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Archives > Convergences Révolutionnaires > Numéro 18, novembre-décembre 2001 > DOSSIER : Afghanistan, crimes et méfaits capitalistes

DOSSIER : Afghanistan, crimes et méfaits capitalistes

Qui est Ben Laden, Quels étaient ses commanditaires, Qu’est-ce que vise son mouvement ?

Mis en ligne le 1er décembre 2001 Convergences Monde

Le nouvel « ennemi public n°1 » des Etats-Unis n’est pas qu’un dangereux illuminé, un fou furieux, selon l’expression de Chirac. Il a un projet politique.

Mais si fou furieux il y a, il semble que la CIA s’en soit longtemps accommodée.

Notre agent à Kaboul…

Ce n’est plus un secret pour personne que le riche héritier saoudien est un ancien agent de la CIA responsable du recrutement et du financement des groupes islamistes intervenant en Afghanistan contre les troupes russes. Il était alors chargé plus spécialement de la répartition des quelque 1,2 milliards de dollars annuels que l’Arabie Saoudite et les Etats-Unis versaient aux seigneurs de guerre afghans. La collaboration sans nuage a duré dix ans, et certains liens officieux semble-t-il beaucoup plus longtemps. [1]

Toujours est-il qu’en matière de réseaux terroristes internationaux, Ben Laden a donc été à bonne école. Rien à voir avec le terrorisme du pauvre. En l’occurrence, il a bénéficié pendant au moins une décennie de toute la logistique, des techniques dernier cri et moyens financiers que la plus grande puissance mondiale est capable de déployer dans ses coups tordus et aventures offshore.

Des pétrodollars au projet politique

Et puis, bon an mal an, la créature des Etats-Unis a fini, comme bien d’autres, par se retourner contre son docteur Frankenstein, pourrait-on se dire. Oui, mais pas seulement.

En premier lieu, les réseaux Ben Laden en cause dans les attentats terroristes anti-américains du 11 septembre et ceux qui les ont précédés au Soudan, en Arabie Saoudite ou au Kenya, ne doivent pas seulement leur existence aux seules ambitions ou délires personnels d’un milliardaire exalté. Ces réseaux ont eu de puissants commanditaires au sein de la grande bourgeoisie des pétromonarchies de la péninsule arabique, même si l’attaque des tours jumelles de New York et du Pentagone ne faisait sans doute pas partie de leurs calculs.

Ensuite, au-delà même de ses soutiens financiers et protections princières, Ben Laden incarne un choix et une ambition politique internationale qui pour être ultra réactionnaire et totalement étrangère à la cause des peuples, n’en est pas moins cohérente, et parfaitement servie par la spirale terroriste qu’il a mise en œuvre, à la mesure des moyens dont on l’avait pourvu.

Une sale affaire de famille

A la fin de la guerre du Golfe, en 1991, les trusts pétroliers américains mettent tout leur poids pour obtenir à nouveau les concessions pétrolières et gazières en échange d’une suppression des dettes saoudiennes. Des oppositions au sein de la dynastie régnante se constituent. Une fraction de la classe dirigeante saoudienne voudrait bien éloigner les forces américaines des lieux saints... du pétrole.

C’est à ce moment que Ben Laden créé à l’intérieur du pays un mouvement islamiste saoudien contre le pouvoir. La première fatwa de Ben Laden déclare en 1993 : « nous ne pouvons laisser l’armée américaine rester dans la région du Golfe et nous prendre notre pétrole, notre argent » [2]. Ben Laden se gardait bien à l’époque de parler des Palestiniens ou des peuples musulmans opprimés ! Lié à un clan royal et financier puissant, il n’est pas inquiété par le pouvoir.

Le bras de fer qui s’annonce entre les réseaux Ben Laden et la puissance américaine est en somme une sale affaire de famille, où les comparses se tiennent par pétrodollars interposés. Une fraction de la grande bourgeoisie des pétromonarchies tentait de disputer sa part à l’impérialisme en misant (ou menaçant de miser...) sur une solution politique de type fasciste, incarnée par la figure, les moyens et les méthodes d’un Ben Laden, lui-même un sous-produit direct de la politique américaine. Mais l’extrémisme des moyens n’excluait, et n’exclut toujours pas, les ententes tacites. Si Bush voulait vraiment déclarer la guerre aux commanditaires directs des réseaux terroristes Ben Laden, c’est la très réactionnaire Arabie Saoudite (qui en matière d’obscurantisme religieux n’a rien à envier aux Talibans) qu’il prendrait pour cible, pas l’Afghanistan. Mais l’Arabie Saoudite, c’est tabou. Et pour cause. Au-delà même de ce qu’on imagine…

