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Sur quelques points d’orientation

Texte de la minorité au congrès de LO (fin 1995)

1er décembre 1995 Politique

La fin de l’URSS a refaçonné le visage du monde de la dernière décennie du vingtième siècle. La disparition de l’un des traits essentiels qui l’avaient marqué pendant 70 ans, l’existence d’un État ouvrier, certes de plus en plus dégénéré, issu de la Révolution de 1917, entraîne d’autres changements. La fraction militante du prolétariat qui avait mis ses espoirs dans l’existence d’un camp soi-disant socialiste, même si elle était de moins en moins nombreuse et de plus en plus méfiante, est laissée démoralisée et déboussolée par la dissipation de ce pôle, ayant largement perdu foi en la possibilité d’une transformation de la société et d’une révolution. Les partis staliniens, leurs attaches matérielles et idéologiques rompues, soit accentuent à toute allure leur intégration dans la société bourgeoise, soit se désagrègent et disparaissent.

L’écroulement de la « deuxième super-puissance », laissant seul en place l’impérialisme américain dominant la planète, n’a nullement amené plus de paix sur celle-ci. Quelques conflits armés ont été réglés ou sont en voie de règlement, mais d’autres ont éclaté ou repris vigueur. L’opposition URSS-États-Unis donnait une couleur aux conflits mais n’en était pas la cause. Celle-ci réside dans les oppressions de toutes sortes, sociales, politiques, religieuses ou raciales. Les partis ou les politiciens nationalistes qui prennent la tête ou suscitent ces conflits n’ont plus la possibilité de se tourner vers l’URSS pour en recevoir à la fois une aide matérielle, un brevet de socialisme et une caution auprès de leur peuple ou de leurs partisans. Du coup ils apparaissent pour ce qu’ils sont, des nationalistes sans plus de prétention d’être des révolutionnaires sociaux. Et c’est du côté de la seule réaction, nationalismes rétrogrades ou intégrismes religieux, qu’ils trouvent les justifications idéologiques dont ils ont besoin.

C’est dans ce nouveau cadre, un monde impérialiste débarrassé de l’URSS mais en crise prolongée et aux contradictions tout aussi importantes, que les nouvelles générations communistes ont à combattre pour reconstruire des organisations révolutionnaires et que le prolétariat aura à reprendre sa lutte pour la conquête du pouvoir.

Chaque jour apporte la preuve que la politique du gouvernement russe (comme celles des gouvernements des quatorze autres États issus de l’éclatement de l’URSS) consiste à favoriser dans toute la mesure du possible la classe bourgeoise, son enrichissement sur le dos du prolétariat et la consolidation du capitalisme. Résultat d’une première phase de privatisation, dès le printemps 1994 la majorité des travailleurs russes travaillaient dans le secteur privé. Dans une deuxième phase, en cours, l’État propose de céder une nouvelle part des entreprises qu’il possède encore à des capitalistes ou des groupes capitalistes, russes ou étrangers. Cette opération, il est vrai vieille de quelques mois seulement, n’a pas donné jusqu’ici les résultats officiellement escomptés. Avant d’investir dans la production, la bourgeoisie russe comme la bourgeoisie internationale, en Russie comme dans le reste du monde, suppute, calcule, choisit et prend son temps, préférant miser sur les spéculations et les trafics. Mais ce sont bien les capitalistes qui sont maîtres du jeu, et maîtres d’acquérir ou non les entreprises, l’État tout à leur service se contentant de mettre ses propriétés à leur disposition, quand ils en voudront.

Grâce aux privatisations des années 1992 et 1993, qui leur réservaient des paquets d’actions, la plupart des ex-bureaucrates soviétiques, directeurs d’usines comme directeurs des services de l’appareil d’État, sont propriétaires d’une partie des entreprises. Ils réalisent le vieux rêve des bureaucrates staliniens : faire partie non seulement de la caste dirigeante mais aussi de la classe possédante. Les batailles sourdes ou ouvertes pour obtenir des crédits ou des mesures, protectionnistes ou autres, de l’État sont des bagarres de nouveaux capitalistes attendant de leur État aide et protection pour tirer profit de leurs nouvelles propriétés. Ce ne sont plus celles de bureaucrates essayant de tirer des organismes du plan le maximum pour le secteur qu’ils dirigeaient et dont ils tiraient leurs privilèges. Mais qui peut encore prétendre, sans rire, discerner la moindre trace de l’ancienne économie planifiée dans ce chaos généralisé qu’est la Russie !

