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Numéro 79, janvier-février 2012

 

Pillage impérialiste : Razzia sur les terres agricoles

Mis en ligne le 22 janvier 2012

Les prix alimentaires explosent, la malnutrition touche nombre de pays pauvres et des millions de gens ont faim en Afrique et ailleurs. Mais les groupes financiers, les banques, les hedge funds et les firmes de l’agrobusiness ont surtout faim… de profits : ils s’approprient ou louent souvent pour une bouchée de pain de vastes zones cultivables à travers le monde. L’Afrique représente plus des deux tiers de ce pillage à grande échelle.

Avec la crise financière de 2008, la hausse brutale des prix alimentaires, provoquée par l’augmentation des cours du pétrole et la spéculation, avait entraîné des émeutes de la faim et des manifestations dans plusieurs pays d’Afrique : Burkina Faso, Cameroun, Sénégal, Mauritanie, Égypte, Côte d’Ivoire et Maroc. Qu’à cela ne tienne ! Les groupes de l’agrobusiness, les banques et les fonds d’investissement ont vu dans cette crise alimentaire une opportunité de profit : ils ont massivement acheté ou loué des terres arables dans les pays sous-développés, la terre devenant un actif financier plus sûr et qui rapporte gros. Depuis 2008, vingt millions d’hectares ont été vendus ou loués (pour des baux de 50 à 100 ans) à des investisseurs étrangers sur le continent africain, soit dix fois plus qu’avant 2008.

En Éthiopie, l’un des pays les plus pauvres de la planète où des millions de gens souffrent actuellement de la famine et où 44 % des habitants sont sous-alimentés, le gouvernement a distribué 600 000 hectares à des entreprises étrangères entre 2004 et 2009, loués pour une bouchée de pain – un dollar par hectare et par an d’après le Mail & Guardian.

Au Soudan du Sud où les terres arables sont la seconde richesse du pays après le pétrole, 5,74 millions d’hectares ont été cédés depuis 2007 à des entreprises étrangères. Par exemple, la société texane Nile Trading and Development Incorporated aurait loué (le conditionnel est de mise car ces opérations foncières font presque toujours l’objet de transactions secrètes) 600 000 hectares pour 25 000 dollars, soit quelques centimes d’euro par hectare pour un bail de 49 ans, avec option de 40 000 hectares supplémentaires et un droit exclusif d’exploitation de toutes les ressources naturelles. Cette société n’a pour objectif que de « développer » ses profits par la sous-location de la terre et la revente des droits sur des lots.

Au Mali, des terres sont louées pas plus de 2 dollars par hectare et par an.

Au Mozambique où 40 % de la population souffre de malnutrition et qui a connu des émeutes de la faim en 2010, le gouvernement, encouragé par la Banque mondiale et le FMI, favorise les projets agro-industriels à grande échelle au détriment des cultures vivrières. Les investisseurs étrangers ont obtenu en 2007 le droit de louer 5 millions d’hectares de terre, soit un septième de la surface agricole du pays, principalement pour l’exportation. Ainsi, l’entreprise canadienne Energem Biofuels Limited a acquis 60 000 hectares pour la culture du jatropha, plante non comestible pour la production de biocarburant. Le groupe sucrier français Tereos y bénéficie aussi pour 50 ans d’une concession gratuite de 100 000 hectares : actuellement, 15 000 hectares y sont cultivés en canne à sucre, principalement exportée pour produire du sucre et de l’éthanol.

Au Cameroun, sous la coupe du régime corrompu de Paul Biya, récemment réélu pour sept ans, le groupe Bolloré participe à la Socapalm qui produit de l’huile de palme : 7 500 hectares ont été cédés à cette société en 2008 malgré l’opposition des communautés locales. Quant à l’entreprise britannique Crest Global Green Energy, elle détiendrait à elle seule quelque 900 000 hectares au Mali, en Guinée et au Sénégal.

Préserver l’environnement… ou le détruire

Produire de l’énergie verte (green energy) ! C’est le slogan des multinationales de l’agrobusiness qui, sous le prétexte de protéger l’environnement, accaparent des centaines de milliers d’hectares de terres agricoles en Afrique et ailleurs. Elles y cultivent de préférence la canne à sucre, les palmiers à huile ou le jatropha pour la production d’éthanol et autres biocarburants. En réalité, pour doper les rendements, elles pratiquent la monoculture qui épuise les sols et détruit la biodiversité. De plus, grâce à leur proximité avec les autorités, ces compagnies ont un accès privilégié à l’eau pour irriguer leurs plantations : les champs environnants ne sont alors plus suffisamment arrosés et les paysans sont contraints de les vendre à vil prix. Enfin, le recours massif aux intrants (engrais chimiques, pesticides, fongicides) entraîne la pollution des eaux.

