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Archives > Convergences Révolutionnaires > Numéro 1, janvier-février 1999

Quelques enseignements du mouvement lycéen

Mis en ligne le 1er février 1999 Convergences Politique

Les vacances de la Toussaint ont en apparence suffi à éteindre la flambée de manifestations qui avaient secoué les lycées, octobre durant. Deux mois déjà, cela semble assez loin pour que les inquiétudes des autorités, universitaires ou gouvernementales, soient apaisées, voire oubliées. Le ministre le premier qui, dès qu’il fut certain que les lycéens avaient bien tous repris les cours, s’est permis de décréter une diminution de 12 % du recrutement du corps enseignant cette année.

Que les gouvernants, sourds et aveugles à la colère des jeunes, se rendorment sur leurs deux oreilles ! Cette flambée, aussi éphémère fût-elle, apporte une brassée d’enseignements sur la place que la société française, qui cantonne déjà des millions de personnes dans le chômage et la précarité, a désormais fait à la jeunesse, y compris la jeunesse prolétarienne. L’extension des lycées, loin de donner une culture plus étendue à une part de plus en plus grande de la population sert à parquer les futurs prolétaires jusqu’à 18 ou 20 ans. Du coup c’est aussi parmi les lycéens que le mouvement ouvrier peut trouver les militants de demain mais aussi des centaines de milliers d’alliés aujourd’hui même.

Un mouvement massif

Le mouvement, démarré dans la première semaine d’octobre, assez spontanément dans des lycées d’Alès et de Nîmes, a fait très vite tache d’huile, surtout si l’on n’oublie pas qu’il n’a été ni voulu ni préparé par aucune organisation syndicale ou politique, et qu’il est resté peu ou mal organisé. Bientôt, de nouveaux foyers se sont allumés aux quatre coins du pays. La colère, - d’abord le fait des lycées les plus défavorisés, des élèves issus des classes populaires, - réussit à entraîner à leur suite nombre de lycées plus favorisés. Des milliers, et parfois des dizaines de milliers de lycéens se sont ainsi retrouvés dans la rue, scandant « lycéens en colère, y en a marre de la galère ! » ou chantant « solidarité ».

La semaine du 12 octobre, le mouvement était devenu national. Des centaines de milliers de jeunes occupaient la rue, jour après jour et le mouvement atteignait son point culminant le jeudi 15 octobre : un demi-million de manifestants.

Le mouvement n’est pas parvenu à rebondir après les vacances, malgré l’énergie de quelques minorités agissantes, organisatrices, restées déterminées à défier Allègre. Les lycéens sont donc rentrés dans leurs classes. Mais ils n’ont pas été dupes, pas aveuglés par la poudre aux yeux que leur a lancé Allègre : 4 milliards « d’autorisation » de prêts aux régions pour financer des travaux et des équipements, 3000 mi-temps de surveillants (alors que 3300 à plein temps ont été supprimés par le budget 99), des emplois-jeunes, des lecteurs étrangers, des appelés du contingent, une poignée de profs vacataires, des précaires et rien que des précaires...

La misère du service public

Les lycéens s’étaient mis à faire le compte de tout ce qui manque, à écrire la liste des besoins et des urgences sur le tableau noir, en assemblée générale. Tant de profs d’anglais et d’espagnol, tant de surveillants, d’infirmières, deux ou trois salles en plus, tel équipement... Et si en plus, on se mettait à demander le minimum décent : être 25 par classe, alors... Ne serait-ce qu’en généralisant les besoins de leur propre établissement, de nombreux lycéens pouvaient facilement tomber d’accord avec la revendication de la création de 100 000 postes exprimée par la coordination parisienne.

Pour les lycéens, demander des embauches et de l’argent, ce n’était pas faire de la politique ! De fait, c’était pourtant remettre en cause la politique du gouvernement. Comme tous les autres depuis plus de 20 ans, le gouvernement Jospin impose l’austérité à tous les services publics et organise la pénurie des moyens et des personnels, dans les lycées, dans les facs, comme dans les hôpitaux ou dans les transports en commun. Avec pour conséquence, partout, les sous-effectifs, la surcharge de travail, la précarisation de l’emploi.

