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Archives > Convergences Révolutionnaires > Numéro 66, novembre-décembre 2009

Afghanistan, l’escalade guerrière d’Obama

Mis en ligne le 30 novembre 2009 Convergences Monde

Barack Obama devrait se déterminer dans les prochaines semaines sur le nombre des renforts militaires qu’il va engager dans la guerre d’Afghanistan : 40 000 soldats de plus, comme demande le commandement américain sur place, ou 20 000 l’hypothèse minimale, ou entre les deux ? Sans attendre, le premier ministre britannique, Gordon Brown, y est allé de son appel aux gouvernements européens à fournir, eux aussi, 5 000 soldats de plus. Question de mériter à son tour un petit accessit au Nobel de la paix !

Huit ans de guerre …

Cette guerre d’Afghanistan fête son huitième anniversaire. La chute du pouvoir des talibans, mi-novembre 2001, n’avait été que l’affaire de quelques semaines et de l’envoi sur le terrain de quelques milliers d’hommes encadrant, armant et épaulant les troupes afghanes de l’Alliance du nord, une alliance de seigneurs de guerre qui s’étaient disputés le pouvoir entre la chute du régime pro-russe en 1992 et la conquête de Kaboul par les Talibans en 1996, avant de s’allier contre ces derniers.

Mais cette victoire américaine facile avait été précédée d’un mois de bombardements massifs débutés le 3 octobre, faisant des milliers de victimes, des villes en ruines, et jetant sur les routes de l’exil des millions de civils : début novembre 2001 on comptait déjà pas moins de 3,5 millions de réfugiés, 2 millions au Pakistan et 1,5 en Iran.

Le gouvernement provisoire mis en place par les USA, avec à sa tête ce même Hamid Karzaï qui vient d’être proclamé réélu à la présidence par forfait de son concurrent après une fraude électorale massive, ne reposait que sur cette coalition des chefs de l’Alliance du Nord, et sur une administration corrompue.

… et ses hommes de main

Les troupes occidentales, sous commandement américain, remettaient en selle les potentats locaux, voire même quelques chefs talibans recyclés, censés prendre le relais avec leurs propres troupes privées (mais financées par les USA) et en se payant sur la bête.

Tel par exemple le gouverneur de la province d’Herat, au nord-ouest du pays, Ismaïl Khan, que Donald Rumfeld, ministre américain de la défense, considérait comme « un homme très intéressant et profond »  : il régnait sur une armée de 20 000 hommes et empochait pour son propre compte les millions de dollars de droits de douanes des marchandises qui passaient les frontières d’Iran et du Turkménistan que contrôlait sa province. Tel aussi le général Rachid Dostum, responsable en novembre 2001 du massacre de centaines de prisonniers talibans (peut-être entre 2 000 et 3 000 selon certains témoignages) sous l’oeil de militaires américains. Et bien d’autres.

Si bien qu’en mars 2003, au moment où les USA s’apprêtaient à lancer près de 300 000 hommes à la conquête de l’Irak, les effectifs des troupes occidentales d’occupation de l’Afghanistan n’étaient encore que de 13 000 (8 000 pour les forces américaines, 5 000 pour celles de l’OTAN). À coté de la guerre d’Irak, celle d’Afghanistan faisait pâle figure. Les enjeux eux-mêmes semblaient tout aussi disproportionnés : un simple point de contrôle de la région et d’une éventuelle zone de passage du pétrole et gaz en provenance des républiques de l’ex-URSS, à comparer aux immenses richesses pétrolières de l’Irak.

Mais tous les ingrédients étaient réunis, qui allaient engendrer la remontée des attentats contre les troupes d’occupation, un retour en force des talibans et une extension de la guerre au Pakistan lui-même.

Le retour des talibans

Les talibans (terme sous lequel les USA englobent probablement aujourd’hui divers groupes armés pas tous héritiers des talibans des années 1990, ni forcément liés entre eux), se sont reconstitués entre autres en recrutant parmi ces deux millions de réfugiés afghans que la guerre avait poussés dans les territoires frontières du Pakistan, dont ils ont fait en partie leurs fiefs.