Les efforts du gouvernement russe pour complaire au FMI ou autres organismes financiers internationaux, qui se sont bien gardés de donner suite aux menaces de couper tout crédit à la suite de l’intervention des troupes russes en Tchétchénie, sont exemplaires de ses relations avec l’impérialisme. Exemplaire également de ses relations avec les capitalistes russes est la récente décision de « mettre en gage » des participations de l’État russe dans la trentaine de ses firmes les plus réputées (compagnies pétrolières, entreprises métallurgiques, compagnies de transports, etc. ). Devant ses besoins budgétaires pressants, et en attendant la réalisation de la nouvelle phase de privatisations, l’État ne vendrait pas ses actions mais les gagerait à des capitalistes qui n’auraient même pas à les acheter mais à lui prêter de l’argent. On imagine la juteuse combinaison, les capitalistes gagnant sur tous les tableaux et devenant propriétaires de fait d’entreprises immédiatement profitables tout en augmentant leurs créances sur l’État. Brillante idée, qui correspond à la proposition d’un consortium des grandes banques russes, dont la majorité sont des banques privées. En Russie aussi, ce sont déjà bien souvent les banquiers plus que les ministres qui font la loi.

Le prolétariat russe, privé de toute organisation politique qui le représente même d’une façon déformée, avec des organisations syndicales totalement bureaucratisées et intégrées, continue à subir les effets de la crise terrible amenée par la réintroduction du capitalisme dans le pays : salaires impayés, détérioration du niveau de vie, chômage qui continue de croître. Les revenus réels auraient encore chuté de 12 % durant les 9 premiers mois de 1995, vient d’admettre Tchernomyrdine lui-même ; il ne parlait certainement pas de ceux de la couche des nouveaux riches. Rien que pour obtenir une partie des salaires qu’on leur devait, les travailleurs ont dû faire grève à maintes reprises et en maints endroits. Mais ils ne sont pas parvenus jusqu’ici à se doter d’une organisation de classe qui compte tant soit peu. En Russie le mouvement ouvrier comme le mouvement communiste sont entièrement à reconstruire.

Les prochaines élections législatives de décembre, quel que soit leur résultat, même si, comme le laissent entendre les médias, ce sont les « communistes » qui l’emportent, n’inverseront pas le cours des choses. Les « communistes » en question, c’est-à-dire des ex-staliniens qui se réclament plus ou moins ouvertement de l’URSS ou de Staline, feront ce que leurs homologues ont fait là où ils ont repris ou gardé le pouvoir dans d’autres pays de l’Europe de l’Est ou de l’ex-URSS : continuer une politique en faveur de la restauration du capitalisme et des nouvelles classes bourgeoises. Ce sont de simples démagogues. Ils misent sur la nostalgie d’une population dont la situation matérielle était finalement moins dure sous la dictature bureaucratique qu’avec le retour du capitalisme. Ils ne sont nullement les représentants d’une bureaucratie qui voudrait restaurer l’ancien état de choses. Et ils le montrent dès qu’ils sont au pouvoir.

Le mouvement communiste ne se reconstruira que sur la base du programme trotskyste, seule opposition communiste au stalinisme. Mais maintenir que la Russie est toujours un État ouvrier, au mépris de tout examen sérieux des transformations survenues là-bas ou en les niant, ne correspond ni à la réalité ni à une vraie fidélité au trotskysme. Trotsky appuyait son « choix » à propos de la nature de l’État soviétique sur une analyse concrète de ce qu’était réellement l’URSS et l’action de l’État, pas sur une intuition mystique. Il a redit à maintes reprises que cette analyse serait à revoir et remettre en cause en fonction de l’évolution de l’URSS. Il y a soixante ans, il faisait explicitement l’hypothèse qui se vérifie finalement sous nos yeux. Il faut maintenir l’orientation trotskyste. Mais la fidélité au trotskysme et au marxisme consiste à utiliser leur méthode de pensée et d’analyse. Le trotskysme n’est pas une idéologie, c’est-à-dire un ensemble de dogmes qu’on se garde de confronter avec la réalité quand celle-ci les dément, mais l’outil pour permettre à la classe exploitée de comprendre au mieux le monde dans lequel elle doit mener son combat.