C’est du moins ce que révèle un rapport officiel américain intitulé « Environnement économique d’Oussama Ben Laden ». Ce rapport rédigé en décembre 1999 et actualisé pour la dernière fois en juin 2001, a été cité le 26 septembre au sénat américain. Réalisé pour le fisc américain [3], il donne une liste de multiples sociétés capitalistes, de financiers internationaux ou d’hommes politiques dont les intérêts sont croisés avec ceux de Ben Laden, où l’on trouve nombre de sociétés américaines, mais également certains dirigeants américains connus comme l’ancien secrétaire d’Etat du président George Bush, l’ancien secrétaire à la Défense du président Ronald Reagan, l’ancien directeur de l’Office of Management and Budget du président George Bush (1989-93) et l’ancien secrétaire général de la Maison-Blanche (présidence de George Bush), sans oublier les Bush, père et fils, eux-mêmes. Faire le ménage chez tout ce beau monde ? Cela ferait trop de dommages collatéraux en très haut lieu. Alors, on fait payer les paysans afghans, lesquels du moins n’ont pas de dollars à perdre. Et si les rescapés des bombes n’ont pas de pain, qu’ils mangent le beurre de cacahouète qu’on leur largue ! Les Bush sont généreux.

Le projet d’une internationale fasciste des pays pauvres

On peut observer bien des analogies entre les rapports qu’entretient tout un pan de la grande bourgeoisie des pays du Golfe avec les réseaux Ben Laden, et ceux qu’entretenait le grand capital allemand avec le mouvement nazi. Mais tout comme celles d’Hitler, les visées et ambitions politiques d’un Ben Laden dépassent celles de ses commanditaires et se nourrissent d’elles-mêmes.

Ben Laden a pu bâtir son mouvement Al-Qaida à l’ombre de ses puissants protecteurs en envoyant ses « Afghans » de l’Algérie à la Bosnie en passant par le Soudan, mettant ainsi sur pied une sorte d’internationale fasciste : ces fameux « réseaux » formés à l’épreuve de la guerre, puis envoyés aux quatre coins du monde musulman, puis du monde tout court, jusqu’à établir des antennes aux Etats-Unis et en Europe. Sur fond de profonde crise sociale, l’homme de main a pris le pas sur les bailleurs de fonds. En l’absence de mouvements révolutionnaires crédibles, ses exploits suicidaires visaient à offrir un drapeau au désespoir de centaines de millions de gens dans les pays pauvres. C’est ainsi qu’il a bâti la notoriété de son mouvement en s’en prenant, sinon aux intérêts, du moins aux symboles américains un peu partout dans le monde, à travers des attentats comme ceux de Nairobi ou Dar-es-Salam, pour culminer avec le « grand coup » de la destruction des Twin Towers et du Pentagone.

Pas question ici de déstabiliser vraiment l’impérialisme, mais d’une stratégie de prise du pouvoir dans le monde musulman. Les attentats du 11 septembre ont permis à Ben Laden, du jour au lendemain, d’apparaître comme le plus radical des radicaux parmi les nombreux chefs de file islamistes et ont placé son mouvement, en somme son parti, à l’avant-scène de ce qui apparaît comme la lutte contre l’Occident. La contre-croisade américaine n’a fait que conforter sa stature internationale de leader irréductible du monde musulman.

Bien sûr, le risque de l’entreprise est à la mesure des enjeux visés : l’instauration d’un chapelet de dictatures islamistes un peu partout dans cette région du monde. Et on verra si Ben Laden et ses réseaux directs survivent à la traque américaine de l’heure (après tout, Saddam Hussein, cette autre «  incarnation du mal » il y a seulement dix ans s’en est lui-même, sinon son peuple, très bien sorti). Mais mort ou vif, pris ou pas, lui ou ses émules n’auront que plus de motifs de poursuivre la même stratégie.

Il n’y a évidemment pas de morale à cette atroce histoire. Quelques certitudes seulement : la guerre actuelle contre le malheureux peuple afghan n’a strictement rien à voir avec une lutte contre le terrorisme islamiste international, pas plus que l’affairiste et homme de main Ben Laden, en immolant 5000 new-yorkais et certains de ses hommes sur l’autel des symboles de l’Occident, n’a jamais cherché à s’en prendre réellement aux intérêts impérialistes.

Lydie GRIMAL


[1On lira à ce propos avec intérêt « Les dollars de la terreur », de Richard Labévière, avril 2000, éditions Grasset

[2Nouvel Observateur du 20 septembre 2001

[3Diffusé sur internet par le site « Intelligence Online ».

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