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Archives > Convergences Révolutionnaires > Numéro 64, juillet-août 2009

Somalie : la piraterie des pauvres peut cacher celle des riches

Mis en ligne le 3 juillet 2009 Convergences Monde

Quelques dizaines de pirates somaliens, capturés au cours des derniers mois dans l’Océan indien, croupissent actuellement dans des prisons françaises, espagnoles, néerlandaises, allemandes ou nord-américaines et devraient passer en jugement avant la fin de l’année.

Ces hommes, qui ont entre vingt et quarante ans, ont la particularité d’être, pour la plupart, d’anciens pêcheurs venus à la piraterie lorsque les ressources halieutiques ont disparu au large de leurs côtes. Comme le racontait l’un d’eux, Osman, interviewé le 20 mai dernier par la correspondante du Monde à La Haye : « Je suis pêcheur... Enfin, plus maintenant. La mer est vide » .

Et le cas d’Osman est loin d’être isolé. En effet, au cours des dernières années, des milliers de pêcheurs −  au demeurant gens paisibles et pacifiques, peu portés jusqu’alors sur les activités criminelles − se sont reconvertis en pirates, écumant les côtes somaliennes et le golfe d’Aden. On estimait en mai 2009 qu’ils détenaient au total 19 navires et 300 marins et que, l’an dernier, la piraterie avait rapporté à ses auteurs plus de 80 millions de dollars.

Comment en est-on arrivé là  ?

Jusqu’à une date récente, les eaux somaliennes étaient considérées par la FAO, l’agence des Nations Unies pour l’Agriculture et l’Alimentation, comme une des cinq zones les plus poissonneuses du globe. Les richesses de la mer nourrissaient, sur les 3 300 kilomètres de côtes que compte le pays, un grand nombre de communautés de pêcheurs renforcées, après les grandes sécheresses de 1974 et 1986, par de nombreux nomades qui avaient vu périr leurs troupeaux. En outre, le poisson constituait un aliment de base pour une grande partie des Somaliens, les guerres civiles, qui continuent de déchirer le pays sans interruption depuis 1992, ayant complètement désorganisé l’économie en détruisant notamment une grande partie de l’agriculture et de l’élevage.

C’est en profitant de cette anarchie −  et de l’absence de tout gouvernement central capable de faire respecter ses eaux territoriales (12 miles) et sa zone économique exclusive (200 miles) − que l’on vit apparaître en 1991-1992 les chalutiers géants et les navires-usines des grandes flottes des pays développés venant notamment de Grande Bretagne, de France, d’Espagne, du Japon, de Taiwan, d’Italie, de Grèce ou de Corée du Sud, suivis bientôt des Russes, des Ukrainiens, des Égyptiens, des Yéménites, des Indiens etc.

Le « Groupe de Travail sur la Haute Mer » de l’OCDE [1] estimait que, en 2005, 800 navires étrangers se trouvaient au large des côtes somaliennes capturant 200 000 tonnes de thon mais aussi de crevettes et de homards) d’une valeur totale de 450 millions de dollars [2], et ce sans aucun contrôle, ni autorisation. Certains opéraient même dans la zone supposée réservée à la pêche artisanale.

C’est aussi au début des années 1990 que se produisirent les premiers incidents entre pêcheurs et flottes industrielles. Mais, dans ces affrontements, les Somaliens n’étaient pas de taille. Ils virent, impuissants, leurs filets coupés, leurs embarcations endommagées, voire coulées, et furent parfois repoussés à coups de canons à eaux mais aussi de projection d’eau bouillante.

Ils en vinrent donc peu à peu à s’armer et s’emparèrent de chalutiers étrangers qu’ils libérèrent après versement d’une rançon qu’ils considéraient comme une petite contrepartie au vol de leurs ressources.

Cette piraterie du pauvre, largement ressentie comme une juste réparation aux atteintes à la ressource naturelle dont se rendaient coupables les flottes étrangères, ne parvint évidemment pas à stopper − ni même à ralentir – l’invasion maritime.

Seigneurs de guerre et mafieux entrent en scène

Les seigneurs de guerre, chefs de clan, notables tribaux et autres dirigeants mafieux qui se partageaient le pays virent rapidement les juteux profits qu’ils pouvaient tirer de cette situation.

Certains, notamment dans la région sécessionniste du Puntland qui, depuis de nombreuses années, échappe complètement à l’autorité du gouvernement central de Mogadiscio, mirent sur pied une autorité autoproclamée qui commença à délivrer des licences de pêche aux armateurs occidentaux. Le paiement se faisait soit par le versement d’une somme forfaitaire par bateau (en général 30 000 dollars pour quatre mois), soit en créant avec ces mêmes armateurs des sociétés mixtes basées à l’étranger et autorisées à délivrer de telles licences. Virent ainsi le jour l’African and Middle East Trade Company (Afmet) en Grande Bretagne, la Palmera en Italie, la Samico dans les Émirats Arabes Unis, ou le PIDC dans le sultanat d’Oman. C’est ainsi que l’Afmet a délivré l’an dernier 43 permis à des chalutiers (notamment à ceux du groupe espagnol Pesca Nova) alors que la Samico faisait de même avec des unités de l’armement français Cobrecaf [3].

