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Numéro 62, mars-avril 2009

 

La colère des universités

Mis en ligne le 7 mars 2009

Depuis le 2 février, plus tôt pour certaines d’entre elles, la quasi-totalité des universités françaises sont en grève au moins partielle et souvent totale. Ce mouvement est exceptionnel par son ampleur dans une catégorie de salariés très rarement mobilisés. Ce sont en effet d’abord les enseignants-chercheurs des universités qui se sont mis en grève, rejoints ensuite par leurs étudiants et par les autres salariés des universités. Commencé comme un mouvement sur des objectifs restreints et délimités, il se développe et affiche aujourd’hui clairement sa volonté de s’élargir vers un mouvement du service public de l’éducation. Au-delà, il pose le problème de ce que devrait être un mouvement d’ensemble capable de faire échec à la politique globale du gouvernement.

Au début, il y eut la LRU...

La LRU, Loi de responsabilité des universités, qui instaure l’autonomie de celles-ci, a été votée en août 2007, très rapidement après l’élection de Nicolas Sarkozy. Il avait annoncé que la réforme de l’université serait une ses priorités et il a même présenté la LRU comme la réforme la plus importante de son quinquennat. Dès le départ, celle-ci a suscité de très fortes inquiétudes et une contestation importante dans les milieux universitaires, surtout chez les étudiants.

La LRU prévoit que les universités seront autonomes dans leur gestion et devront diversifier leurs financements en faisant appel à l’argent du secteur privé. Elle réforme très profondément le fonctionnement interne des établissements en donnant un pouvoir quasi discrétionnaire aux présidents des universités. Les conséquences prévisibles sont le développement des inégalités, avec d’un côté des facs riches qui pourront trouver des partenariats lucratifs avec les grosses entreprises, de l’autre des facs pauvres qui ne pourront plus dispenser qu’un enseignement au rabais parce que les matières qu’elles enseignent n’intéressent pas les entreprises. Pour les étudiants, cela signifiera à terme une augmentation très forte des droits d’inscriptions qui deviendront une des sources de financement des universités et une baisse de qualité des diplômes pour ceux qui ne trouveront pas − ou ne pourront pas payer − de places dans les meilleurs établissements. Pour les personnels, c‘est la promesse d’une dégradation significative de leurs conditions de travail, de l’arrivée en force des méthodes de management par la performance inspirées du privée et, surtout, d’un accroissement de la précarité qui est pourtant déjà un des problèmes majeurs dans les universités.

En novembre et décembre 2007, un mouvement étudiant relativement important a eu lieu pendant plus d’un mois pour obtenir le retrait de la loi. Il a été peu suivi par des enseignants divisés sur la stratégie à adopter comme sur les objectifs à poursuivre. Le gouvernement, par la voix de la ministre de l’Enseignement supérieur, Valérie Pécresse, promettait un effort financier important de plusieurs milliards d’euros. Les présidents d’universités, réunis au sein de la conférence des présidents d’université (CPU), étaient favorables à une loi qui accroît leurs pouvoirs et leurs responsabilités. Pour beaucoup d’enseignants, conscients de certains inconvénients de la LRU mais peu désireux d’entrer en lutte, le problème immédiat était plutôt le manque de moyens. Un consensus s’est donc établi pour tenter de limiter par des mesures locales les effets de la nouvelle loi tout en profitant de la manne promise par la ministre. Les étudiants se sont retrouvés seuls, suivis seulement par une minorité d’enseignants et de personnels administratifs et techniques.

...ensuite, les décrets

Comme il était facilement prévisible les milliards promis ne sont pas arrivés ou, plus exactement, sont arrivés essentiellement sous forme de crédits d’impôt aux entreprises qui financeraient les universités, c’est-à-dire qu’au lieu de compenser les pires effets de la LRU ils les aggravent sans réellement se traduire par de l’argent disponible pour les universités. Ensuite, l’État a procédé à d’importants transferts de charges vers les budgets des universités qui se retrouvent finalement en baisse très sensible, jusqu’à 15 % ou 20 %. Et pour couronner le tout l’État a commencé, comme il le fait dans l’ensemble des services publics, à supprimer des postes, 1 090 en tout pour l’année 2008-2009 dans le secteur université-recherche, c’est-à-dire les universités et les grands organismes de recherche comme le CNRS.

