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Archives > Convergences Révolutionnaires > Numéro 93, avril-mai 2014

Quand la contestation ouvrière et populaire remplit les rues de Madrid

Mis en ligne le 22 avril 2014 Convergences Monde

Samedi 22 mars 2014, Madrid a connu une des plus importantes manifestations de ces dernières années, sinon des dernières décennies. Combien y avait-il de manifestants ? 36 000 seulement affirme la police qui n’a pas peur du ridicule, 2 millions d’après les organisateurs. En tout cas, ils étaient très, très nombreux.

Cette manifestation du 22 mars était le point culminant d’une mobilisation sur plusieurs semaines, baptisée « marches de la dignité ». Ces marches avaient commencé auparavant partant de différents points du pays en direction de Madrid. Quelques milliers de marcheurs ont fait la route à pied. Des chômeurs pour la plupart, qui ont été accueillis dans les villes et villages qu’ils traversaient avec un soutien sans faille de la population. Les habitants descendaient dans la rue pour applaudir les marcheurs, les voitures klaxonnaient leur soutien à leur passage, les casernes de pompiers faisaient sonner les sirènes... Le jour de la manifestation à Madrid, les marcheurs ont été rejoints par des dizaines de milliers venus des différentes régions dans des centaines d’autocars qui ont convergé vers Madrid, malgré les tracasseries policières qu’ont eu à subir quelques cars à l’approche de la capitale. Et, bien sûr, par des centaines de milliers de madrilènes venus exprimer à leurs côtés leur contestation de l’austérité, de la politique gouvernementale et patronale sous le mot d’ordre « Pain, travail et toit ».

Aggravation de la situation sociale

Le taux de chômage atteint 26 %, c’est-à-dire 6 millions de chômeurs. En Andalousie, il est de 36,3 %. Près d’un chômeur sur deux est un chômeur de longue durée et ne touche plus que des allocations dérisoires. Pour ceux qui trouvent un travail, la précarité est devenue la règle, surtout après les réformes du droit du travail qui ont permis plus de « flexibilité » aux patrons. Des enfants se sont évanouis dans des écoles pour malnutrition. Le pays est redevenu un pays d’émigration, de nombreux jeunes fuient le chômage, tentant de trouver un travail en France, en Allemagne en Amérique Latine ou ailleurs.

Une certaine convergence des luttes… et des « marées » !

Travailleurs de Coca-Cola en lutte depuis le 1er février contre la fermeture de l’usine de Fuenlabrada, (près de Madrid), travailleurs de Panrico, la grande entreprise de boulangerie industrielle, en grève depuis cinq mois contre un plan social à l’usine de Santa Perpètua (près de Barcelone), journaliers sans terre d’Andalousie, pompiers, mineurs, travailleurs de la santé regroupés dans la « marée blanche », enseignants de la marée « verte », sans-papiers, organisations féministes dénonçant l’attaque du PP contre le droit à l’avortement (la marée « violette »), organisations contre les expulsions des logements, assemblées qui perdurent du mouvement des « indignés », et bien d’autres encore se sont rassemblés à Madrid pour faire entendre leurs revendications et leur dégoût d’une politique d’un gouvernement au service des banques et des patrons.

Drapeaux républicains [1], drapeaux rouges ou anarchistes, ainsi que les drapeaux des différentes régions d’Espagne ont fleuri lors de la manifestation.

Les centrales syndicales aux abonnés absents, sauf pour les responsables patronaux

Les marches de la dignité n’avaient pas été préparées par les grandes organisations syndicales (UGT et CCOO), qui ne proposent aucun plan de lutte. Elles jouent le jeu du dialogue social et se sont désolidarisées de certaines grèves comme celle de Panrico. Lorsqu’elles avaient appelé à des journées de grève générale (la dernière, en novembre 2012), c’était d’abord pour dénoncer le manque de « dialogue » du gouvernement. Le 18 mars, soit quatre jours avant la manifestation, les dirigeants syndicaux se réunissaient avec le gouvernement et les dirigeants des organisations patronales pour annoncer une nouvelle étape dans le dialogue social, en s’accordant entre autres sur la nécessité de la « flexibilité interne » pour défendre la « compétitivité de l’économie ». 

Les directions des grandes organisations syndicales auront tout juste cette fois exprimé une solidarité de dernière minute avec les manifestants, sans organiser de présence. Même si des syndicats locaux se sont joints à la manifestation.

« Oui, on peut ! »

Cette manifestation est aussi arrivée après que des mobilisations ont montré largement que la lutte peut payer. « Si, se puede » (Oui, on peut !).

En novembre 2013, les balayeurs de Madrid ont fait grève pendant 13 jours contre le projet de suppression de 1 134 emplois et ont fait reculer, au moins sur les licenciements secs, la mairie et les entreprises de nettoyage.

À Burgos, en janvier 2014, le quartier populaire de Gamonal a tenu tête à la municipalité dirigée par le PP contre un coûteux projet d’aménagement d’un boulevard. La mobilisation, nuit et jour, des habitants du quartier a contraint la mairie à remballer son projet. Succès aussi pour la « marée blanche », le mouvement du personnel de santé qui, après 14 mois de mobilisations, a obtenu l’arrêt d’un plan de privatisation d’hôpitaux publics de la région de Madrid. Ces victoires ont certainement encouragé à prendre le chemin de la lutte. « Du Nord au Sud, d’Est à l’Ouest, la lutte continue coûte que coûte » était un des slogans de la manifestation du 22 mars.

