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Archives > Convergences Révolutionnaires > Numéro 38, mars-avril 2005 > DOSSIER : Amérique du Sud : une nouvelle gauche… contre les travailleurs

DOSSIER : Amérique du Sud : une nouvelle gauche… contre les travailleurs

Une poudrière sociale

Mis en ligne le 7 mars 2005 Convergences Monde

L’Amérique latine d’aujourd’hui, où 75 % de la population vit dans les villes (la même proportion qu’en France), est bien loin de celle des années 1960, quand la grande majorité des pauvres étaient encore paysans. Cette Amérique était surtout marquée par les guérillas paysannes, dans le sillage de la révolution cubaine. Celle du début du XXIe siècle l’a été par les émeutes et la grève générale de décembre 2000 en Argentine, puis les émeutes de Cordoba (la seconde ville d’Argentine) en décembre 2001, les émeutes de Montevideo (Uruguay) en août 2002, la grève au Pérou en mai 2003.

Révoltes paysannes et ouvrières

Dans les années 1960, une grande partie de la gauche ou l’extrême gauche voyait dans la paysannerie pauvre d’Amérique Latine (plus généralement du tiers-monde) la force sociale la plus susceptible de jouer un rôle de premier plan, et dans les guérillas ou le Che, les modèles politiques de la lutte contre les injustices, ou de la révolution à venir, c’était selon.

C’était déjà discutable. La Bolivie, le Chili avaient été marqués par les luttes des mineurs de l’étain ou du cuivre. En Argentine, la contestation ouvrière à la fin des années 1960 était profonde. Elle devint quasi-insurrectionnelle au tournant des années 1970 à Cordoba, ville de l’industrie automobile. Elle ne fut étouffée que par la dictature militaire du général Videla en 1976. Au Chili encore, en 1973, c’est bien la classe ouvrière et non la politique d’Allende que craignaient l’armée et la bourgeoisie chilienne quand elles ont organisé (avec l’appui des USA) le coup d’État du général Pinochet.

La classe ouvrière latino-américaine

Sans parler du secteur minier bien plus ancien, dans les deux principaux pays d’Amérique du Sud, l’Argentine et le Brésil, le tournant vers l’industrialisation avait déjà été pris depuis 30 ans. C’est la crise de 1929 qui, paradoxalement, a permis à l’Amérique latine de s’industrialiser. L’effondrement du commerce mondial avait empêché les exportations des productions agricoles traditionnelles (la viande argentine, le café brésilien). Les plus grands États ont engagé une politique de développement industriel pour fabriquer les produits qu’ils ne pouvaient importer. La seconde guerre mondiale et la période de l’immédiat après guerre relâcha aussi la pression impérialiste et encouragea ces développements industriels que souvent les régimes accompagnaient d’une rhétorique nationaliste. Ce fut le cas de Peron, en Argentine (de 1946 à 1955) qui, au sortir de la seconde guerre mondiale, essaya de négocier plus d’indépendance vis-à-vis de l’impérialisme américain et acquit une popularité qui marque encore la vie politique et syndicale du pays.

À la fin des années 1960, en Argentine, l’industrie comptait déjà pour plus de 30 % du PIB alors qu’elle représentait moins de 15 % dans plusieurs pays voisins. Elle employait plus de 2,2 millions d’ouvriers. General Motors y avait déjà implanté ses usines automobiles. Au Brésil émergeait de grands pôles industriels avec une sidérurgie, une industrie de construction mécanique... La ville de Sao Paulo passait de 2,4 millions d’habitants en 1950 à 8,4 millions en 1970. Elle a aujourd’hui plus de 18 millions d’habitants, c’est la 3e plus grande agglomération du monde.

Les taux de croissance d’un pays comme le Brésil ont été de l’ordre des 6 % par an dans les années 1960 à 70. On parlait à l’époque du « miracle brésilien ». À l’échelle du continent, la croissance du secteur industriel était de l’ordre de 6,4 % en moyenne sur la période 1950-1974.

Une bourgeoisie opulente

Les riches d’Amérique Latine ne se résument plus, et depuis longtemps, aux seuls grands propriétaires latifundiaires ou possesseurs de plantations. Ils sont aussi et surtout la grande bourgeoisie industrielle et commerçante. Une bourgeoisie qui n’est pas seulement compradore, comme dans bien des pays du tiers-monde, mais une bourgeoisie semblable et étroitement liée à la bourgeoisie nord-américaine (à la bourgeoisie européenne dans une moindre mesure), non seulement parce qu’elle partage avec les trusts américains ou européens une partie de ses investissements dans les entreprises d’Amérique Latine, mais parce qu’elle place aussi et souvent au Nord une partie des capitaux et des bénéfices qu’elle réalise chez elle.