Des terres arables soustraites à la production alimentaire

Ces cultures industrielles à grande échelle sont encouragées par l’Union européenne qui subventionne les agro-carburants et, par sa directive d’avril 2009, fixe à 10 % en 2020 la part de marché des biocarburants destinés aux transports. Mais ces plantes transformées en biocarburants font concurrence aux cultures destinées à l’alimentation et contribuent, avec la spéculation, à la flambée des prix alimentaires. Avec des conséquences catastrophiques comme c’est le cas actuellement dans la Corne de l’Afrique. De plus, ces investissements étrangers font l’objet de contrats léonins, négociés en toute opacité et qui garantissent à ces groupes des avantages importants : ils sont exonérés de taxes et peuvent rapatrier sans condition leurs bénéfices et les produits de leurs plantations.

Droits coutumiers contre droit privé : le pot de terre contre le pot de fer

L’État est généralement propriétaire de la terre en Afrique et avec sa complicité, ces groupes étrangers ont beau jeu de s’emparer des terres qu’ils convoitent, malgré l’opposition des petits cultivateurs. En effet, ceux-ci n’ont que des droits d’usage, établis par la coutume et transmis de génération en génération. L’absence de titres de propriété dûment enregistrés les laisse sans défense face à l’État et à ses fonctionnaires locaux. En outre, le plus souvent, ils ne sont pas informés des tenants et des aboutissants des contrats négociés derrière leur dos et n’ont pas les moyens de recourir à un avocat. Pots-de-vin et grasses commissions aidant, s’emparer des terres des petits paysans pour les céder aux multinationales étrangères permet à certains politiciens, fonctionnaires et chefs coutumiers locaux d’accumuler un beau magot.

Mauritanie : des milliers de petits agriculteurs menacés d’expulsion

La Mauritanie fournit un exemple récent des méthodes employées pour chasser de leurs terres les petits agriculteurs. Dans la commune de Boghé, au sud-ouest du pays, l’État projette de céder 40 000 hectares de terres à l’entreprise TADCO, détenue par les Al Rajhi, de riches hommes d’affaires saoudiens. Ce projet concernerait également la cession de 10 000 hectares sur la commune de Dar El Barka. Le 13 juin 2011 et sans concertation préalable avec les communautés locales, la préfecture publie un « avis au public » sommant les personnes exploitant ces terres de produire un titre de propriété dans les 60 jours. Comme la propriété est traditionnellement transmise de façon héréditaire et informelle, la plupart de ces paysans ne possèdent pas de titres de propriété officiels. Plus de 75 000 personnes qui vivent dans ces zones de pâturages et de cultures vivrières (mil, maïs, haricots, pastèques) risquent ainsi d’être chassées de leurs terres.

Au Sénégal, une firme italienne tente de faire main basse sur 20 000 hectares : la population s’y oppose

À Fanaye, près du fleuve Sénégal, 20 000 hectares de terre devaient être cédées en catimini à Sénéthanol, une firme italienne, pour produire du biocarburant, soit un tiers de toutes les terres cultivables de la communauté. Les villageois concernés ont organisé un collectif de protestation pour s’opposer à cette spoliation. Le 26 octobre 2011, ils ont manifesté et c’est au prix de deux morts et d’une vingtaine de blessés graves qu’ils ont contraint le président sénégalais à suspendre le projet.

Aider au développement et créer des emplois : un mythe entretenu par la Banque mondiale et ses idéologues

Ces vastes portions de territoire, bradées aux multinationales par des gouvernements vénaux, le sont avec le soutien de la Banque mondiale qui accorde ses crédits pour financer ces transactions. Elle justifie son attitude complice par un discours bien rodé : aider au développement, moderniser une agriculture « archaïque » et créer des emplois. La réalité est tout autre : au lieu de moderniser l’agriculture, ces projets agro-industriels détruisent les moyens d’existence de milliers de petits paysans qui, dépossédés de leurs terres au profit des accapareurs étrangers, perdent leur indépendance alimentaire. L’argument selon lequel ces grandes plantations seraient créatrices d’emplois n’est pas plus convaincant : ces grandes exploitations mécanisées, basées sur l’économie de main-d’œuvre, se substituent aux agricultures familiales qui, au contraire, nécessitent de nombreux bras, ce qui conduit à une destruction nette d’emplois. Exemple, le Soudan où 4 millions d’hectares ont été acquis par des sociétés étrangères avant la partition : la FAO a calculé que le taux d’emplois créés par hectare est seulement de 0,005, soit infiniment moins que dans le cadre d’une agriculture familiale. Autre exemple, le Mali où 100 000 hectares de terres fertiles le long du fleuve Niger ont été cédés cette année à la firme libyenne Malibya malgré les paysans installés sur ces parcelles. Les terres accaparées pourraient faire vivre 112 000 petits paysans avec leurs familles, soit plus d’un million de personnes. Désormais, on y cultivera des denrées agricoles destinées à l’exportation avec au maximum quelques milliers d’emplois créés.

