ce type de propos est loin d’être isolé dans les quartiers populaires et le milieu ouvrier. Cela fait des années que les revendications ouvrières sont présentées comme un dérivatif du fait de « l’urgence de la lutte anti-intégriste ». Un syndicat qui organise une grève est traité par les autorités d’ « irresponsable, vu le contexte ». La lutte « anti-terroriste » est l’argument numéro un des dirigeants syndicaux pour convaincre les ouvriers de ne pas descendre dans la rue. Et la répression prétendument anti-intégriste sert d’abord à régler la question sociale en faisant reculer la classe ouvrière, en cherchant à la faire taire au moment où il s’agit de procéder à des dizaines de fermetures d’usines et des centaines de milliers de licenciements.

La force de la classe ouvrière, celle que redoute le plus le régime

Le plus étonnant, en fait le plus encourageant, dans ce contexte, est que la classe ouvrière algérienne, de fait, ne s’est pas vraiment laissée museler, y compris depuis le coup d’État de janvier 1992, en dépit de l’instauration du régime d’exception, de la spirale terroriste et contre-terroriste des groupes islamistes et des escadrons de la mort du régime, en dépit même des premières vagues massives de licenciements. A plusieurs reprises, en 1994, en 1995, en 1996, le pouvoir a craint la généralisation des grèves et l’explosion sociale, dans la plupart des secteurs industriels et des services publics. Et des mouvements divers, grèves ou sit-in, ont continué en 1997, en premier lieu contre les annonces et menaces de licenciements et à cause des retards de paiement des salaires. Le principal frein à l’explosion sociale, toutes ces dernières années, n’a d’ailleurs pas été la répression, pourtant systématique. Mais l’appareil syndical de l’UGTA qui, en fidèle soutien du régime (ses responsables aussi parlaient d’ « irresponsabilité, vu le contexte »...), veillait à disperser soigneusement les luttes lorsqu’il ne parvenait pas à les empêcher, à les repousser en lançant des appels bidons à des grèves générales d’une journée pour plus tard quitte à annuler l’appel quelques jours après ! afin de mieux éteindre les grèves du moment, chez les dockers, les cheminots, les travailleurs du pétrole, du bâtiment, du textile, des véhicules industriels... Les journées de grève nationale appelées par l’UGTA ont aussi servi à reprendre en main et canaliser des mouvements et à les arrêter.

En fait, la poursuite de la politique « d’ajustement structurel », des licenciements massifs, des attaques directes contre les travailleurs, ne va pas sans risque pour le régime. Jusque-là, le gouvernement a fidèlement suivi les consignes du FMI, certes, a procédé méthodiquement aux vagues de licenciements, mais tout de même avec une certaine prudence, progressivement, au coup par coup, en négociant avec les dirigeants syndicaux, en testant à chaque fois s’il n’y avait « pas trop » de réactions. Car il y a eu des réactions, et même beaucoup. Mais les projets de la bourgeoisie et du gouvernement algériens et de leurs conseillers du FMI vont beaucoup plus loin. Cela fait près de cinq ans que les autorités parlent de la nécessité de supprimer 250 000 emplois, ce qui ne les empêchent pas aujourd’hui de parler encore de 300 000 emplois à supprimer, comme si la moitié de l’objectif fixé en 1995 n’avait pas déjà été réalisé ! De fait, le plan de privatisations avec son raz-de-marée de fermetures d’entreprises et de suppressions d’emplois dans tous les secteurs, est déjà bel et bien en cours. Tout le problème, pour la bourgeoisie et le gouvernement, c’est d’éviter que cette offensive de grande envergure contre la classe ouvrière ne mette le feu aux poudres, et ne déclenche non seulement des réactions défensives, partielles, localisées comme il y en a eu tant ces dernières années, voire des réactions plus contagieuses que les dirigeants nationaux de l’appareil de l’UGTA ont jusqu’ici réussi à contenir, mais une explosion ouvrière à laquelle les classes dirigeantes ont échappé de justesse en 1988.

Ce front social, ce potentiel explosif de la classe ouvrière algérienne, nombreuse, moderne, concentrée, ayant manifesté d’innombrables fois sa combativité depuis le début des années soixante-dix, les médias n’en parlent jamais, pas plus que les politiciens, y compris ceux qui se disent « progressistes » ou de gauche. Et c’est pourtant celui que la dictature comme le mouvement intégriste craignent le plus. Mais c’est aussi ce potentiel révolutionnaire de la classe ouvrière algérienne qui permettrait de sortir de l’étau infernal de la terreur islamiste et de la terreur d’État.

