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Archives > Convergences Révolutionnaires > Numéro 126, mai 2019

Algérie : Encore et toujours « système dégage ! »

Mis en ligne le 14 mai 2019 Convergences Monde

La mobilisation contre le pouvoir algérien ne faiblit pas. Le 26 avril, pour le 10e vendredi consécutif, les Algériens sont sortis massivement dans la rue à travers tout le pays. Le centre d’Alger était à nouveau noir de monde, malgré les barrages de la gendarmerie au niveau des entrées de la capitale, destinés à empêcher l’afflux des manifestants venus des régions, voire des grandes banlieues voisines. Et une des nouveautés de cette manifestation a été que parmi les slogans demandant que les notables du régime et les « voleurs » s’en aillent tous, le général Gaïd Salah, le chef d’état-major de l’armée, qui depuis quelques semaines s’est érigé en grand organisateur de la « transition », en a pris également largement pour son grade, avec panneaux humoristiques et slogans « Gaïd Salah dégage ».

On est déjà loin du « non au 5e mandat » d’un président grabataire qui avait soulevé les premières manifestations massives. Loin du « Non au mandat 4++  » qui avait suivi le premier recul du pouvoir annonçant le retrait de la candidature de Bouteflika et le report de l’élection présidentielle, prolongeant le mandat actuel pour laisser aux différentes factions du régime algérien le temps de trouver un nouveau candidat faisant consensus entre elles. De semaine en semaine, depuis le 22 février, malgré les manœuvres dilatoires du régime, les manifestants radicalisent leurs revendications et rejettent massivement le système en place : « Acha3b yourid yetna7aw Ga3  » (le peuple veut qu’ils soient tous virés), et c’est aussi tout le mécontentement social qui s’exprime, à travers une multitude de slogans, chants ou banderoles, contre ceux qui s’en sont mis plein les poches, ont pillé à leur profit les richesses du pays, exploité toute une population laborieuse, jeunes et moins jeunes. Toutes et tous s’indignent du fait que l’Algérie est un pays riche, mais dont les enfants sont pauvres. Au premier rang desquels les millions de chômeurs.

Retour sur la petite histoire des manœuvres politiciennes

À la cinquième semaine de la contestation, il y a cinq semaines déjà, sous la pression populaire, l’armée par la voix de son chef Ahmed Gaïd Salah, officialisait sa rupture avec le clan présidentiel et exigeait l’application de l’article 102 de la Constitution relatif à l’empêchement du chef de l’État. En se prévalant des « revendications légitimes du peuple » et en se parant de la légalité constitutionnelle, la hiérarchie militaire déclarait Bouteflika inapte à gouverner. Il était trop irrémédiablement devenu le symbole d’un régime vomi. Pour tenter de sauvegarder ce dernier, l’état-major choisissait de sacrifier son candidat... Et Bouteflika lui-même annonçait sa démission.

Constitutionnellement le président du Conseil de la Nation (le Sénat algérien) Abdelkader Bensalah, en poste depuis 22 ans, doit assurer l’intérim de la présidence, chargé d’organiser une nouvelle présidentielle dans les 90 jours, prévue donc pour le 4 juillet. Mais il est aussitôt passé à la casserole dans les slogans des manifestants, demandant le départ des « 3 B » : ce Bensalah, mais avec lui le chef du gouvernement provisoire qui venait d’être nommé, Bédoui, ainsi que le président du Conseil constitutionnel lui-même, Belaïz. Ceux que l’humour algérien surnomme « le triangle des Bermudes ».

Car, loin de l’article 102 de ladite Constitution, « son excellence le peuple exige l’application de l’article 2019 : système dégage », affirmaient les pancartes des manifestants.

Quant au bloc au pouvoir, il se lézardait : les partis de l’alliance présidentielle (le FLN et le RND) lâchaient le président et se découvraient une solidarité avec le mouvement populaire. Et tous les partis, de la majorité gouvernementale comme de l’opposition dite « démocratique » de se défausser. Le président par intérim, Bensalah, a eu beau lancer un large appel pour une rencontre de « concertation et de dialogue » dans le cadre de l’élection présidentielle programmée pour le 4 juillet, personne n’a accepté l’invitation à participer à une instance censée chercher en commun une issue à la crise, malgré les pressions du chef de l’armée. Même l’ancien chef du gouvernement de Bouteflika, Ali Benflis (en poste entre 2000 et 2003) aujourd’hui dans l’opposition, trouve ces concertations « inopportunes et hors du sujet de l’heure [qui] ne manqueront pas d’être perçues par notre peuple comme une provocation ». Quant à la tenue d’une élection de 4 juillet prochain, personne n’y croit plus.

Même Sidi Saïd, secrétaire général de l’UGTA, la grande centrale syndicale officielle qui soutenait Bouteflika, est en train de passer à la trappe, désavoué par une grande partie de la bureaucratie syndicale elle-même sous pression du mécontentement ouvrier.

Menace de répression : le pouvoir tâte le terrain

« Silmiya, silmiya », au premier jour des manifestations, les participants se voulaient « pacifiques ». La crainte de la répression sauvage des émeutes d’octobre 1988, comme de la période de guerre entre armée et bandes islamistes des années 1990, étaient présentes dans les esprits. Mais c’est le nombre des manifestants, des millions dans tout le pays, qui a rendu jusqu’à présent la police et l’armée « pacifiques ». Ou disons relativement. Bien qu’omniprésentes.