En Afghanistan même, les groupes talibans n’ont jamais tout a fait disparu après la chute de leur régime, malgré l’exil du plus gros de leurs troupes. Notamment dans la région sud de l’Afghanistan, où la corruption des milices gouvernementales sous protection américaine, leur brutalité et les exécutions sommaires firent des ravages. « Prise entre les forces de sécurité afghanes ou étrangères le jour et les talibans la nuit, la population ne peut qu’exprimer son désespoir, et beaucoup de jeunes préfèrent rejoindre les talibans » expliquait un reportage du journal Le Monde en juin 2006.

Ce n’est pas seulement l’argent d’Al Qaida ni celui de la drogue qui finance l’armement des bandes armées ou le terrorisme et en permet son développement. Ni le fanatisme religieux qui l’entretient. C’est la misère : celle des camps de réfugiés au Pakistan ; celle qui sévit en Afghanistan avec une espérance de vie d’à peine 44,5 ans, le record mondial de la mortalité infantile (165 décès sur 1 000 à la naissance), un taux d’alphabétisation d’à peine 28,7 %, 20 % de la population qui n’a pas accès à l’eau potable, et une capitale qui est passée depuis 2001 de 500 000 habitants à 6 millions. Ce sont les exactions des troupes d’occupation, de l’armée et la police gouvernementale afghanes et des armées personnelles des potentats locaux alliés des USA.

2005-2006, les années où la guerre a changé de braquet

Au cours de l’année 2006, plus d’une centaine d’attentats suicides ont été effectués rien que dans le sud du pays, la région la plus incontrôlée par les troupes occidentales. Les « violences liées à l’insurrection » seraient passées « de moins de 300 par mois à la fin de mars 2006 à plus de 600 à la fin septembre, alors qu’elles étaient d’environ 130 par mois en 2005 », constatait en novembre de cette année-là, un rapport officiel du gouvernement et des troupes alliées.

Le bilan des morts du côté des troupes occidentales a suivi la même courbe : autour de 60 par an les trois premières années de la guerre, il a grimpé à 131 en 2005, puis successivement à 191, 232, 295… pour culminer à 472 pour les seuls dix premiers mois de 2009. C’est révélateur de l’amplification de la guerre, même si cela reste faible en regard des morts dans l’autre camp et dans la population civile. Car les armées des pays riches préfèrent pratiquer les bombardements massifs et mettre en avant sur le terrain la piétaille de l’armée gouvernementale que d’exposer leurs troupes.

Les bombardements en Afghanistan ont été multipliés par dix entre 2005 et 2006, puis encore par dix l’année suivante. À ces bombardements classiques s’ajoutent ceux, encore plus aveugles si l’on peut dire, des avions sans pilote, les drones qu’utilise l’armée américaine notamment pour surveiller la frontière et les marges du territoire pakistanais.

Prix Nobel d’escalade

Prenant la mesure de l’impopularité de la guerre d’Irak dans la population américaine, Barak Obama avait fait du désengagement progressif des troupes d’Irak l’une de ses promesses électorales, expliquant qu’en revanche c’est en Afghanistan qu’il faudrait porter l’effort, utilisant les bons vieux argument de Bush sur la traque de Ben Laden. De ses deux promesses, il a au moins largement tenu la seconde puisqu’il y a aujourd’hui 104 000 soldats occidentaux en Afghanistan, 68 000 américains et 36 000 alliés. Dès février il avait décidé l’envoi de 20 000 hommes supplémentaires, chiffre qui s’est discrètement gonflé pour atteindre en réalité 34 000. Auxquels vont s’ajouter les dizaines de milliers aujourd’hui en discussion.

À ces 104 000 militaires il faut ajouter les 5 000 mercenaires loués par l’armée américaine pour assurer la surveillance de ses bases ou des convoiements. En principe non engagés dans les combats, ils n’en ont pas moins la gâchette facile, comme ceux de la société Blackwater en Irak qui avaient abattu 17 civils en plein Bagdad. La même Blackwater, rebaptisée Xe Service, est embauchée à la frontière afghano-pakistanaise pour s’occuper des missiles que les drones vont aller larguer de l’autre coté de la frontière, voire pour la chasse discrète aux chefs des talibans ou d’Al Qaida en territoire pakistanais. Des opérations dans un pays « ami » que l’armée américaine préfère opérer en sous-main.