La force de la classe ouvrière, ses potentialités, ne sont pas une vue de l’esprit. Sans même remonter aux grandes grèves des années 1988-1990, il suffit de donner un aperçu chronologique des grèves et réactions ouvrières diverses des trois dernières années, même simplement telles qu’elles apparaissent sporadiquement à travers la presse quotidienne algérienne, pour avoir une idée de la capacité de mobilisation des travailleurs algériens malgré les obstacles qu’ils rencontrent, une idée des craintes qu’ils inspirent aux tenants du pouvoir et aussi du rôle que joue, pour tenter d’enrayer les mouvements, la direction de l’UGTA.

1994 : « une certaine fébrilité s’est emparée de nos travailleurs... »

Les 17 et 25 janvier, deux journées de grève générale en Kabylie à l’appel du mouvement culturel berbère MCB et des partis kabyles RCD et FFS. Ce succès lui-même est la manifestation du mécontentement lié à la crise économique et pas seulement aux revendications berbères.

Janvier, février 1994, différentes grèves (dans le bâtiment, la construction métallique, la distribution de pétrole...) sur les retards de paiement de salaires et des procédures de suppressions d’emplois et de liquidations d’entreprises.

En mars, trois semaines de grève totale au port pétrolier de Béjaia en Kabylie. Le 17, la coordination des syndicats autonomes se constitue et réunit une quinzaine de syndicats nés de circonstances diverses au cours des dernières années, mais toujours en opposition à la direction de l’UGTA. En mai, visiblement sous la pression de la base, le dirigeant de l’UGTA Abdelhak Benamouda, dans une interview choc au Soir d’Alger intitulée « je ne serai pas le marteau-piqueur qui cassera l’UGTA », déclare : « l’organisation syndicale exige une augmentation générale des salaires sinon tout le monde arrête le travail. Les travailleurs en ont marre de payer la facture... » Mais le 27 juin, il y a accord entre l’UGTA et le gouvernement pour différer à septembre les négociations salariales. On sent déjà monter la pression dans nombre d’entreprises. Benhamouda écrit : « nous avons oeuvré pour la paix sociale et ce n’était pas facile de mener à bien une telle tâche. » Et, commentant la stratégie du secrétaire général, le journal Algérie Actualités titre : « comment éviter délicatement l’explosion de la poudrière sociale ? » De multiples mouvements de protestation contre le licenciement de syndicalistes, le non-paiement des salaires, les conséquences de l’inflation galopante, se multiplient en juillet et août.

Le journal El Haq du 6 septembre écrit, sous le titre l’« automne sera plus chaud » : « l’ardeur revendicative, tempérée suite à l’accord intervenu entre l’UGTA et le gouvernement, reprend (...) si la direction nationale de l’UGTA joue le jeu du gouvernement en appelant au calme et en promettant des négociations avant toute action musclée, l’immense majorité des travailleurs face à leur situation de pères de famille appauvris ne l’entendent pas de cette oreille. Beaucoup d’entreprises n’ont pas versé leur salaire depuis des mois (...) Ainsi tout, dans le monde du travail, milite pour un embrasement. L’UGTA et sa direction va-t-elle encore une fois jouer les pompiers ? » Le 13 septembre, préavis de grève de l’UGTA concernant 700 000 travailleurs du bâtiment, travaux publics et hydrauliques (BTPH), qui exigent le paiement des arriérés de salaire impayés depuis au moins 5 mois pour 130 000 d’entre eux. Le 14 septembre la direction de l’UGTA annule le préavis de grève dans le bâtiment après un accord avec le gouvernement. Le secrétaire général Benhamouda déclare au journal : « Nous avons pensé qu’en tant qu’organisation, il ne fallait pas que nous perturbions cette rentrée. (...) Nous ne voulions pas que le front social entre en activité au moment où d’autres conflits sont déjà ouverts sur le terrain. El Watan du 14 septembre remarque qu’au moment où »l’embrasement du front social est à craindre« , on assiste à des »rapprochements entre les employeurs et le gouvernement d’une part et entre ce dernier et les syndicats« . Le 25 octobre, Algérie-Actualités relève : »le monde du travail est en ébullition. Il ne se passe pas de jour sans que les médias nationaux ne fassent état d’un conflit social. Même dans les contrées les plus reculées du pays. Une certaine fébrilité s’est emparée de nos travailleurs« . A partir de la mi-novembre, c’est la menace de grève dans les hydrocarbures qui devient le point de mire, juste après que l’UGTA ait calmé le bâtiment. Le 27 novembre, la direction de l’UGTA a encore réussi à éviter la grève dans le secteur des hydrocarbures. Commentaire d’Algérie-Actualités du 29 novembre : »Ouf ! Quel soulagement ! La grève des travailleurs des secteurs hydrocarbures et chimie n’a pas eu lieu. In extremis, après plusieurs heures de discussion, un véritable marathon, les hauts responsables du gouvernement et du syndicat UGTA ont réussi à désamorcer la bombe."