En France, les attaques de la bourgeoisie contre la classe ouvrière et toutes les couches populaires se sont poursuivies. Elles ont repris de plus belle, après l’élection de Jacques Chirac, orchestrées par le nouveau gouvernement d’Alain Juppé. Pourtant 1995 aura été loin de justifier la tonalité pessimiste qui était encore celle du dernier congrès de Lutte Ouvrière, sur les difficultés, voire l’impossibilité 1 d’une reprise à brève échéance des luttes ouvrières et des grèves, au prétexte que nous vivrions une période de recul.

Période de recul ou pas, les réactions de la classe ouvrière aux attaques patronales, même si elles sont restées limitées, n’ont pas manqué. Une série de grèves ont eu lieu au printemps, en pleine campagne électorale, fait inhabituel qui montrait qu’une fraction des travailleurs n’attendaient pas grand-chose pour eux-mêmes du scrutin. Ces mouvements étaient le plus souvent sur les salaires, et non plus seulement pour la défense de l’emploi. Depuis, d’autres mouvements de grève, même s’ils étaient limités par le nombre de travailleurs impliqués ou la durée, ont eu lieu, eux aussi sur les salaires. L’ampleur de la grève de la fonction et des services publics du 10 octobre s’explique certes par le fait qu’elle était appelée par l’ensemble des confédérations syndicales se sentant obligées de réagir devant la recrudescence des attaques gouvernementales. Il reste qu’elle a été un succès incontestable. Le nombre de jours de grève est un critère évidemment relatif bien que souvent invoqué pour mesurer l’agitation sociale. Il avait baissé régulièrement d’année en année depuis dix ans. Il était remonté en 1994. Il a certainement continué en 1995.

Dans l’affrontement de classe c’est toujours la bourgeoisie qui est à l’offensive et qui continue à aggraver l’exploitation par l’augmentation de la productivité, la réduction des emplois, l’augmentation de leur précarité et la baisse du niveau de vie. Mais, si elles ont été insuffisantes pour inverser ce cours, on ne peut plus dire qu’il n’y a pas de réactions des travailleurs. Personne ne peut prévoir l’explosion sociale ou la grève générale. Mais l’agitation d’une organisation communiste, si elle a un sens, doit bien porter sur la nécessité et la possibilité de l’unification des revendications et des luttes, du mouvement d’ensemble seul susceptible de renverser le rapport des forces actuel. Le plan d’urgence, sous ce terme ou non, mais en tout cas dans son contenu, est toujours d’actualité.

L’élection de Jacques Chirac à la présidence ne marque pas plus une poussée à droite dans le pays que l’élection de François Mitterrand en 1981 n’avait été la traduction d’une poussée à gauche. Certes, les résultats électoraux de Le Pen ou des candidats du Front National suscitent beaucoup d’inquiétude parmi les gens de gauche et les militants ouvriers. Ils confirment en effet l’emprise des préjugés racistes et le désarroi de nombreux secteurs populaires. Mais ils confirment surtout la responsabilité de la gauche, au gouvernement quand l’extrême droite a pu prendre cette place dans la vie politique du pays. Et par là ils confirment l’urgente nécessité d’un parti et d’une politique qui représentent les intérêts de la population laborieuse.

A ces mêmes élections présidentielles Arlette Laguiller a obtenu un résultat qu’aucun candidat à la gauche du PCF n’a jamais obtenu. Certes, ce succès est en partie expliqué par des facteurs indépendants de LO, de son image ou de sa campagne : absence d’autres candidats s’affirmant plus ou moins d’extrême gauche (en 1988 il y en avait trois), perte d’influence électorale du PCF (mais pas davantage, plutôt moins qu’en 1988), place plus importante que d’habitude dans les médias. Toujours est-il que les communistes révolutionnaires ont obtenu auprès de l’électorat un succès, même s’il est encore modeste.

Les communistes révolutionnaires n’ont pas moins de possibilités de gagner de l’influence, recruter des gens, construire leurs organisations qu’ils en avaient dans les décennies précédentes. Nos forces sont toujours limitées, bien sûr, mais à la mesure de celles-ci les possibilités d’une politique défendue directement auprès des travailleurs, des jeunes et des couches populaires, ne sont pas moins grandes qu’avant.

