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Archives > Convergences Révolutionnaires > Numéro 75, avril-mai 2011

SERVAIR (aéroport de Roissy) : Quand la direction n’arrive pas à licencier un militant, le préfet vient à la rescousse

Mis en ligne le 22 avril 2011 Convergences Entreprises

Servair est une filiale d’Air France–KLM [1], qui emploie près de 5 000 salariés sur l’aéroport de Roissy–Charles-De-Gaulle Paris, à préparer et charger les plateaux repas sur les avions ou nettoyer ceux-ci lors des escales.

Depuis 2005, la direction a entrepris de se débarrasser de l’activité syndicale et militante dans l’entreprise. D’abord, elle a fait déloger à deux reprises par des gros bras, en octobre 2005 et mars 2007, les locaux syndicaux de l’entreprise — ce qui lui a valu plusieurs condamnations judiciaires en Cour de Cassation pour atteinte à la liberté syndicale. Elle s’est ensuite illustrée en licenciant des adhérents CGT, sous des prétextes variés et tellement bidon que la société et ses filiales ont été condamnées à en réintégrer sept entre 2009 et 2010. Ce sont évidemment les militants qui sont particulièrement visés : une quinzaine de tentatives de licenciement de délégués CGT entre 2007 et 2009. Il est vrai qu’elle avait d’abord cherché à s’en débarrasser en achetant leur démission : une vingtaine de délégués CGT ont ainsi disparu mystérieusement de l’entreprise entre 2006 et 2007.

Manuel Gonçalves y est militant CGT depuis 1991 et a créé l’une des sections syndicales. Même s’il est toujours salarié de Servair et délégué syndical, depuis deux ans la direction lui interdit d’exercer son emploi dans l’entreprise, d’y circuler et de prendre contact avec les travailleurs.

Convergences révolutionnaires : Tu es délégué syndical CGT de la société Servair à Roissy, mais, depuis 2008, tu es interdit d’accès à l’entreprise. Pourquoi et comment une telle aberration ?

Manuel Gonçalves : Entre 2006 et 2008, la direction de la société Servair a imaginé de multiples scénarios pour tenter d’étayer des procédures de licenciement auprès de l’inspecteur du Travail. Des huissiers se sont à plusieurs reprises présentés à mon domicile, porteurs de courriers ou d’assignations au tribunal, sur la base d’histoires rocambolesques susceptibles de donner l’apparence de fautes justifiant le licenciement. Tous ces scénarios ont lamentablement échoué, tant devant l’inspecteur du Travail, que le ministère saisi des recours, ou le Tribunal administratif saisi de quatre demandes de licenciement. La direction a alors imaginé de recourir aux services de police et de gendarmerie de Roissy, en déposant, sur la base des mêmes scénarios, des plaintes destinées aux fichiers de police (le STIC – Système de Traitement des Infractions Constatées) et ainsi à bloquer le renouvellement de mon habilitation à travailler sur l’aéroport de Roissy.

En effet, pour travailler sur l’aéroport, la quasi-totalité des salariés sont tenus de détenir une « habilitation » délivrée par le Préfet de Seine-Saint-Denis. Les « enquêtes de moralité » faites par la police sous prétexte de lutte anti-terroriste sont surtout l’occasion de fouiller la vie privée des travailleurs. Ainsi, la nécessité de l’habilitation est un bon moyen de pressions permanentes anti-syndicales et anti-grève pour les patrons aidés par la PAF (Police aux frontières) ou le Préfet qui décide seul qui a droit au badge ou pas..

Dans mon cas, c’est donc le préfet de Seine-Saint-Denis qui s’est chargé de donner un prétexte à la direction de Servair de m’interdire d’accéder à l’entreprise, en refusant le renouvellement de l’habilitation, en 2008. Ainsi, elle avait un biais pour contourner les quatre procédures de licenciement refusées auparavant.

CR : tu es délégué et l’un des responsables du syndicat CGT, quelle protection cela t’a-t-il assuré ?

MG : Le statut de délégué syndical a obligé la direction à solliciter des demandes d’autorisation à l’administration pour tenter d’obtenir mon licenciement.

Si les services de l’inspection du Travail n’ont pas été dupes de ses échafaudages, les services de police de Roissy, et leur chef en titre, le préfet, se sont montrés d’une stupéfiante complaisance pour satisfaire la demande patronale d’exclure les militants et de menacer les travailleurs combatifs, dont moi.