1995 : des dizaines de milliers de travailleurs du pétrole en grève contre l’avis de la direction de l’UGTA

Au cours de l’année 1995, 55 800 travailleurs seront licenciés dans des plans sociaux « pour raisons économiques ». Le journal El Watan du 28 octobre écrira : « la pauvreté envahit les villes, villages et douars sans faire de quartier ». Le 11 février, 14 000 dockers se mettent en grève illimitée dans sept ports pour obtenir l’alignement de leurs salaires sur ceux des ports pétroliers. Le syndicat officiel reconnaît la légitimité de la grève... au bout de trois jours !

Le 17 avril, une circulaire du gouvernement rappelle aux responsables locaux qu’il faut appuyer les cadres syndicaux cherchant la conciliation dans les relations interprofessionnelles.

Le 9 mai, en opposition à la direction de l’UGTA, trois jeunes responsables de la fédération syndicale des pétroliers signent un appel à la grève à partir du 22 mai et pour trois jours. L’UGTA réplique en appelant à « renvoyer la grève à une date ultérieure ». La grève est suivie dans neuf entreprises du secteur par 50 000 travailleurs. Mais la veille de la grève, l’UGTA a joué la division et est parvenue à obtenir une promesse gouvernementale pour trois entreprises qui n’ont du coup pas participé à la grève ainsi que les entreprises de gestion des zones industrielles d’Arzew et de Skikda. « C’est une manoeuvre du secrétaire de la Fédération qui est intervenu à la télévision la veille du lancement de la grève pour casser le mouvement » déclarent les organisateurs de la grève cités par El Watan, qui appellent à reprendre la grève le 24 juin.

Menaçant les syndicalistes rétifs, Benhamouda, cité par l’hebdomadaire La Nation, déclare lors de la commission exécutive du syndicat : « l’organisation syndicale peut lever la couverture syndicale sur quiconque, parmi nous, instrumente l’action syndicale dans le but de provoquer le mécontentement et la colère pour les retourner contre l’UGTA ». Il vise tous les opposants à la ligne officielle du syndicat, bien au-delà des syndicalistes des pétroliers.

Le 19 juin, l’ébullition grandit dans le secteur du bâtiment et les travailleurs de l’EBA (bâtiment d’Alger) menacent d’occuper la rue. Déclaration choc de Benhamouda qui menace d’une grève générale : « si on veut aller à la casse, on ira à la casse ». El Watan du 20 juin commente : « l’UGTA, comme le dit son secrétaire général dans un entretien accordé hier au Matin, ne peut pas »trahir les travailleurs« et craint d’être débordée par l’agitation sociale poussée par la poursuite des licenciements et la hausse continuelle des prix.(...) L’appel à la grève générale peut être aussi pris comme un moyen d’absorber une colère sociale grandissante et d’éviter un embrasement total du front social à l’approche d’échéances électorales ». L’UGTA va faire patienter les travailleurs en parlant de la grève générale qu’elle compte organiser pour le 27 juin.

Le 21 juin, mouvement de protestation des 2 000 travailleurs du CHU de Tizi Ouzou. L’hôpital est totalement en grève.

Le 24 juin, la grève des pétroliers reprend comme prévu, suivie pendant dix jours par 45 000 travailleurs. Elle n’est pas soutenue par la centrale syndicale UGTA mais a la sympathie des travailleurs. Des syndicalistes du complexe des Véhicules Industriels de Rouiba ont diffusé des messages de soutien. Le secrétaire général de l’UGTA a été désavoué par la base à la conférence d’Hassi Messaoud représentant 150 sections syndicales.