La revendication, par les lycéens, d’une création massive d’emplois faisait écho, involontairement et inconsciemment sans doute, aux grèves sporadiques des cheminots et des conducteurs de bus, les semaines précédentes, pour obtenir des embauches.

A la porte du lycée : le chômage et la précarité

L’élévation du niveau de formation, la « démocratisation du bac », ont été présentées comme une réponse au chômage. Le mensonge a fait long feu. Obtenir le bac, c’est de plus en plus une obligation pressante pour éviter le pire. Mais collectivement, elle n’offre pas d’issue. Ce sentiment de dévalorisation des diplômes se diffuse de plus en plus largement. A quoi bon s’embêter à courir après le « bac chômage » ?

C’est aussi cette désillusion qui s’est exprimé dans la violence des « casseurs »... Car certains, loin d’être les professionnels de la destruction et du pillage étaient bel et bien des lycéens, qui tantôt affirmaient que c’était là « le seul moyen de se faire entendre », tantôt se moquaient des illusions de leurs « gentils » camarades... Et ne rechignaient pas, parfois, à saccager leur propre établissement. Un proviseur dont l’établissement venait d’être mis à sac, parla ainsi... d’une « jacquerie moderne », « une lutte des classes sous une forme désespérée » !

La galère, au lycée et en-dehors

L’Etat accompagne la montée des effectifs lycéens dans les années 80 et 90. Mais il ne l’a fait qu’au rabais en limitant l’embauche de nouveaux profs, en rationnant les moyens. Comme si les nouveaux lycéens n’avaient pas tout à fait droit au « vrai lycée ». Comme si, futurs travailleurs ou futurs chômeurs, ils n’avaient droit qu’au lycée « light », avec des diplômes et des enseignements « light ». Comme si les inégalités à la sortie du lycée devaient aussi départager les « lycées poubelles » et les « lycées d’élite ». Bien des lycéens l’ont rappelé : « on veut des moyens, on n’est pas des moins que rien ! »

S’il n’y a donc pas eu de « démocratisation » de la société par l’ouverture « à tous » de ses écoles, une situation nouvelle a tout de même été créée. La jeunesse lycéenne, en 1998, n’est plus essentiellement, comme autrefois, la jeunesse bourgeoise et petite-bourgeoise. C’est maintenant, très largement, aussi la jeunesse ouvrière, la jeunesse des classes populaires.

Pour un enfant d’ouvrier en terminale, il ne s’agit plus de se battre pour changer de classe sociale, mais de préparer l’entrée dans le monde du travail aux conditions les moins pires. D’ailleurs, l’exploitation, les lycéens sont déjà nombreux à y avoir un peu goûté, à travers tel ou tel petit job décroché ici ou là.

Le mouvement lycéen a eu d’autant plus de force qu’il a été aussi le mouvement de cette jeunesse-là. Quand les lycéens scandent « Y’en a marre de la galère », ils reprennent le terme né des banlieues difficiles, de la misère, de l’interim et des CDD payés au lance-pierres. Ce qui attend les lycéens avec ou sans bac, avec ou sans quelques années universitaires, c’est souvent le chômage, la précarité, ou des sales boulots. Et cet horizon, chaque année ceux qui entrent au lycée en sont plus conscients.

Des luttes d’ensemble pour changer la société

La méfiance envers l’avenir que la société leur réserve, les jeunes en lutte ne pouvaient guère la cristalliser sous forme d’un programme précis. Comment exiger, quand on est lycéen, le reflux du chômage, des embauches (et pas seulement au lycée), de vrais emplois, moins d’inégalités sociales ? Bref un changement de société, alors qu’aucune autre catégorie sociale, aucune grande organisation syndicale ou politique ne propose une telle perspective ?

Pour imposer des embauches massives ne serait-ce qu’au lycée, il aurait fallu un mouvement plus puissant, capable de s’étendre à d’autres catégories. Un mouvement qui se serait adressé aux travailleurs, dont bon nombre d’ailleurs ont vu leurs enfants descendre dans la rue. Pour changer vraiment le lycée, il faut aussi changer la société. Il faut déjà pouvoir imposer des embauches massives de profs ou de surveillants, bien sûr ! Mais il faudrait aussi... assurer l’embauche des lycéens eux-mêmes, qui sont de futurs travailleurs et aussi souvent de futurs chômeurs. Seules des luttes d’ensemble, de tous les travailleurs, et avec eux de la jeunesse, pourraient atteindre un tel objectif.