Et la guerre d’Afghanistan s’est de fait étendue au Pakistan voisin. L’armée pakistanaise, sous pression des USA promettant aides financières conditionnées par la chasse aux intégristes, a déclenché cette année plusieurs offensives militaires dans sa région frontière de l’Afghanistan devenue fief des talibans et autres groupes armés afghans, mais aussi base arrière des groupes intégristes pakistanais qui multiplient les attentats dans le pays. En date de juin dernier, près de trois millions de civils avaient fui les zones de combats pour s’entasser dans des camps de fortunes depuis l’offensive menée depuis le mois d’avril par l’armée pakistanaise dans la Province Frontière du Nord-Ouest. Mi-octobre, c’est au Sud Waziristan, l’une des sept Zones Tribales, de 450 000 habitants, place forte des talibans et soupçonnée de servir de refuge à Al Qaida, que le gouvernement pakistanais envoyait 28 000 hommes. Avec le même effet : 160 000 personnes ont pris la route des camps de réfugiés.

Ce n’est semble-t-il pas assez aux yeux d’Hillary Clinton, qui en visite à Islamabad le 30 octobre tançait le gouvernement pakistanais pour son manque de zèle, en même temps qu’elle promettait une nouvelle série d’aides économiques : « Al Qaida a trouvé abri au Pakistan en 2002. Je trouve difficile à croire que personne dans votre gouvernement ne sache où ils sont ni ne puisse les arrêter, s’il le voulait vraiment. »

Vietnamisation de la guerre ?

Les États-Unis, au début des années 1960, après avoir pris le relais de la guerre française dite d’Indochine, s’étaient enfoncés dans un bourbier au Vietnam, dont ils ne s’étaient sortis que 20 ans plus tard, par la défaite. De l’intervention de quelques milliers d’hommes au début, chargés d’encadrer et former les armées de gouvernements fantoches et corrompus, ils en étaient venus à l’envoi de plus de 500 000 hommes, aux bombardements massifs, au napalm, à l’extension inévitable de la guerre au pays voisin, le Cambodge. L’escalade dans laquelle s’enlisent aujourd’hui les États-Unis et leurs alliés, France, Angleterre, Allemagne et quelques autres, pourrait embraser toute la région.

Le contexte international, lui, est bien différent depuis la fin de l’URSS, sans rendre pour autant le monde plus gérable pour les maîtres de l’impérialisme, ni le contrôle des peuples plongés dans la misère plus facile. En face, du côté des peuples opprimés, les mouvements nationalistes de années 1950-1970, dirigés par les petites bourgeoisies nationales (au Vietnam comme en Algérie ou ailleurs) donnaient une unité à la révolte (après avoir le plus souvent, il est vrai, liquidé leurs opposants politiques) et un certain espoir de progrès social à la population, même s’ils l’ont trahi dés leur arrivée au pouvoir. Ce sont aujourd’hui les courants les plus réactionnaires, maniant fanatisme religieux et charia, qui apparaissent comme les seuls opposants radicaux aux puissants de ce monde aux yeux de la jeunesse qui s’enrôle dans leurs rangs. Leurs leaders sont de petits potentats bien semblables à ces seigneurs de guerre ou chefs de communautés sur lesquels s’appuient en Irak comme en Afghanistan les armées d’occupation. Quand ce ne sont pas les mêmes passant d’un camp à l’autre.

Mais les peuples du Moyen Orient ont bien d’autres ressources. L’Irak, avec son industrie pétrolière, est un pays où jadis le mouvement ouvrier avait été particulièrement fort, avant que la dictature de Saddam Hussein ne fasse tout rentrer dans le rang. Le Pakistan, pays de 180 millions d’habitants, est un pays où les grèves n’ont pas manqué ces dernières années, notamment dans l’industrie textile. La population d’Afghanistan, encore largement agricole, peut sembler plus dispersée et à la merci de ses notables locaux ou religieux. Mais la capitale Kaboul, avec aujourd’hui ses 6 millions d’habitants, pourrait connaître des émeutes contre la misère qui échapperaient à tous les imams et seigneurs de guerre du pays, autant qu’aux armées impérialistes. Ce sont ses révoltes-là qui pourraient infliger aux troupes des grandes puissances une irrémédiable défaite. Et ouvrir aux opprimés de tous autres horizons que Ben Laden ou le Mollah Omar.

17 novembre 2009

Olivier BELIN

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