Le soir d’Algérie du 26 juin commente : « Tous les ingrédients quant à un mécontentement populaire sont réunis.(...) Avec la multiplication de grèves et autres actions syndicales, la grève générale semble se concrétiser en douceur ». Le 27 juin, l’UGTA annule son mot d’ordre de grève générale suite au début des négociations avec le gouvernement bien que celui-ci ait rejeté le relèvement du salaire de base. Il n’y a en fait qu’un accord « de principe » sur le paiement des salaires en retard des ouvriers du bâtiment. « La sagesse l’a emporté, déclare Benhamouda, la grève n’aura pas lieu. (...) Il faut aller de l’avant pour redonner la confiance, pour remettre les Algériens au travail. (...) Il faut tout imaginer et tout entreprendre, je dis bien tout, pour apaiser le front social. » El Watan relève que Benhamouda accuse sans ménagement « ceux qui veulent utiliser aujourd’hui la sueur des travailleurs pour saper le travail colossal que réalise le président de l’État ». Dans bien des sections syndicales, Benhamouda est désapprouvé, quelquefois violemment. Mais l’appareil syndical qui n’est pas élu par la base le soutient unanimement. Mais parlant des trois jeunes syndicalistes du mouvement des pétroliers et de la popularité qu’ils ont acquise dans la classe ouvrière, la Nation du 8 août écrit : « Chihab, Bouderba et Naji sont désormais des noms connus du public et du monde du travail surtout. » Ces syndicalistes dissidents cristallisent le mécontentement des travailleurs et ceux du secteur pétrolier plus particulièrement.

Le 14 août, les travailleurs de l’entreprise de construction de Sidi Moussa, l’ECSM, tiennent un sit-in devant la maison du peuple. C’est la première entreprise qui est censée être fermée dans le cadre de la restructuration par le gouvernement du secteur du bâtiment. La direction de l’entreprise avait déjà tenté de prétexter d’un attentat terroriste pour fermer l’entreprise. A cette occasion, la Tribune du 14 août rappelle que 33 000 travailleurs de ce secteur ont déjà été licenciés.

Des syndicats autonomes se développent, d’autres se créent comme dans les transports, transports aériens et l’éducation.

Le 8 septembre, Benhamouda se désolidarise ouvertement de la grève de dix jours des travailleurs du pétrole. Tous les animateurs de la grève ont d’ailleurs été suspendus par leur fédération de l’UGTA. L’UGTA n’interviendra pas pour défendre les syndicalistes Bouderba et Zini, licenciés par l’Entreprise des Grands Travaux Pétroliers sur le motif de s’être opposés au « redressement de l’entreprise ». Il n’y aura encore aucune protestation de l’UGTA quand ces deux syndicalistes seront arrêtés et emprisonnés. Le gouvernement a passé l’été à mettre en place l’application du « plan d’ajustement structurel », et la presse relève que sur ce plan, la direction de l’UGTA est restée totalement silencieuse. En septembre, Benhamouda s’expliquera : « chaque rentrée sociale, c’est le même dilemme. Ecouter la base et déclencher la grève générale, ou calmer les impatiences pour épargner au pays d’autres funestes dérapages. Force est de reconnaître qu’à chaque fois le pire a été évité, au prix de la reconduction des sacrifices pour les travailleurs certes, mais pour la bonne cause. » (cité par Algérie-Actualités du 27 décembre).

Finalement le 11 septembre, la direction de l’UGTA, tout en continuant à soutenir les positions de Benhamouda, décide devant l’ébullition générale d’appeler à une journée de « grève générale pacifique de protestation ».

1996 : « un été doublement chaud... »

La situation sociale est devenue catastrophique. Un grand nombre de travailleurs et de pauvres sont condamnés à vivre dans des bidonvilles qui ceinturent les grandes villes comme Alger, à Aïn-Taya et sa région, à Dar-le-Beïda, Boufarik et Chéraga. De véritables favelas apparaissent dans la région d’Oran. Le pays compte alors 1,7 million de chômeurs soit 27 % de la population active. Pour les familles sans ressources, il y a un « filet social », une aide mensuelle de 900 dinars (soit 90 F), « de quoi acheter douze baguettes de pain... ou sept litres de lait ! » d’après la Nation du 14 septembre. Le SMIC algérien est de 4500 dinars par mois (450 F), pas de quoi nourrir sa famille. Et il y a toujours 350 000 travailleurs du bâtiment et des travaux publics sans salaire depuis des mois.