C’est sur ce terrain des postes et des budgets que la grogne a commencé à se manifester dès l’automne, d’abord souvent sous la forme de motion de protestations adoptées par les Conseils d’administration des universités. Mais c’est la parution des décrets modifiant le statut des enseignants-chercheurs et la formation des enseignants du secondaire (décret dit de mastérisation des concours) qui a vraiment fait éclater la colère. Ces décrets d’application de la loi cadre LRU, avec leur brutalité inattendue, réduisaient à néant la stratégie de contournement local de la loi.

Le 2 février, l’université et la recherche s’arrêtent

Le 22 janvier, une première coordination des universités lance un ultimatum au gouvernement : elle appelle à la grève totale dans les universités pour le 2 février si les deux décrets ne sont par retirés. Le même jour, Sarkozy prononce un discours sur la recherche et l’université extrêmement méprisant et mensonger qui choque beaucoup et achève de mettre le feu aux poudres. Il s’attire même une lettre de très vive protestation du très respectable − et habituellement respectueux − Institut universitaire de France.

Dans la semaine qui suit, des assemblées générales se tiennent au fur et à mesure que les universités reprennent l’activité. Elles sont pour la plupart très nombreuses, déterminées et votent la grève, souvent même sans attendre la date du 2 février.

Le 2 février, une deuxième coordination se réunit à la Sorbonne et, constatant que le gouvernement n’a pas répondu à l’ultimatum, confirme la grève. Celle-ci est immédiatement massive et très suivie ce qui constitue une première dans ce milieu. Les modalités en sont différentes d’un établissement à l’autre et même d’un enseignant à l’autre. Elles vont de la suppression pure et simple des enseignements à des cours assurés par des grévistes en passant par la mise en place de toutes sortes de programmes dits « alternatifs ». À cause du fonctionnement particulier des universités, il est impossible de mesurer des taux de grève effective mais, dès les premiers jours, les estimations du Snesup, syndicat majoritaire chez les enseignants-chercheurs, font état de près de la moitié des cours qui ne sont pas assurés. Un chiffre qui a probablement augmenté significativement depuis.

Le 10 février, une manifestation nationale à l’appel de la coordination rassemble 50 000 personnes à Paris, 100 000 dans toute la France, du jamais vu pour une manifestation du monde universitaire, en l’absence − pour l’instant − d’une forte mobilisation étudiante.

Des deux décrets à l’élargissement

Devant la brutalité des attaques gouvernementales et les provocations répétées de Sarkozy, de Valérie Pécresse ou de Xavier Darcos, ministre de l’Éducation nationale, le mouvement s’est immédiatement constitué avec un front très large, englobant des courants et des organisations qu’on n’aurait pas attendus dans un mouvement de grève. Dès la première coordination, des sociétés savantes, des associations universitaires réputées plutôt à droite, comme Qualité de la science française, sont parties prenantes et appellent à la grève et aux manifestations. Les universités de Droit, traditionnellement jamais mobilisées sinon pour dénoncer les mouvements et les gauchistes à l’œuvre en leur sein, sont en grève. Le 9 février, une majorité de présidents d’universités, réunis en assemblée générale à la Sorbonne, prennent position pour le mouvement et contre la ministre. Ils concrétisent ainsi le retournement de la CPU, jusque-là le meilleur soutien de Valérie Pécresse et la coupure entre le monde universitaire et la politique du gouvernement.