Cela condamne d’autant plus l’orientation actuelle de la LCR qui tourne le dos à la construction d’un parti révolutionnaire au profit d’une alternative peut-être même pas réformiste. Non seulement pas plus efficace, comme l’ont montré a contrario les résultats d’Arlette Laguiller, la politique de se fondre et disparaître dans un regroupement non révolutionnaire ne peut être une étape dans la construction du parti révolutionnaire. Même présenté comme un détour tactique, au prétexte là encore de la période actuelle, ce n’en est pas moins un abandon de la tâche fondamentale des trotskystes.

La stagnation du mouvement trotskyste et même le recul de certaines de ses composantes sont certainement plus expliqués par les politiques menées que par la période. Ses liens avec la classe ouvrière, toujours faibles ou fragiles, ne se sont certainement pas renforcés ces dernières années. Même pour Lutte Ouvrière, dont c’était la première préoccupation, le nombre de bulletins, baromètre relatif de notre liaison avec les entreprises, a décru ces derniers temps.

L’implantation dans la classe ouvrière et le renforcement des liens avec les entreprises demeurent donc la priorité pour construire une organisation autour de laquelle pourra se développer un parti communiste ouvrier révolutionnaire.

La constitution de groupes politiques d’entreprise, pouvant être structurés autour d’un bulletin, reste notre premier objectif. C’est la base indispensable pour développer les autres activités, tout aussi indispensables à brève ou longue échéance, d’un parti révolutionnaire, depuis la participation aux élections jusqu’aux activités locales en passant par les interventions les plus diverses sur le plan politique.

D’autre part, comme Lutte Ouvrière l’a fait dans le passé, il nous faut entreprendre la publication de bulletins d’entreprise avec les sympathisants prêts à le faire. Il y a des travailleurs du rang qui sont suffisamment en accord pour nous informer de ce qui se passe dans leur entreprise et y consacrer un peu de temps, d’énergie et d’argent. Il y a des « gauchistes », ex- « gauchistes » ou des syndicalistes qui le sont aussi. Ils peuvent être à l’origine d’un tel bulletin. Il y a de tels gens parmi les électeurs d’AL rencontrés depuis les présidentielles. Il faut les chercher systématiquement. Il faut surtout systématiquement, quand nous en rencontrons, chercher à les convaincre de l’intérêt de faire un bulletin sur leur entreprise. Certes, avec un tel bulletin, nous sommes encore loin d’une réelle implantation du courant communiste révolutionnaire dans l’entreprise. Mais c’est un premier pas pour y assurer notre présence. Pour avoir une chance d’exister, de gagner de l’influence, de constituer un groupe militant, de s’implanter, il faut d’abord apparaître.

Dans le contexte actuel, si nous avons le souci de chercher systématiquement tous ceux qui pourraient être le premier appui à un tel travail, nous pourrions certainement renverser la tendance à l’amenuisement de la presse communiste révolutionnaire d’entreprise. L’objectif d’une centaine de bulletins, puis de groupes d’entreprise supplémentaires pouvait sembler une montagne l’an passé. Il est pourtant plus réaliste que celui de recruter 1000 jeunes travailleurs que Lutte Ouvrière se fixait il y a six ans.

Les syndicats ont fort évolué. En France, aujourd’hui, leur existence effective au niveau des entreprises est souvent réduite à un squelettique groupe dirigeant et aux délégations légales. Et ce, non à cause de la répression mais surtout par manque de militants. Pourtant la condition imposée à ses sections par la Troisième Internationale naissante, puis par la Quatrième, demeure valable : les communistes doivent avoir une activité syndicale et ne pas tourner le dos aux syndicats, sous le prétexte que ce sont des organisations réformistes ou pires encore. Dans un contexte où il n’y a ni internationale ni même parti, la recommandation est valable pour chacun des militants d’entreprise.

L’ampleur de cette activité syndicale, le niveau des responsabilités à prendre et la quantité d’énergie à y consacrer sont à définir en fonction de la situation de chaque militant. Mais y renoncer a priori serait une faute. Surtout sous le prétexte que l’activité syndicale entraverait l’activité politique. Dans la situation présente la première permet au contraire le développement de la seconde. De nombreux exemples de militants écartés, généralement à leur corps défendant, de toute activité syndicale nous ont montré qu’ils avaient alors encore moins d’activité politique au sein de l’entreprise.