Début janvier, le personnel roulant de la SNTF d’Alger fait grève pendant quatre jours. Devant la menace de contagion à l’ensemble des cheminots, le syndicat, selon une tactique habituelle, prend les affaires en main et recule le préavis de grève au 8 janvier, puis entame des négociations marathon avec la direction. Du 21 au 29 janvier, les 4200 travailleurs du bâtiment d’Alger (ECTA), en grève depuis près de deux mois, occupent la place du Premier Mai, devant le siège de l’UGTA. Le 27, 3 000 grévistes, après avoir quelque peu chahuté le secrétaire général Benhamouda venu calmer les esprits, raconte Le Matin, ont décidé de partir en cortège vers le Palais du gouvernement. Ils ont vite été arrêtés par des cordons de police. Le ministère assure que d’ici le 20 février, les arriérés de 164 000 ouvriers du bâtiment seront payés.

En ce même mois de janvier, les employés de la ville de Tizi Ouzou ont déclenché un mouvement de grève illimitée sur les salaires. Le 6 février, le Premier ministre Ouyahia confirme qu’il comptait ponctionner les salaires de tout le secteur d’État et des collectivités pour payer les salaires impayés du bâtiment et des travaux publics ! Devant la levée de boucliers que sa mesure suscite déjà, il annonce des « mesures complémentaires dans le souci de partager plus équitablement les sacrifices dictés par la situation économique ». En quelques jours, tous les secteurs d’État, des industries aux bureaux, vont se mobiliser et bousculer le calme de la centrale syndicale.10 février, journée de protestation organisée par l’UGTA de la wilaya de Tizi Ouzou. Le même jour, un journaliste de Révolution et travail, l’hebdomadaire de l’UGTA, est abattu à la sortie de son domicile.

11 février, l’Union départementale de Boumerdès, banlieue-est d’Alger, qui comprend la zone industrielle de Rouiba, appelle « à agir en concertation avec la base de toute urgence ». Le message aux dirigeants est clair : les travailleurs vont partir en lutte, avec ou sans l’UGTA !

Toujours le 11 février, les travailleurs des transports urbains et suburbains d’Alger sont en grève totale. Même chose chez les ouvriers des véhicules industriels de Rouiba, aux écoles normales de Kouba et à Tizi Ouzou.

Le 12 février, la direction de l’UGTA appelle à la grève générale pour les 13 et 14 contre la décision du gouvernement de s’en prendre aux salaires des fonctionnaires et de tous les travailleurs des entreprises appartenant à l’État ou aux collectivités locales. Les deux journées sont largement suivies. « La situation sécuritaire et politique semble avoir perdu son effet anesthésiant » commente La Tribune. Le Premier ministre Ouyahia accepte un compromis : il renonce à la ponction sur les salaires de tous les fonctionnaires et la remplace par un emprunt pour tous les salaires supérieurs à 10 000 dinars, promettant que les sommes empruntées seront remboursées avec intérêt !

En mars, grèves dans plusieurs entreprises de Constantine. Arrêt de travail également dans les établissements scolaires de la région de Tizi Ouzou contre les conditions de travail.

En avril, les 4 000 ouvriers de COTITEX (textiles) de Draâ Ben Khedda à Tizi Ouzou ont fait plusieurs semaines de grève pour non paiement des salaires de février et mars notamment. Et les travailleurs du complexe de jute de Béjaia ont fait plusieurs semaines de grève pour les salaires.

En juin, les travailleurs de ECSM (construction) de Sidi Moussa luttent contre la fermeture programmée de leur entreprise. Le même mois, conflit du personnel du ministère de l’Industrie et de la Restructuration, où quatre employés syndicalistes ont été interdits d’accès.

29 juin, reprise de la grève des pilotes d’Air Algérie pour la hausse des salaires de deux jours par semaine, les samedis et dimanches.

1er juillet : cessation d’activité de la coordination syndicale UGTA d’El Hadjar représentant 20 000 travailleurs de SIDER (sidérurgie) du fait que les instances centrales de l’UGTA ont essayé de « normaliser » le syndicat local. Les syndicalistes envisagent de créer un syndicat autonome. Le conflit avec l’UGTA a débuté en janvier quand la coordination syndicale a été mise en cause par la Centrale.

Editorial de la Nation du 2 juillet : « La multiplication des conflits sociaux, les débrayages et les risques de licenciements collectifs alimentent déjà la chronique d’un été qui s’annonce doublement chaud. » Ce même 2 juillet, le mouvement des pilotes en est à trois jours de grève hebdomadaire et les techniciens de maintenance décident de s’y mettre avec deux jours de grève par semaine.

A ce jour, cela fait plus d’un mois et demi que les travailleurs du complexe velours d’Akbou sont en grève. Cinq travailleurs qui étaient menacés par le ministère public de deux mois de prison sont acquittés. Les témoins de la direction se sont rétractés. La grève continue dans le complexe. Le 10 juillet, l’usine est encore occupée et selon El Watan les deux cents non-grévistes qui voulaient rentrer ont été repoussés. La direction a répondu en annonçant le licenciement de 200 travailleurs et une menace de fermeture pure et simple.

