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Archives > Convergences Révolutionnaires > Numéro 84, novembre-décembre 2012

Ukraine : Peut-être pas que du gris, de l’orange ou du brun

Mis en ligne le 28 novembre 2012 Convergences Monde

Les élections législatives qui se sont déroulées en Ukraine le 28 octobre dernier en Ukraine ont vu le Parti des Régions au pouvoir arriver en tête, avec 30 % des voix, et son allié le Parti communiste obtenir un score de 13,18 %. L’opposition, représentée par l’Opposition unifiée (25,54 %) et le parti UDAR du boxeur Klitchko (13,96 %), n’a pas bénéficié du ressentiment contre le régime de Yanoukovytch, et manque probablement son retour au pouvoir. À moins qu’un troisième larron, le parti d’extrême droite Svoboda (10,44 %), ne bouscule le jeu.

Cette Union pan-ukrainienne Svoboda (Liberté) a constitué la surprise. Elle ne réalisait pas plus de 5 % aux élections précédentes. Ce parti d’extrême droite est presque exclusivement présent dans la partie occidentale du pays où il dépasse les 30 % dans certaines régions. Avec un programme qui fait se dresser les cheveux sur la tête : interdiction de parler le russe dans l’espace public, expulsion massive de citoyens russes, exaltation des valeurs « patriotiques » de l’Ukraine, réhabilitation des « héros de guerre » (dont ceux qui avaient pactisé avec les nazis). Le ton radical de Svoboda à l’encontre des élites, notamment des oligarques décriés comme traîtres au service de la Russie, a séduit. Ainsi que la promesse de nationalisation de secteurs entiers de l’économie, menacés de pelletées de suppression d’emplois !

D’autres péripéties sont à attendre. Des manipulations avérées sont intervenues lors du comptage des voix, de telle sorte que l’opposition refuse de reconnaître les résultats et que des affrontements violents ont eu lieu dans plusieurs villes. C’est d’autant plus « chaud » que le régime continue de maintenir en prison l’opposante pourtant bien du sérail : Ioulia Timochenko.

Économie précaire

À la différence de la Pologne, l’Ukraine n’est pas passée par la « thérapie de choc » de privatisations massives en 1991 et a conservé un secteur étatique. Mais l’alignement sur les prix du marché mondial du gaz et du pétrole russes (fournisseur quasi exclusif de l’Ukraine) a handicapé l’industrie ukrainienne (lourde pour l’essentiel, donc gourmande en énergie). La vente des entreprises d’État s’est donc faite progressivement, au gré des querelles internes entre hommes de l’ancienne bureaucratie soviétique restés aux commandes. Les pans d’industries les plus alléchants furent accordés à d’anciens apparatchiks, pots-de-vin aidant. Des secteurs sont jusque-là maintenus artificiellement, par des droits de douane élevés ou par la relative bienveillance du capital russe. Le chômage a été ainsi relativement contenu jusqu’à la mi-2000. Officiellement, il ne serait même que de 1,9 % ! Évidemment loin de la réalité que certains évaluent à 8 %. D’où le soutien des oligarques et des régions industrialisées de l’Est au camp pro-russe du président Yanoukovytch.

Confrontations de classes plus nettes

Une petite bourgeoisie est apparue en Ukraine avec la privatisation d’entreprises de moindre envergure. Elle est issue dans sa masse de l’ancienne bureaucratie soviétique [1], elle a bénéficié de la croissance des années 2000 et souhaiterait en général une politique d’ouverture plus grande au capital occidental, ou « d’intégration des codes de l’économie mondiale » selon la formule libérale consacrée. Tant pis si cela doit s’accompagner de licenciements de masse ! Tel est l’état d’esprit.

Les travailleurs ukrainiens, qui ont supporté le « coût social de la transition », n’ont pu, jusqu’à présent, s’organiser de façon indépendante. L’Union des syndicats ukrainiens, énorme machine bureaucratique héritée du « syndicat maison » soviétique, regroupe formellement plus de 80 % des salariés et fait ombrage aux organisations, très minoritaires, qui se maintiennent dans un rôle figuratif de caution pluraliste à ce monopole de fait.

Misère rime avec colère

Si le PIB a augmenté depuis la chute de l’URSS (pendant la dernière décennie car les années 1990 ont connu un effondrement de la production), cela s’est fait au prix d’une explosion des inégalités sociales, du pillage sans vergogne des services et entreprises publics. De l’aveu même du président, plus de 30 % de la population sont sous le seuil de pauvreté. Cinquante personnes concentrent à elles seules un tiers du PIB ! Le taux de chômage relativement bas camoufle en fait des contrats poubelles. La destruction du système éducatif a engendré une explosion de la délinquance juvénile et le retour, certes limité, de l’analphabétisme. Passons sur la gratuité des soins aujourd’hui devenue pure fiction, des pots-de-vin devant être systématiquement versés aux hôpitaux publics pour éviter des listes d’attente de plusieurs mois. L’espérance de vie est tombée à 68 ans, conséquence notamment des ravages de l’alcoolisme. Peuplée de 52 millions d’habitants en 1991, l’Ukraine n’en compte plus aujourd’hui que 45 millions.

Le mélodrame aux airs déjà connus qui se joue entre l’opposition et le parti au pouvoir n’émeut pas les classes populaires. C’est ce que traduisent à leur façon les 40 % d’abstentions à ces élections. En tout cas le prolétariat ukrainien est douché par ces pseudo « révolutions » colorées que les bourgeois et petits bourgeois du pays ont mises en scène ces dernières années.

10 novembre 2012

Pierre FAJTASZKO


On n’a pas fini d’en parler… mais en quelle langue ?

Les régions occidentales de l’Ukraine, en partie sous contrôle autrichien jusqu’en 1918, ne connurent pas le gros des transformations industrielles de l’époque tsariste, puis les plans quinquennaux staliniens, et restèrent dans l’arriération économique, même après leur annexion par l’URSS en 1945.

Les dialectes ukrainiens se maintinrent essentiellement dans les campagnes mais ne s’enracinèrent pas dans les villes du pays, malgré le volontarisme – forcené il faut le dire – d’une partie de l’intelligentsia nationaliste ukrainienne. Et surtout pas dans l’est du pays où furent attirés bon nombre de ruraux originaires de Russie, du fait de la proximité des dialectes avec le russe et de la gourmandise en main-d’œuvre de l’industrie.

Ces transformations renforcèrent la provincialisation, la langue ukrainienne étant perçue comme un dialecte paysan à côté du russe, langue de haute culture et préalable indispensable à tout espoir de progression sociale. Aujourd’hui encore, le russe reste prépondérant dans la sphère publique (à l’exception de la région occidentale de L’viv). Les éditeurs, directeurs de périodiques, réalisateurs de films, sont davantage attirés par les « offres » du marché russophone (300 millions, contre 40 millions d’ukrainophones). On préfère étudier à Saint-Pétersbourg, ou à Moscou, plutôt qu’à L’viv (Kiev étant largement russophone).

Après l’indépendance du pays en 1991, l’ukrainien est devenu langue officielle. Mais une partie considérable des habitants de l’est du pays n’en connaissent que des bribes, voire l’ignorent. La question d’un éventuel retour au bilinguisme officiel, qui sanctionnerait un état de fait, polarise le pays entre nationalistes acharnés à défendre « l’identité ukrainienne » et russophones invoquant leurs droits en tant que minorité linguistique.

P.F.


[1À la fin des années 1990, la vente des entreprises d’État fut accordée prioritairement à leurs salariés, c’est-à-dire, de fait, à leurs directions.

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