« On fait de nous des paysans sans terre »

Ces propos de Mariam Sow, paysan sénégalais, au dernier Forum social mondial de Dakar, résume bien les conséquences tragiques de cette razzia sur les terres arables d’Afrique. Des millions d’hectares sont accaparés par ces trusts qui chassent les petits paysans de leurs terres, détruisent les cultures vivrières qui les font vivre et les condamnent, au mieux, à se faire exploiter comme travailleurs journaliers dans les plantations de leurs spoliateurs, au pire à aller grossir les rangs des miséreux des bidonvilles.

La mainmise des multinationales sur d’immenses surfaces agricoles entraîne aussi une perte de contrôle de ces pays sur leurs ressources agricoles et les rend plus dépendants du marché mondial pour leur approvisionnement en denrées alimentaires. Une brusque hausse du cours des céréales peut provoquer de graves pénuries comme on l’a constaté cette année, et les paysans spoliés en sont les premières victimes. Il faut tout le cynisme et l’hypocrisie des fonctionnaires de la Banque mondiale et des organismes internationaux (FMI, OMC, OCDE, etc.) pour minimiser cette réalité.

Charles BOSCO


Pour en savoir plus

Un livre : «  Destruction massive  » paru en octobre 2011 de Jean Ziegler. (cf. notre article ci-dessous)

Des articles :

- Alternatives économiques, dans le numéro de janvier 2012, «  Main basses sur les terres du Sud », une courte synthèse de la mainmise des terres agricoles à l’échelle de la planète.

- Le Monde diplomatique : article sur l’Ouganda dans le numéro de juillet 2011, sur l’Éthiopie et la Libye, dans celui de septembre 2011.

- Le Monde : articles du 10 juin 2011 sur le Mali et l’Éthiopie. Reportage sur l’Ethiopie du 6 janvier 2012.

- Libération  : article du 5 octobre 2010 sur le Mozambique ; du 15 octobre 2010 sur l’Afrique.

Sur Internet : Jeuneafrique.com :« l’achat de terres en Afrique, un business sous influences » de Michael Pauron, le 7 octobre 2010.



Un livre

Destruction massive – Géopolitique de la faim

Jean Ziegler

Seuil, 344 pages. 20 €.


Ex-rapporteur spécial de l’ONU pour le droit à l’alimentation et « indigné » de longue date, Jean Ziegler dresse dans son nouveau livre l’acte d’accusation des multinationales de l’agrobusiness qui accaparent des million d’hectares de terres agricoles dans les pays sous-développés, aidés par des gouvernements corrompus, avec la complicité de la Banque mondiale qui finance ces transactions et des grandes institutions internationales (FMI, OCDE, OMC). Au Guatemala, en Colombie, au Brésil et en Afrique, mais aussi en Inde, au Bangladesh et ailleurs, des milliers de petits paysans se voient brutalement chassés de leurs terres par les Gargill, Bolloré et autres prédateurs trans­natio­naux ; leurs cultures vivrières sont détruites, remplacées par des monocultures de céréales exportées ou des plantes (palmiers à huile, canne à sucre, jatropha) pour biocarburants. L’auteur s’attaque aussi aux requins tigres », ces spéculateurs qui font monter les prix des denrées alimentaires, acculant des millions de personnes à la malnutrition et à la famine. Autant de motifs de révolte, explique-t-il, «  en Égypte et en Tunisie à l’origine du ‘printemps arabe’  ». À la fin de son livre, Jean Ziegler, qui réside en Suisse, dénonce le rôle des paradis fiscaux, ces refuges pour l’argent sale qui permettent aussi aux multinationales et aux milliardaires de la planète d’échapper presque totalement à l’impôt. Destruction massive est un ouvrage « massivement » documenté, mais dont le ton passionné et les témoignages personnels en rendent la lecture très stimulante.

C.B.

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