Evidemment, le mouvement des lycéens a trouvé sa limite bien avant de pouvoir vraiment se poser ces questions. Mais c’est à partir d’elles que les révolutionnaires peuvent aujourd’hui proposer à la jeunesse lycéenne de relier son inquiétude de l’avenir à la nécessité de luttes d’ensemble et d’un changement de société.

Les faux amis des lycéens, décidés à limiter leurs objectifs

C’est tout le contraire de ce qu’ont défendu les appareils réformistes qui ont joué un rôle dans ce mouvement. Ils ne voulaient pas d’une extension aux salariés de l’éducation nationale. Ni même d’une extension à de nouveaux lycéens ! La FIDL exigeait plus de « démocratie lycéenne » et les « nécessaires ajustements de rentrée »... La JC, dans ses tracts, ne se montra pas plus radicale, et préféra se réfugier dans la poésie et le romantisme en lançant le slogan « dans grèves il y a rêves » et en affirmant audacieusement : « Oui, nous rêvons d’un lycée où l’on apprenne à devenir citoyens, un lieu où l’on sollicite notre avis, notre intervention, avec des rapports humains plus forts. » C’est ainsi que la FIDL et la JC servirent la soupe presqu’ouvertement au ministre socialiste.

Autre faux ami : le SNES, le syndicat des profs de lycée. Celui-ci approuva officiellement la révolte des jeunes, mais se garda bien de lui donner les moyens de faire reculer le ministre. Jamais il ne fit d’appel aux profs, franc, résolu, massif, à rejoindre leurs élèves dans la grève et dans la rue. Tout juste se résolut-il, pour le jeudi 25 octobre, à déposer un préavis de grève, et à suggérer de trouver diverses formes d’action, « pouvant aller jusqu’à la grève ».

Le rendez-vous des profs avec leurs élèves a donc été raté. Si le corporatisme et la méfiance envers leurs propres élèves ne sont pas absents de tous les esprits professoraux, il y avait aussi des sentiments de profonde solidarité, de sympathie, chez bien des enseignants. Le rendez-vous raté fut un choix, politique, des bureaucraties syndicales.

De nouvelles luttes à préparer

Et pourtant… Les problèmes demeurent et vont s’aggraver, y compris pour les enseignants. Remise en cause de l’ancien statut des surveillants, projets de polyvalence, de précarisation, d’annualisation du temps de travail contre les profs, etc. : le gouvernement fait bouillir dans sa marmite de nouvelles attaques.

Alors inévitablement, les lycéens, leurs profs, tous les personnels de l’éducation, auront à nouveau à se poser tous ces problèmes. Et pas forcément dans très longtemps.

Bernard RUDELLI


2,5 millions de lycéens

Depuis 20 ans, ou même dix, le lycée a bien changé ! En 1985, 32 % de la classe d’âge concernée passait le bac. Cette année, plus de 60 % ira en terminale. Les lycéens sont aujourd’hui 2,5 millions.

Pendant que les autorités abondaient en discours sur la « démocratisation » de l’éducation, le chômage et la précarité explosaient particulièrement dans la jeunesse. L’entrée au lycée de centaines de milliers de jeunes de plus, le prolongement des études, y compris pour les enfants des classes populaires, devenait une façon, parmi d’autres, de masquer l’ampleur du sous-emploi.

C’est pourquoi la prétendue démocratisation par l’explosion des effectifs lycéens n’a pas été une antidote au chômage et à la précarité, mais son accompagnement. On reste lycéen aujourd’hui comme on reste jeune... à un âge de plus en plus avancé. Faute d’avoir les moyens de l’indépendance, toujours contraint, à 20 ou même 25 ans, de continuer de vivre chez les parents, de choisir, quand on a la « chance » d’avoir trouvé une mission d’interim ou un CDD, entre la voiture et l’appartement.

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