Dans les motions de la première coordination, les revendications du mouvement étaient centrées presque exclusivement sur le retrait des deux décrets. C’est leur parution qui a déclenché la colère et c’est cette revendication qui fait l’unité des enseignants-chercheurs. C’est aussi le reflet d’une illusion largement répandue selon laquelle en restant limité à ces objectifs précis et délimités, le mouvement pourrait obtenir une victoire très rapide. Mais, très vite, cette idée entre en conflit avec la conscience de la nécessité d’élargir au-delà des enseignants-chercheurs, et d’abord aux autres catégories de l’université, les personnels non enseignants (personnels Biatoss pour bibliothèques, ingénieurs, administratifs, techniciens, ouvriers, services et santé) et les étudiants.

Pour les personnels Biatoss qui ont souvent l’impression − largement justifiée − d’être la catégorie oubliée de l’université, la mobilisation est difficile aux côtés des enseignants-chercheurs. Ils subissent depuis longtemps les conséquences de la politique qui vise aujourd’hui les enseignants. L’individualisation des carrières, les bas salaires, avec des grilles indiciaires en dessous du Smic pour le début de carrière des catégories C, les plus basses, la précarité qui touche plus d’un tiers des personnels, tout cela est déjà largement en place. Pour eux, il n’est donc pas question d’entrer dans la lutte sur le simple mot d’ordre de retrait des décrets. Dès la deuxième coordination, et surtout à partir de la troisième qui se tient à Saint-Denis le 11 février, leur voix commence à se faire entendre et les mots d’ordres s’élargissent à leurs préoccupations, sur les suppressions de poste et les créations d’emplois, la précarité et les salaires. La mobilisation des Biatoss sur leurs propres mots d’ordre démarre, encore laborieuse mais réelle dans un certains nombre d’endroits où ils sont soit en grève perlée les jours de manifestation, soit en grève réelle et reconductible.

Du côté des étudiants, le mouvement démarre à un niveau inégal d’une université à l’autre mais avec souvent des assemblées générales nombreuses. Il est d’abord un mouvement de soutien et de solidarité qui peine un peu à trouver ses mots d’ordre et ses objectifs propres. Beaucoup d’étudiants ont été échaudés par le manque de soutien des enseignants dans le mouvement qu’ils ont mené l’année dernière contre la LRU et par la frilosité de ceux-là à poser cette année clairement le problème de celle-ci. Pour beaucoup, la revendication d’abrogation de la LRU apparaît comme ce qui pourrait unifier l’ensemble de l’université, contrairement au retrait des décrets qui reste sur un terrain catégoriel concernant strictement les enseignants-chercheurs.

Les étudiants sont pourtant nombreux dans les manifestations du 19 février qui sont, dans un contexte de vacances scolaires et de semi-vacances universitaires, un nouveau succès pour le mouvement. Enfin, la coordination des universités du 20 février à Nanterre met en avant clairement l’exigence d’abrogation de la loi LRU. À l’heure où nous écrivons, il est trop tôt pour savoir si cela va suffire pour aider au développement d’un véritable mouvement étudiant mais c’est en tout cas un geste important dans le sens d’un mouvement posant les problèmes généraux de l’université.

De la maternelle à l’université... et au-delà ?

Pour l’instant, le mouvement des universités a réussi à radicaliser et élargir ses revendications sans pour autant perdre son unité et son caractère très majoritaire. Il commence maintenant à poser des questions qui dépassent le cadre de l’université. La loi LRU n’est au fond que la traduction dans l’université d’une politique générale qui est de faire des économies sur les services publics en réduisant postes et budgets, une politique encore aggravée par la crise économique. Ce qui est vrai dans l’enseignement supérieur et les laboratoires de recherche l’est encore plus et depuis plus longtemps dans les lycées, les collèges et les écoles mais aussi les hôpitaux ou La Poste. Cette conscience et la volonté de s’adresser aux secteurs les plus proches commencent à faire leur chemin dans les facs. Les deux dernières coordinations ont adopté des appels de plus en plus clairs à un mouvement « de la maternelle à l’université » sur les objectifs communs de défense du service public de l’éducation, de refus des suppressions de postes (13 500 prévues cette année dans l’Éducation nationale, 30 000 dans toute la fonction publique) et des réductions budgétaires. Dans certaines universités, de petites équipes de personnels et d’étudiants commencent à s’organiser pour aller à la rencontre des enseignants du primaire et du secondaire, en organisant des diffusions de tracts, des réunions ou des rencontres.