D’autres constatèrent que 20 000 navires croisaient chaque année dans le Golfe d’Aden et que des milliers de pêcheurs − maîtrisant parfaitement la navigation dans ces parages − étaient dans la misère et au chômage forcé. S’appuyant sur cette double réalité, ils mirent alors sur pied une piraterie à grande échelle.

Les chalutiers furent désormais dédaignés comme cibles au profit des super pétroliers, des yachts de luxe ou des porte-conteneurs. On fournit aux anciens pêcheurs embarcations rapides et performantes, armes modernes et moyens de communication, voire même des listings très complets des principaux bateaux se trouvant dans la région avec mention de leur positionnement, de leur nationalité, de leur tonnage, de leur cargaison et de leur destination. Ces listings sont compilés à partir de données informatiques trouvées sur le « Lloyd’s List », le site Internet − réactualisé au quotidien − de la branche maritime de la compagnie d’assurances internationale, la Lloyd’s, basée à Londres.

Très rapidement cette piraterie ne tarda pas à rapporter gros. Bien sûr, l’essentiel des profits va dans la poche des patrons des mafias locales, des chefs de guerre ou autres gangsters, souvent en cheville avec des affairistes [4] de la région du Golfe, du Moyen-Orient et du sous-continent indien pour le financement des opérations puis le blanchiment de l’argent des rançons. Mais cette « activité » fait vivre aussi une partie non négligeable de la population (nombre d’anciens pêcheurs mais aussi, à terre, ceux mobilisés pour fournir des caches, des hébergements, du ravitaillement, des moyens de transport, des gardiens, etc.) qui, loin de la condamner, y voit une sorte de revanche contre le pillage des richesses locales par les pays développés.

À l’automne dernier, un journaliste de l’hebdomadaire britannique The Observer qui enquêtait sur place rapportait que les « pirates » étaient tenus en haute estime par une bonne partie de la population locale, de jeunes adolescents expliquant que c’était le « métier » qu’ils choisiraient plus tard alors que des jeunes filles affirmaient que, pour vivre dignement, il valait mieux épouser un pirate qu’un agriculteur ou un pêcheur.

L’hypocrisie de l’ONU, de l’OTAN et de l’UE

Les dirigeants des grandes puissances qui contrôlent le Conseil de sécurité de l’ONU condamnent la piraterie somalienne (notamment dans les deux dernières résolutions 1816 et 1838 du Conseil de sécurité à ce sujet) et ont envoyé, par le biais de l’OTAN et de l’UE, des dizaines de navires de guerre dans la région. Tous jurent qu’ils n’agissent que pour défendre « la liberté internationale de navigation ». Mais rien, pas un mot sur le pillage des richesses maritimes de la Somalie. Pourtant, dès septembre 1995, douze leaders politiques somaliens, deux ONG et des associations de pêcheurs faisaient part ensemble à l’ONU, à l’Union européenne, à la Ligue Arabe et à l’Union africaine de leurs préoccupations à ce sujet, ajoutant qu’outre le risque de disparition des produits de la mer s’ajoutait celui des pollutions dues aux résidus d’huile, aux dégazages, aux produits toxiques. De son côté, la FAO soulignait le 9 mai 2006 « le fort soupçon de rejets illégaux de déchets industriels et nucléaires le long des côtes somaliennes » .

Mais rien n’y a fait, pas plus les rapports éloquents publiés sur ce point par différentes agences de l’ONU [5].

Malgré les demandes réitérées de plusieurs pays du Tiers-Monde, le Conseil de sécurité a toujours refusé de condamner l’appauvrissement accéléré des côtes somaliennes par les flottes des grandes puissances. Pourtant cette piraterie à large échelle est nettement plus lucrative, plus destructrice et sans doute plus meurtrière à long terme que l’autre. Des raisons sans doute pour l’ONU de la considérer, peu ou prou, comme une simple manifestation de l’esprit de libre entreprise.

Léo STERN


[1Voir sur ce point le rapport « resserrer les mailles du filet » sur « www.high-seas.org » et le site « www.stopillegalfishing.com ».

[2En 2001, le PNB somalien était estimé à 160 dollars par habitant, c’est-à-dire, pour 9 millions d’habitants, à environ 1,5 milliard de dollars. Le pillage des ressources marines représente donc près du tiers de la richesse nationale d’un des pays les plus pauvres de la planète.

[3Exemples tirés de « Deux pirateries en Somalie : pourquoi le monde ignore-t-il l’une d’entre elles ? » (en anglais) de Mohamed Abshir Waldo, 8 janvier 2009, « www.wardheenews.com ».

[4Parmi eux citons l’irano-américain Mehrdad Radseresth, un homme d’affaires basé à Dubai et propriétaire de la Samico. Outre le domaine de l’octroi des licences de pêche, cette dernière est active dans le bâtiment, l’immobilier, le tourisme, l’activité portuaire et les exportations de bananes et de poissons somaliens. On la soupçonne aussi de trafics d’armes vers la Somalie où son patron subventionnerait certains seigneurs de guerre. Radseresth est également l’influent conseiller financier d’Ismaël Omar Guelleh, président de Djibouti et dictateur africain choyé par l’impérialisme français.

[5Notamment ceux de deux envoyés de différentes agences de l’ONU dans la région, Dominic Langenbacher puis Scott Cogffen-Smout.

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