13 juillet, grève de 13 000 travailleurs de 31 unités de la Société nationale de Véhicule Industriels (SNVI) Rouiba pour protester contre les restructurations des entreprises sous l’égide du FMI qui prévoient 3600 licenciements dans le complexe.

Les 17 et 18 juillet, les travailleurs sont en grève dans les secteurs du bâtiment et des travaux publics : 45 000 salariés de 4 500 entreprises sont en lutte du fait du non-paiement de travaux par l’État.

4 août, alors que le conflit des pilotes était momentanément suspendu, la direction d’Air Algérie vient d’annoncer le licenciement de soixante pilotes de ligne. Les grévistes sont condamnés en justice à reprendre le travail avec mille dinars d’amende par pilote pour chaque jour de retard. Air Algérie s’attaque également aux techniciens, ce qui est l’occasion d’un nouveau conflit.

29 août, cela fait dix jours que les Galeries de Sétif, quatre grands magasins populaires, sont en grève car leurs salaires ne sont pas payés depuis le mois de mai. Début septembre, grève des travailleurs du complexe sidérurgique de SIDER sur une plate-forme de revendications en dix points. El Hadjar commence à être totalement paralysé. Nouvelle grève des pilotes d’Air Algérie les deux premiers jours de chaque semaine pour appuyer des revendications salariales et professionnelles. Dans les médias, campagne de dénigrement contre les pilotes. 18 pilotes sont licenciés. Des arrêts de travail et des grèves de la faim sont organisés pour réclamer leur réintégration. A la mi-septembre, c’est 57 pilotes dont 11 syndicalistes qui sont licenciés pour « refus d’obtempérer à une mesure de réquisition ». Du coup, grève générale de 4 heures du transport aérien le 23 septembre.

Fin septembre, grèves dans les hôpitaux.

El Watan du 27 octobre révèle qu’« à Tiaret (dans le sud ouest du pays) plus de 7300 travailleurs sont sans salaire suite notamment à la fermeture du complexe textile Elantex et de l’unité Ecotex ». 2 novembre, déclenchement de la grève des universités sur des revendications de salaires. Partout ont lieu des assemblées générales avec la quasi-totalité des enseignants. L’appel du secrétaire général du CNES à la reprise du travail n’a fait que jeter de l’huile sur le feu. La grève va durer des mois.

8 décembre, les 4200 travailleurs de l’Entreprise de Construction et de Travaux d’Alger (ECTA) se sont mis en grève. 10 décembre, grève des travailleurs de SONELGAZ (gaz et électricité) pour une augmentation de salaire de 30 %. Le gouvernement durcit le ton contre les enseignants du supérieur en grève : pressions personnelles, mises en demeure, prélèvements de salaires et menaces contre les syndicalistes. La grève continue et reste massive. Le gouvernement menace : « le licenciement des pilotes d’Air Algérie et les coups donnés à leur syndicat ne doivent pas rester des exemples limités ».

Parallèlement aux massacres islamistes, privatisations, dissolutions d’entreprises et compressions d’effectifs passent à une nouvelle échelle sur fond de grondement social

Le 13 janvier, les enseignants universitaires, en grève depuis trois mois pour des augmentations de salaire, reprennent les cours.

Le 28 janvier, Abdelhak Benhamouda, secrétaire général de l’UGTA qui s’apprêtait à prendre la tête du parti du président Zéroual est assassiné. Malgré son rôle permanent de briseur de grève et de collaborateur du pouvoir militaire (il avait appelé au coup d’État militaire de janvier 1992), aux yeux de nombreux travailleurs, c’est un dirigeant syndical qu’on assassine. Que le crime ait été commis par un clan militaire ou islamiste, c’est encore un coup contre la classe ouvrière.

Salhi Chawki, responsable du PST (Parti Socialiste des Travailleurs, groupe trotskyste proche de la LCR), résume dans le numéro d’Inprecor d’octobre 1997 le premier semestre 1997 : "la partie la plus douloureuse du programme de réformes libérales était entreprise : dissolution d’entreprises dans le bâtiment, l’édition, la distribution ; annonce de privatisation totale de pratiquement l’ensemble du secteur de la chimie et partielle dans l’industrie mécanique et électronique ; compressions d’effectifs partout ailleurs. (...)