Des gaz lacrymogènes et quelques matraquages, on en avait vus lors de la première manifestation. On en a vu surtout contre des rassemblements étudiants qui se tenaient en semaine, hors des manifestations massives du vendredi. Et la police a surtout pratiqué les tentatives d’intimidation avec des interpellations pour quelques heures de militants en vue. Sans parler de ces manifestantes embarquées et emmenées dans un commissariat de lointaine banlieue, à Baraki, où elles ont été déshabillées sous prétexte de fouille, et qui on fait éclater ce scandale en le dénonçant ouvertement dans la presse et sur des vidéos largement diffusées. Autant de ballons d’essai, de toute évidence, de la part des forces de répression.

Dans Alger le vendredi 26 avril, les cortèges ont afflué de partout, venus parfois en « carrés » de tel ou tel quartier où ils se sont organisés à l’avance à l’occasion de regroupements locaux. Le cortège venu de Bab-el-Oued, quartier populaire proche de la Casbah, scandait entre autres « pouvoir assassin » : quelques jours auparavant un immeuble du bas de la Casbah s’effondrait – un nouveau drame encore, d’une longue série – faute d’entretien : plusieurs morts.

Pour ce 10e vendredi de manifestation, la police était bel et bien là, dans la plupart des rues, mais sans intervenir nulle part. Et pas plus dans les autres villes du pays. L’expression de la colère et la détermination à en finir avec le « système » décrié, dissuadent manifestement, pour l’heure, le pouvoir de prendre le risque d’une pression qui pourrait se retourner contre lui.

Quand l’armée décide de la jouer « populaire »

Et c’est maintenant aussi face à la fronde sociale que l’homme du pouvoir qui est à la manœuvre, le chef de l’armée, tente de donner le change. Car si les grèves de ces dernières semaines en Algérie ont été surtout des mouvements de soutien aux manifestations contre le régime, comme la grève des pétroliers dans le grand sud du pays, çà et là des patrons se sont sentis tenus de promettre une petite augmentation ou une prime pour éviter une explosion sociale chez eux. Et surtout dans la bouche des manifestants, ce sont tous ceux qui s’en sont mis plein les poches, qui ont pillé le pays et placé leur butin dans les paradis fiscaux qui sont épinglés dans les slogans, en même temps que les politiciens du régime, auxquels ils sont tous liés. C’est la corruption généralisée que dénoncent les manifestants en criant « khlitou leblad, ya sarakine » (‘Vous avez pillé le pays, voleurs’).

Alors la dernière manœuvre du général Gaïd Salah a été de déclencher une opération « mains propres » contre des « oligarques ». « Je valorise la réponse de la justice [...] qui représente un volet important des revendications légitimes des Algériens, ce qui permettra de rassurer le peuple que son argent pillé sera récupéré par la force de la loi », a-t-il déclaré. Et la liste des incarcérés s’allonge.

Elle a commencé par l’arrestation à la frontière tunisienne de l’ancien patron des patrons (président de l’équivalent algérien du Medef), Ali Haddad, propriétaire du premier groupe de BTP d’Algérie et proche du frère de Bouteflika. Autres proches de l’ex-famille présidentielle incarcérés : les frères Kouninef, propriétaires de l’important groupe KouGC, spécialisé dans le génie civil, l’hydraulique et le BTP, tout comme une dizaine d’autres oligarques. Et la grande lessive n’a pas épargné celui des patrons qui a cherché à se présenter comme un « démocrate » indépendant des factions en lutte et un opposant au cinquième mandat : Issad Rebrab, première fortune d’Algérie. Il est lui aussi en prison aujourd’hui, soupçonné « de fausses déclarations relatives à des mouvements de capitaux de et vers l’étranger, de surfacturation d’équipements importés et d’importation de matériel usagé malgré l’octroi d’avantages bancaires, fiscaux et douaniers ».

Au-delà de l’image qu’Issad Rebrab s’est efforcé à donner de lui, avec l’appui des politiciens de Kabylie, la région dont il est originaire, et l’appui notamment du parti RCD (Rassemblement pour la culture et la démocratie), ce prétendu défenseur de « l’Algérie libre et démocratique », qui appelle ses ouvriers à défendre sa liberté d’entreprendre face à la bureaucratie du régime, s’est montré intraitable avec les grévistes. Les travailleurs de son groupe ne disposent d’aucun droit. À croire que Gaïd Salah veut transformer la prison d’El Harrach en hôtel pour milliardaires ! Cette grande lessive ne fleure pas que le règlement de comptes en famille, entre clans au pouvoir. La population pousse à laver plus blanc que blanc, et on pouvait lire et entendre le vendredi 26 avril dans les rues d’Alger : « Gaïd Salah, ton tour viendra ».

Le régime algérien et ses clans n’en ont pas fini du soulèvement populaire. Une lame de fond contre le manque de liberté, la corruption, l’injustice sociale… suffisamment forte pour balayer toutes les tentatives faites à ce jour par le pouvoir pour calfeutrer les brèches. 

28 avril 2019, Adel Belaïd

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