En revanche le fait d’assumer une activité, voire des responsabilités syndicales ne doit pas empêcher de s’opposer aux bureaucraties syndicales et de les combattre. Non en désertant les syndicats, mais en faisant tout pour mettre en oeuvre une politique qui corresponde aux intérêts des travailleurs. En particulier lors des conflits sociaux, lorsque ces bureaucraties soit les mènent sans conviction et sans la volonté d’aller aussi loin que la combativité et la volonté des travailleurs en lutte le permettraient, soit les trahissent ouvertement ou s’apprêtent à les trahir. Aux travailleurs en lutte il est du devoir des révolutionnaires, responsables syndicaux ou pas, en accord apparent momentané avec les bureaucraties ou contre elles, de proposer la politique qu’ils savent correspondre aux intérêts des travailleurs et à leur combativité. Mais surtout de tout faire pour que les grévistes contrôlent et dirigent eux-mêmes leur mouvement, ce qui rend plus difficile aux appareils syndicaux de les trahir. Ce n’est pas tant dans le train-train de la gestion syndicale ordinaire que se distingue le révolutionnaire du syndicaliste, c’est chaque fois que des travailleurs se mobilisent, même pour des combats limités.

C’est pourquoi, lors des mouvements de mars-avril dernier, les camarades de Renault ou de Belin ont eu raison de proposer une politique différente de celle des syndicats, de postuler devant les travailleurs à la direction de la grève, de tenter de mettre sur pied des comités de grève représentant les grévistes. Cette politique a connu des réussites variables. La détermination et la combativité des grévistes l’étaient aussi. Les bureaucraties syndicales n’ont pas eu à trahir ou s’opposer ouvertement aux grévistes vu les limites des mouvements eux-mêmes. Elle a pourtant, partout où elle a été tentée, permis à nos camarades de jouer un rôle dans le mouvement. Ne pas le faire aurait été tourner le dos à nos devoirs de militants révolutionnaires.

Dans un conflit où des travailleurs sont réellement mobilisés, les révolutionnaires ne peuvent se borner à suivre les bureaucraties syndicales, et du coup encourager les travailleurs à faire confiance à celles-ci. Personne ne peut savoir d’avance l’efficacité ou non de l’intervention des militants révolutionnaires, contrairement à ce que laissait entendre un texte de juin dernier à propos de la grève de Renault Flins. Les limites de tout conflit réel se dessinent seulement au cours du conflit lui-même. Il n’y a que l’impossibilité pratique d’intervenir - situation que l’on connaît trop souvent malheureusement - qui peut justifier de s’abstenir de proposer sa politique dans une grève.

La campagne électorale présidentielle de LO a été une réussite. Par son résultat bien sûr. Mais en fait elle l’était d’abord par son contenu différent, à juste titre, des campagnes électorales des années précédentes, renouant avec les préoccupations de certaines campagnes plus anciennes. Davantage soucieuse d’avancer un programme qui réponde aux préoccupations et aux difficultés des classes populaires, en premier lieu la classe ouvrière, l’orientation en était bien résumée par l’idée du plan d’urgence. Il est difficile de déterminer les raisons exactes qui ont amené plus de 5 % des votants à choisir Arlette Laguiller. Cependant il est bien évident que le résultat n’est pas seulement dû à la situation objective, mais largement aussi au type de campagne faite, contrairement aux analyses a posteriori de certains groupes d’extrême gauche. C’est là, en tout cas, la façon dont les communistes peuvent et doivent se saisir des élections : non pas simplement pour affirmer qu’ils sont communistes, que le courant communiste existe toujours, ou que le communisme est une bonne chose et un excellent idéal, mais pour tenter de montrer que les communistes, s’affirmant comme tels ouvertement, et parce que communistes, ont un programme, proposent des objectifs, qui correspondent aux problèmes immédiats.

C’est d’ailleurs le sens du programme fondamental des trotskystes, le Programme de Transition. Ce doit être aussi la politique non seulement électorale mais quotidienne des communistes. Ce qui fait justice, soit dit en passant, des accusations de réformisme ou de syndicalisme adressées à une proposition de campagne auprès des militants ouvriers et des travailleurs combatifs, faite quelques mois plus tôt par des camarades de notre tendance, et axée sur ce qui allait constituer des points essentiels du plan d’urgence. Une plate-forme digne d’être défendue par des communistes révolutionnaires en avril 1995, ne pouvait être du réformisme ou du syndicalisme en octobre 1994. Ce qui est dit aux électeurs en période électorale, peut et doit aussi le plus souvent être dit aux travailleurs hors période électorale.