Sur le terrain des luttes sociales, la résistance s’organisait. Les travailleurs de l’ENAL, après trois mois de grèves, multipliaient les initiatives (sit in...), ceux du complexe sidérurgique de Sider à Annaba (extrême est) contestaient par des débrayages les 6000 licenciements prévus, ceux de l’usine de camions de Rouiba (près d’Alger), menacés de perdre plusieurs milliers de postes de travail, étaient au centre des journées d’action unitaire suivies en plein mois de juillet par les trente mille ouvriers de la zone industrielle la plus importante du pays.

Le mouvement de contestation qui s’amplifiait et s’étendait à travers le pays n’avait pas de porte-parole ni d’organisation. La direction de la centrale syndicale (UGTA) compromise dans la mise en place du parti de Zéroual, n’avait d’existence que dans les prétendues négociations qu’elle menait au nom de la classe ouvrière avec le gouvernement. Mais les structures locales purent ça et là prendre en charge la protestation comme dans la zone de Skikda (pétrochimie et gaz) et surtout comme à Rouiba où l’union locale joua un rôle central dans la mobilisation.

Bien entendu, ces résistances de collectifs ouvriers menacés par les compressions et les démantèlements étaient très défensives et les actions visaient surtout à contenir le raz-de-marée des licenciements.(...)"

Ces mouvements de résistance de la classe ouvrière face à l’aggravation de la situation se poursuivent bien indépendamment des péripéties électorales de l’année (élections législatives en juin, élections locales à l’automne).

Faisant un petit bilan des restructurations industrielles en cours en Algérie, la revue patronale française Marchés Tropicaux écrit : « près de 40 entreprises publiques ont été depuis un an, purement et simplement fermées entraînant le licenciement de plus de 50 000 travailleurs. »L’année 1997 a été marquée par les massacres que l’on sait. Le terrorisme (usines qui flambent, qui ne reçoivent plus de matières premières volées par des bandes armées, etc.) est même le prétexte de fermetures d’usines, de chômage technique ou de licenciements.

En décembre, une par une, les entreprises de Tizi Ouzou se mettent « en difficulté financière » pour mettre au chômage technique leurs ouvriers.

Le 29 décembre, lors d’une assemblée de travailleurs organisée par l’UGTA à Alger, les ouvriers de l’ETUSA (1500 travailleurs) se plaignent que l’UGTA reste passive et El Watan cite un travailleur qui y a proclamé qu’un syndicat qui ne défend pas les travailleurs « n’existe pas ».L’année sociale 1998 commence par l’appel lancé le 5 janvier par la Fédération des travailleurs du bâtiment et des matériaux de construction (secteur qui regroupe plus de 500 000 travailleurs) à une grève illimitée. Un premier jour de débrayage a eu lieu et le deuxième jour a été suivi à 80 % à l’échelle nationale (El Watan du 7 janvier). « Pas moins de 200 grèves comptabilisant 500 000 journées ont été enclenchées en 1996 dans le secteur du bâtiment », rappelle le même journal algérien qui continue : « 1997 a connu une certaine accalmie. Mais voilà que le malaise s’accentue avec un ultime arrêt de travail illimité, effectif à partir du lundi 5 janvier. Les revendications des travailleurs du BTPH n’ont pas changé. Elles sont toujours centrées sur l’annulation de la mesure de dissolution des entreprises et le paiement des arriérés de salaires ». Des centaines de milliers de travailleurs seraient donc concernés par cet appel à la grève, qui, pour la première fois, a démarré à une échelle nationale. Difficile d’ici d’avoir une idée de l’ampleur réelle de ce mouvement comme de la détermination qu’elle recouvre, et, si véritable grève il y a, si elle se prolongera. Signe isolé, initiative syndicale symbolique, guère significative, ou reflet d’une colère prête à déborder chez les travailleurs acculés par des mois de retards de paiement de leur salaire et le début d’un mouvement qui pourrait en annoncer bien d’autres ? Les journaux algériens du 8 janvier font état de préavis de grève dans la Fédération nationale des transports et dans la Banque Nationale Algérienne, avec entre autres comme motifs, des mesures discriminatoires ou la répression contre les militants syndicaux.