Il y a bien sûr aussi en ligne de mire la journée du 19 mars qui, indépendamment des calculs des organisations syndicales, pourrait être un moment important pour se retrouver bien plus largement dans la rue et faire la démonstration de la nécessité de lutter ensemble sur des objectifs qui sont, au fond, les mêmes. Lutter contre les restrictions dans les services publics et les suppressions de postes, cela veut dire lutter contre le chômage, les salaires bloqués, la précarité et les conditions de travail qui se dégradent alors que le gouvernement met l’argent public massivement au service des intérêts privés et de la sauvegarde des profits patronaux. Un programme qui pourrait, en somme, être celui de tout le monde du travail, public, privé et toutes catégories confondues.

25 février 2009

Vincent BERGER


Le statut des enseignants-chercheurs

Les enseignants-chercheurs de l’université partagent leur service entre une charge d’enseignement, la recherche et, souvent, des tâches administratives. Par nature, seule la première partie peut-être quantifiée sur une base horaire. Pour les professeurs et maîtres de conférences, cela représente un service annuel de 192 heures. Pour la recherche, qui conditionne leur évolution de carrière, elle est évaluée sur la base de la publication de leurs travaux.

La réforme contestée consiste d’une part à faire évaluer la recherche par les instances locales des universités alors qu’elle l’est aujourd’hui par des organismes nationaux indépendants et, d’autre part, à donner aux présidents d’université la possibilité de « moduler » le service d’enseignement en fonction de la qualité de la recherche de chacun. Dans un contexte de réduction des postes et des budgets, il est évident que cela veut dire rapidement des augmentations de charges de cours pour les enseignants. Cela veut dire aussi que des cours aujourd’hui comptés comme heures supplémentaires seront demain intégrés dans des services alourdis. En clair, il s’agit de travailler plus pour gagner moins.


La mastérisation des concours

Les enseignants des collèges et des lycées ainsi que les professeurs des écoles sont aujourd’hui recrutés par concours après une licence et, le plus souvent, une année d’IUFM, c’est-à-dire à Bac + 4. Ils suivent ensuite une année de stage rémunéré pendant laquelle ils reçoivent une formation au métier d’enseignant en même temps qu’ils assurent un service de cours très allégé.

Avec la mastérisation des concours, ils seront recrutés au niveau master, c’est-à-dire à Bac + 5 ce qui permet à l’État d’économiser l’année de stage rémunéré. Ils seront ensuite directement envoyés dans les classes avec un service complet. Cela fait craindre d’une part une baisse de qualité de leur formation et, d’autre part, une forte augmentation de la précarité. Si le passage du concours ne garantit plus une formation spécifique, pourquoi en effet ne pas embaucher directement des profs précaires plutôt que de recruter des fonctionnaires qui auront de toute façon la même formation ?


Pourquoi lire La princesse de Clèves ?

Les enseignants et les étudiants des universités multiplient depuis le début de leur mouvement les « cours alternatifs » hors des murs de leurs universités. Cours de civilisations latine sur les marches d’un centre commercial, dans les gares, dans les rues. L’objectif de ces actions, souvent accompagnées de diffusions de tracts, est de montrer le plus largement possible la réalité de leur métier et d’aller à la rencontre de la population pour créer la discussion.

C’est bien sûr aussi l’occasion de créer des événements médiatiques pour populariser leur mouvement. En réponse à Sarkozy qui avait tenu cet été des propos très méprisant à propos de La princesse de Clèves, un roman du xviie siècle, des enseignants et des étudiants en ont par exemple organisé une lecture marathon devant le Panthéon à Paris qui a duré plus de cinq heures et connu un véritable succès médiatique puisqu’ils avaient reçu en ouverture le renfort de Marcel Bozonnet, ancien administrateur de la Comédie française, et de l’acteur Louis Garrel.

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