A la suite des élections présidentielles, Lutte Ouvrière avait certainement le devoir d’explorer la possibilité de créer un parti défendant les intérêts politiques des exploités, plus large que l’organisation actuelle. Combien parmi ses électeurs, ou ceux qui avaient été sensibles à sa campagne, pouvaient répondre favorablement à l’appel d’Arlette Laguiller, reste une matière à supputation tant que la vérification n’a pas été entreprise et faite jusqu’au bout.

Il était naturel de demander aux militants ou groupes d’extrême gauche qui se sont alors peu ou prou tournés vers LO, depuis certains courants de la LCR jusqu’au groupe Istrati en passant par l’ART, de s’atteler de leur côté à la tâche avec laquelle ils se disaient d’accord : explorer les possibilités de mettre sur pied ce parti. De ce côté-là non plus le bilan n’est pas encore fait. Il devra l’être. Avec ceux de ces groupes qui le proposent toujours, s’il y en a, il serait contraire aux intérêts du mouvement de refuser d’examiner ce qu’ils ont fait, ou pas, dans la même direction que LO, comme ce qu’il pourrait y avoir à faire en commun à l’avenir.

Il est évident qu’un parti ne se construira pas sans l’apport d’un nombre de nouveaux militants, en particulier des travailleurs et des jeunes, sans passé politique dans l’extrême gauche. Mais il est évident aussi qu’il ne peut y avoir un tel parti, à brève ou moyenne échéance, sans qu’il incorpore à côté ou autour de LO une partie au moins des militants, des groupes ou courants actuellement existants.

Nous ne pouvons pas savoir s’il est réellement possible de travailler, voire de construire en commun avec ces militants ou ces groupes. On peut porter un jugement pessimiste ou optimiste à propos de certains. Mais ce jugement ne pourra être corroboré ou infirmé qu’en testant. Sans concession mais sans rejet ni refus a priori.

Le contexte actuel, quelle que soit la caractéristique que l’on puisse faire de la période particulière dans laquelle nous serions pour un temps plus ou moins long, ne justifie pas des détours prolongés de militants ou d’une organisation qui éloignent de toute intervention dans la lutte de classe. Des forces limitées ne permettent certes qu’une intervention limitée. Elles obligent aussi à des choix rigoureux des secteurs d’activité. Si les forces militantes actuelles de Lutte Ouvrière, même si elles étaient légèrement augmentées à la suite des élections présidentielles, permettent d’envisager un tout début d’activité au niveau local, le secteur fondamental vers lequel les militants communistes révolutionnaires doivent diriger leur activité reste celui des entreprises.

Prenant prétexte des difficultés de la période, la recherche d’une alternative conduit la LCR à se proposer de construire une nouvelle organisation avec des groupes non-révolutionnaires et même non-socialistes. Ce détour politique ne peut laisser d’illusions, même présenté comme l’étape indispensable pour que dans un deuxième temps - mais dans combien de temps ? - en surgisse une nouvelle organisation révolutionnaire. Déjà tenté, emprunté, justifié et théorisé d’innombrables fois par d’innombrables groupes trotskystes en France et dans le monde, il a toujours abouti à un fiasco politique et organisationnel, et à un recul des forces révolutionnaires, quand ce n’est pas à leur disparition.

Les mêmes prétextes peuvent pousser au repli sur soi et tout autant aux détours inutiles.

L’année écoulée a montré que dans la situation présente, où le vide politique à gauche est ressenti par beaucoup, les communistes révolutionnaires ont la possibilité de recruter de nouveaux sympathisants et militants, publier de nouveaux bulletins, créer des groupes communistes dans des entreprises où il n’y en a pas, les étoffer là où ils existent plus ou moins, en mettre sur pied aussi dans certaines localités ou certains quartiers. Peut-être pas au point de construire dans l’immédiat un parti d’une taille nettement supérieure aux organisations actuelles, mais certainement de progresser sensiblement. Mais pour cela il faut que se déploient, sans entraves ni réserves de notre part, non seulement l’énergie mais aussi les initiatives de toute l’organisation et de chacun de ses militants.

30 octobre 1995

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