Face à des services de police qui prétendent lutter contre le « terrorisme », la bataille est bien différente de la lutte habituelle face à une direction d’entreprise, avec son arsenal de sanctions disciplinaires et de mesquineries sur les paies. Les services de police, le parquet de Bobigny et le préfet manient des techniques bien plus brutales : surveillance policière de la vie privée ; gardes à vue ; fichage empreintes, photos ; perquisitions au domicile à l’aube ; confiscation arbitraire et définitive des objets personnels comme le matériel informatique familial ; contrôle judiciaire avec « interdiction d’entrer en relation quelle que soit la façon avec 300 salariés » sous menace d’encourir la détention provisoire ; ou encore mise en examen avec menace d’être poursuivi devant un tribunal correctionnel pour des peines allant de trois à huit ans de prison.

Face à l’arbitraire du pouvoir de policiers, visiblement con¬forté par un préfet aux visées politiques, préoccupé de satisfaire les directions de grandes entreprises, les « protections » d’un militant syndical ou politique sont dérisoires et la « présomption d’innocence » est un mot creux pour bien des travailleurs qui auraient un jour à se défendre.

CR : L’attitude du préfet est-elle totalement arbitraire ? N’a-t-il pas à s’en justifier ?

MG : Pour justifier le refus de renouvellement de mon habilitation, le préfet de Seine-Saint-Denis dispose d’un petit arsenal de dispositions légales qui lui permet de dissimuler une décision antisyndicale sous des artifices juridiques, comme « l’ordre public », la « sécurité des personnes » ou « la sécurité de l’État ». Et les lois accumulées de « sécurité intérieure » permettent de poursuivre n’importe quel militant sous les prétextes les plus inattendus. Je remarque d’ailleurs que l’actualité offre de plus en plus d’occasions de voir la manière dont des militants politiques ou syndicaux, en France, se retrouvent poursuivis et menacés de sanctions pénales lourdes : une occupation de bureau requalifiée en « séquestration » ; une utilisation d’un véhicule d’une société au cours d’une grève requalifiée en « car-jacking » ; une pétition qui déplaît à un patron requalifiée en « faux et usage de faux » parce que les signatures n’ont pas été vérifiées avec une pièce d’identité du signataire (ce fut le cas à Servair).

Dans mon cas, que les plaintes farfelues déposées par les directeurs de Servair et figurant au fichier de police « STIC » aient aboutis par la suite à des classements sans suite ou un non lieu n’intéresse pas un préfet déterminé à apporter son soutien à l’un des plus gros employeurs de la Seine-Saint-Denis dans son combat pour se débarrasser de l’activité syndicale et militante.

CR : Tu continues la lutte ? D’abord sur la boîte ? Ensuite pour obtenir enfin une réintégration effective dans l’entreprise ?

MG : Bien sûr ! D’abord le soutien des camarades de l’entreprise, de l’union locale CGT de Roissy et de certains militants CGT comme d’autres syndicats m’a encouragé à réagir.

L’expérience de ces batailles contre la direction, appuyée par les services de police et de gendarmerie de l’aéroport, les services du Parquet de Bobigny et le Préfet a montré sans ambiguïté à pas mal de salariés de l’entreprise la connivence qui peut exister entre les patrons d’une grande entreprise comme Servair, filiale d’Air France, et la haute administration policière et judiciaire.

Sur la boîte, notre lutte, qui continue, permet de faire l’expérience que, même sous l’espèce de dictature patrono-policière instaurée à Roissy, les militants syndicaux ne sont pas impuissants.

Pour la réintégration effective, bien sûr, nous continuons notre ping-pong judiciaire avec la direction de Servair et son chargé de mission de la préfecture, pour dénoncer leurs manœuvres.

Mais le résultat dépendra certainement beaucoup plus de la capacité des travailleurs de l’aéroport à se débarrasser de ces lois liberticides et anti-ouvrières par des luttes massives que de la compassion de juges souvent peu enclins à accepter le droit des travailleurs à tenir tête à des grandes entreprises nationales, leurs actionnaires, et leur prétendu intérêt national.

13 avril 2011


[1Air FranceKLM, holding franco-néerlandais, regroupe principalement les compagnies aériennes Air France et KLM ainsi que plusieurs compagnies aériennes filiales. Le groupe emploie plus de 110 000 salariés dans le monde.

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