Toutes les possibilités restent encore ouvertes en Algérie

En 1988, malgré une vaste vague de grèves ayant déclenché les émeutes de la jeunesse populaire et qui s’est poursuivie jusqu’en 1989-1990, la classe ouvrière n’a malheureusement pas occupé le terrain politique. Ceux qui parlaient en son nom, tout particulièrement le syndicat UGTA et les militants du parti communiste, le PAGS, ont soigneusement évité qu’elle le fasse, et elle ne s’est pas trouvé des dirigeants de rechange pour passer outre. Le régime militaire, du coup, a pu rester en place et organiser le replâtrage. Et sur le terrain de la contestation, c’est l’extrême droite islamiste qui a occupé le terrain. Du moins dans la jeunesse et les quartiers pauvres car elle n’a pas percé dans la classe ouvrière.

Depuis, il y a eu le coup d’État militaire de 1992 et cette forme de guerre civile qui dure depuis cinq ans entre l’armée et les groupes islamistes, aux seuls dépens de la population la plus démunie.

Mais rien n’est pourtant encore joué en Algérie. En vérité, la principale force sociale du pays, celle de la classe ouvrière, n’est ni vaincue ni démantelée, loin de là. Elle reste à la fois la principale cible, et la menace majeure pour la bourgeoisie et son régime actuel ou à venir. C’est si vrai, que le régime militaire, tout en pratiquant sa politique de contre-terreur à l’encontre des groupes islamistes, n’a cessé de négocier, traiter, marchander avec le FIS et sa branche armée non pas simplement une trêve, mais la possibilité d’une cohabitation gouvernementale... et surtout militaire et policière.

Voilà à quoi pourraient servir les troupes intégristes reconverties, embauchées dans l’appareil d’État : face à une explosion ouvrière, il n’est pas sûr que l’armée suffirait comme elle a suffi face aux jeunes d’Alger révoltés en 1988. Elle pourrait avoir besoin, préventivement, en ces temps où il s’agit de briser et d’atomiser la résistance ouvrière, d’une vaste force supplétive, dûment endoctrinée et exaspérée pour non seulement quadriller la population, mais s’attaquer physiquement, systématiquement, à la classe ouvrière et à ses militants. Les islamistes, si tant est qu’on leur en donne les moyens matériels et les protections étatiques, ont tout à fait l’idéologie, l’encadrement et l’entraînement adéquats, au nom de la morale et du Coran, pour interdire, éradiquer les organisations ouvrières, de gauche et d’extrême gauche, les syndicats, les grèves, les associations de femmes. Ils pourraient militariser la société algérienne plus que ne l’ont fait trente ans de dictature. D’autant qu’ils ne remettraient pas en cause le pouvoir militaire ni celui de la bourgeoisie. C’est sans doute ce qui permettait à l’impérialisme américain de conseiller au pouvoir algérien d’appeler le FIS à participer au gouvernement. Les généraux algériens envisageaient ainsi récemment d’employer les troupes de l’AIS... qui ont dû cesser le combat ! Les intégristes pourraient alors jouer un rôle véritablement fasciste sans d’ailleurs que les porte-parole de l’impérialisme s’en émeuvent, pourvu que les objectifs du FMI soient respectés et que les charognards du capitalisme mondial puissent venir faire des affaires en Algérie en toute tranquillité.

C’est là qu’il est vital que la classe ouvrière apparaisse non seulement comme une force revendiquant pour elle-même, mais comme la véritable force d’opposition au régime et au système social.

La population a aujourd’hui conscience qu’elle ne peut pas compter sur le pouvoir pour être protégée. Elle ne peut pas non plus espérer que les bandes armées se calment d’elles-mêmes. Elle doit, de manière vitale, assurer sa propre protection. Il faut qu’elle s’organise dans ce but, mais qu’elle le fasse sur ses propres bases de classe pour ne pas devenir la proie de bandes incontrôlées. C’est là aussi où la classe ouvrière algérienne pourrait se mobiliser, s’organiser, intervenir, et pas seulement sur le seul terrain revendicatif. Cela pourrait démarrer à la faveur d’une lutte gréviste, s’étendant, se généralisant et prenant un caractère politique. Tout comme à l’occasion d’une aspiration authentique à l’autodéfense dans les quartiers populaires.

La classe ouvrière algérienne ne manque ni de combativité ni de réactivité, on l’a vu. Mais elle ne pourra déployer sa force et surtout manifester son indépendance politique qu’en mettant en avant ses propres solutions à la terrible crise sociale qui frappe aujourd’hui le peuple algérien. Dans la situation de l’Algérie, il est évident que c’est d’un programme révolutionnaire qu’il s’agit. Mais dans ce pays qui a connu tous les combats pour la liberté mais aussi subi tous les terrorismes, il ne doit pas manquer d’hommes et de femmes, de jeunes, de travailleurs, pour le reprendre à leur compte.

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