L’industrialisation des années 1960-1970 s’est faite en grande partie à base d’emprunts. Si les capitaux nationaux ou étrangers investissaient pour ouvrir des usines, les États assumaient l’environnement nécessaire au développement industriel, à commencer par les infrastructures de transports, télécommunication, électricité, services publics urbains, etc. Et les banques nord-américaines ou européennes leur consentaient des prêts avec garantie d’État. Jusqu’à aboutir à la crise de la dette des années 1980.

Le coût social des recettes du FMI

Les mesures d’austérité draconiennes imposées par le FMI au nom du paiement de la dette ont pesé lourdement sur le niveau de vie de la population laborieuse dans les années 1980-1990. Elles en ont enrichi d’autres.

Le PIB baisse de 8 % sur la décennie 1980 à l’échelle de l’Amérique latine, ce chiffre dégringolant à plus de 20 % en Argentine, au Pérou, en Bolivie. La population pauvre a payé la note. Par des baisses impressionnantes des salaires : au Pérou, le pouvoir d’achat de la classe ouvrière a baissé de 40 % entre 1973 et 1978. Par des vagues de privatisations où les États bradaient tout ce qui était vendable : infrastructure de transport, téléphonie, banques, etc. Ainsi le Mexique mit 1000 entreprises publiques (soit 87 % des entreprises) aux enchères entre 1983 et 1991, au prix de 1000 milliards de dollars. Et quand les services publics n’étaient pas privatisés, ils étaient dégraissés massivement : 100 000 fonctionnaires argentins perdirent leur emploi en 1991-1992.

Le nombre de pauvres recensés en Amérique latine est passé de 136 à 200 millions au cours de la décennie 1980. On en compte aujourd’hui 222 millions (soit 43 % de la population), dont 96 millions d’indigents (soit 18 %).

Même la frange la moins aisée des classes moyennes s’est retrouvée fréquemment plongée dans la précarité au cours des deux dernières décennies. Déjà au début des années 1990, on parlait en Argentine des membres des classes moyennes victimes des restructurations, ne pouvant plus payer leur loyer, quittant leur quartier pour rejoindre les villas miserias, les bidonvilles argentins. Préfiguration des conséquences de la crise récente. En Argentine fin 2001, en Uruguay quelques mois plus tard, la petite bourgeoisie a payé, elle aussi, la facture de la crise financière de l’année 2002.

L’aggravation des inégalités

La grande bourgeoisie latino-américaine, tout comme les investisseurs nord-américains ou européens, a largement tiré profit des restructurations et privatisations au rabais des années 1980 et 90.

Plusieurs capitalistes mexicains, qui avaient racheté des entreprises privatisées à bas prix, se sont ainsi hissés au hit-parade des plus riches du monde. Le plus riche d’entre eux, à la 17e place du classement Forbes, Carlos Slim, possède la compagnie de téléphone mexicaine privatisée TELMEX. On évalue sa fortune au revenu annuel de 20 millions de mexicains. Ces grands bourgeois latino-américains sont extrêmement liés à la bourgeoisie nord-américaine et réinvestissent une bonne part de leurs capitaux dans les puissances impérialistes. Inversement, l’Amérique latine est une arène où agissent les grandes multinationales américaines, mais aussi européennes. Il en est de même des bourgeoisies argentines ou brésiliennes.

Au Brésil, les 10 % les plus riches perçoivent 45,7 % des revenus du pays. Les 10 % les plus pauvres ne perçoivent qu’un centième de la richesse. Les 60 % les plus pauvres 21 % des revenus. Le Brésil est l’un des pays les plus inégalitaires, mais toute l’Amérique latine est marquée par ce clivage entre une mince couche riche et une masse de pauvres.

Cette grande masse misérable vit aujourd’hui dans les villes. Travailleurs de l’industrie, bien sûr, mais aussi et surtout toute une fraction de la population qui a fui la misère paysanne pour atterrir dans les favelas sans trouver pour autant un sort meilleur. Ce que les statistiques appellent l’emploi « informel » sont les petits boulots de débrouille : cireur de chaussures, vendeur ambulant, ouvrier à domicile pour un petit fabricant du textile, chauffeur de minibus improvisé pour pallier l’incurie des transports publics, femme de ménage... Plus de la moitié des emplois sont dans l’informel. Sans compter que bien souvent, les travailleurs du secteur « formel » se retrouvent dans l’obligation de cumuler un ou plusieurs petits boulots pour faire vivre leur famille ou basculent vite de ce secteur à l’autre.

En 1970, la classe ouvrière faisait déjà peur à la bourgeoisie américaine. Vingt ans plus tard, l’Amérique latine compte 40 millions de travailleurs du secteur industriel.

Michel CHARVET

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