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Archives > Convergences Révolutionnaires > Numéro 124, janvier-février 2019 > Gilets jaunes, la lutte continue

Gilets jaunes, la lutte continue

À Sablé, dans la Sarthe : le début d’une histoire

Mis en ligne le 5 février 2019 Convergences Politique

Les familles et la chaleur du brasero

Les familles se sont retrouvées, sur un carrefour, au centre de la ville. On allait se serrer les coudes, organiser nos journées ensemble. La ville s’est mise sur pause, les journées sont plus riches, plus longues, et pourtant toujours trop courtes. Du matin au soir, on vadrouille sur cette artère, d’habitude hostile, froide et dangereuse. La rocade est devenue le nouveau centre de la ville. Des centaines de personnes, voisins, collègues, familles, s’y sont organisées le temps d’une semaine. Puis la municipalité a montré les premières réticences, avançant que les petits commerçants en pâtissaient. Elle a fait dégager le carrefour, le QG a dû se déplacer, loin, à la sortie de la ville, dans la zone industrielle. Quelques familles ont continué la lutte au jour le jour, des personnes âgées, des jeunes travailleurs aussi. On se retrouve après le boulot autour du brasero, on prend le temps de discuter, de rire, de soulager ses épaules…

Querelles de chefs

Le nouveau QG de la zone industrielle se peuple tous les jours, dans le froid, jusque tard le soir. Le blocage massif de la ville : terminé. Le temps est au retrait, on se montre sur le bord de la route, mais on ne gêne pas. On se fait petit parfois, et l’on rumine les paroles de certains automobilistes méprisants. Une action : demain soir, rendez-vous sur tel parking. On y va pour discuter, mais un petit groupe a déjà décidé de tout, ce sera comme ça et pas autrement, « On va tous bloquer le péage ! ». Certains montent dans leur voiture. D’autres restent, le besoin de parler et de décider collectivement se fait sentir : « C’est toujours la même chose, un petit groupe décide et le reste suit. » Les petits chefs, cadres de la première heure, se fatiguent, tout repose sur leurs épaules et le moindre problème d’organisation se transforme en querelle personnelle. Certains menacent de quitter la lutte, de se mettre en retrait.

Pour ces petits chefs, ce n’est pas la première lutte, certains s’étaient déjà mobilisés contre la loi Travail, ou la réforme des retraites, d’autre contre le CPE quand ils étaient lycéens. Mais la base du mouvement n’a jamais fait de politique, jamais manifesté. Quand on demande à certains qu’elle est leur expérience de lutte, on nous parle des marches de soutien à Charlie Hebdo

La nouveauté de l’action politique

Pour le gros des personnes mobilisées, c’est la première participation à un mouvement de contestation sociale. Seuls les anciens, ouvriers retraités, ont déjà participé à des grèves, c’était il y a vingt ans. D’anciens militaires, de jeunes ouvriers intérimaires, des mères au foyer, des gardiens d’usine, des postiers, des aides-soignantes : eux n’ont jamais pris part à la contestation. Lorsque l’on parle de faire des « AG » (assemblées générales), le ton monte, on ne comprend pas : « Pourquoi aller à Gée [petit village dans la campagne sabolienne] pour faire des réunions ? » C’est le signe que les traditions de lutte se sont perdues depuis longtemps.

Sablé est une poudrière, sur 13 000 habitants, la ville compte environ 6 000 ouvriers, dans l’agroalimentaire pour la plus grosse partie. L’usine la plus importante de la ville, LDC (abattoir de volaille et plats préparés) [1] emploie de nombreux intérimaires, dans des conditions de travail déplorables. Un ouvrier proche de la retraite nous confie qu’il a subi six opérations des articulations, il travaille à la découpe de dinde, comme un de ses jeunes collègues de 20 ans en arrêt pour une tendinite sévère. L’usine les casse à petit feu. Alors on parle du CAC 40, des grands patrons voyous, des patrons locaux aussi, « qui tirent toujours plus de bénéfices mais qui ne partagent pas ».

Le sentiment de devenir une force

Face aux actions minorisantes d’un autre groupe de Gilets jaunes actifs sur la ville, le groupe du QG veut rassembler du monde. « On était 700 le premier week-end, faut que les gens reviennent ! » Le meilleur moyen étant de discuter avec les collègues, les voisins, la famille : il est décidé de faire un tract pour s’adresser aux chômeurs, nombreux sur la ville de Sablé. Des liens se font avec d’autres villes, notamment La Flèche, à 25 kilomètres de Sablé, où une vingtaine de Gilets jaunes ont distribué ces tracts devant le Pôle emploi de leur ville.

Les querelles individuelles se transforment en problèmes politiques, auxquels il faut répondre par la démocratie de la base. Le pôle de lutte du sud Sarthe, qui regroupe Sablé et La Flèche, est un vrai moteur dans le département. Lors de la manifestation régionale qui a eu lieu au Mans le 12 janvier, notre groupe était présent avec une banderole « Gilets jaunes Solidaires / Sablé - La Flèche », seule banderole et seul groupe réellement constitué et soudé, sur une manif de 2 500 personnes. La presse locale s’est ruée sur nous et nous a fait une publicité inattendue. Les novices de la lutte sociale se trouvaient en tête de cortège durant une bonne partie de la manifestation. Un « barbecue solidaire » a apporté chaleur et convivialité. De cette ambiance fertile est né un groupe visant d’autres pôles de lutte isolés pour l’heure.

De nouveaux cadres se sont révélés, à l’écoute du groupe, en retrait lors des prises de décisions, qui animent le groupe et font vivre le QG, confectionnent les banderoles, rabibochent les personnes fâchées, rassurent les pessimistes. Ce sont les épaules du mouvement.

Correspondants


[1LDC du nom de deux sociétés qui ont fusionné en 1968 : la SA Lambert et la SA Dodard Chancereul.

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