La manifestation du 22 mars s’est conclue avec un discours de Diego Camañero, le porte-parole du Syndicat andalou des travailleurs (voir encarts), qui a appelé à poursuivre le combat, à rester mobilisé et aller vers une grève générale. La voie à suivre pour la classe ouvrière d’Espagne est bien celle-là.

12 avril 2014,

Michel CHARVET


Le syndicat andalou des travailleurs (SAT)

Le SAT est un syndicat issu en grande part de l’ancien SOC (syndicat des ouvriers de la terre) créé en 1976. Il revendique 20 000 adhérents, surtout des journaliers agricoles, mais aussi d’autres travailleurs. Il a mené des occupations de terres non cultivées par les propriétaires fonciers. Et depuis deux ans, des opérations de réquisition dans des supermarchés, de nourriture ou de matériel scolaire distribués ensuite à des familles pauvres.

Avec des pratiques combatives, le SAT a renforcé son crédit et sa popularité. Le SAT est lié à la CUT (candidature d’unité des travailleurs), groupe politique qui se définit communiste et nationaliste andalou, et qui participe à la coalition IU.


Une manifestation préparée

Les marches de la dignité ont été initiées par plusieurs organisations dans le prolongement de précédentes mobilisations. Il y avait le Campement dignité d’Extremadure, un campement de chômeurs à Merida pour réclamer un revenu minimum et du travail et qui a multiplié les actions pour se faire entendre. Le Campement dignité a été présenté par ses animateurs, notamment du PCE, comme le pendant ouvrier des campements des indignés.

L’idée d’organiser des marches venait du succès populaire de la marche des mineurs en grève de l’été 2012 et le Syndicat andalou des travailleurs (SAT) avait ensuite organisé plusieurs « marches ouvrières » en Andalousie pour faire entendre les revendications des travailleurs.

Après ces marches, le SAT avait proposé, en 2013, l’idée d’organiser des marches convergeant vers Madrid. À la suite d’un sérieux travail de préparation (réunions, meetings), nombreuses ont été les organisations qui se sont agglutinées à l’initiative. On en compterait plus de 300 : des regroupements issus du mouvement des indignés, des syndicats contestataires (en particulier la CGT anarcho-syndicaliste, ainsi que d’autres syndicats minoritaires), la coalition IU (Gauche Unie, sorte de Front de Gauche formé autour du PCE en 1986), des forces politiques ou syndicales régionalistes ou indépendantistes (même si certains de ces courants ont dédaigné cette initiative), les associations anti-expulsions, les « marées » de toutes les couleurs, des organisations politiques de gauche et d’extrême gauche, et bien d’autres.


Les élections européennes

Les élections européennes de mai prochain seront la première grande épreuve électorale du gouvernement Rajoy. Elles devraient voir, sans surprise, un effondrement des scores du PP (Parti populaire) au pouvoir. Mais il n’est pas dit que l’autre grand parti, le PSOE (Parti socialiste ouvrier espagnol), qui a mené la même politique d’austérité jusqu’en 2011 engrange pour autant un succès massif. Par contre, il est possible que la coalition IU (Izquierda unida, Gauche unie, constituée autour du PCE – Parti communiste d’Espagne – en 1986) puisse connaître une certaine croissance, certains sondages lui prévoyant jusqu’à 14 %, bien plus qu’aux européennes de 2009 (4 % pour IU). Aujourd’hui, IU apparaît comme soutenant, voire impulsant, des mobilisations. Mais sa perspective reste essentiellement électorale et institutionnelle (dans la région d’Andalousie, IU participe depuis 2012 à un gouvernement régional dirigé par le PSOE, qui gère la pénurie budgétaire).

Possible aussi que progressent les listes promues par les partis régionalistes et indépendantistes (catalans et basques surtout), qui avancent l’idée qu’avec plus d’autonomie, voire avec l’indépendance, la situation sociale et économique ne pourrait être que meilleure que sous la coupe du gouvernement de Madrid. Sauf qu’un bon nombre de ces partis sont déjà ou ont été aux affaires dans leurs régions, et appliquent déjà à cet échelon la même politique d’austérité que le gouvernement central, quand ils ne la devancent pas ! Certes, il y a des différences entre ces partis, certains se disant conservateurs ou centristes, mais d’autres de gauche, et même anticapitalistes. Ces derniers sont souvent en première ligne des mobilisations contre les politiques d’austérité. Reste que leur principale perspective, qui est de conquérir l’indépendance de la Catalogne ou du Pays Basque, n’est en rien une réponse à la situation des travailleurs d’Espagne.

L’extrême gauche, quant à elle, est faible, plus encore sur le terrain électoral. Une partie (notamment Izquierda Anticapitalista) se retrouve derrière l’initiative Podemos (nous pouvons), qui compte présenter une liste aux européennes, quelque peu inspirée des mouvements des indignés, mais au contenu politique assez dilué (participation citoyenne, rénovation de la démocratie) qu’on ne peut considérer comme faisant entendre la voix des travailleurs et de leurs revendications dans ces élections.


[1Il s’agit du drapeau tricolore rouge-jaune-violet qui était celui de la République espagnole entre 1931 et 1939. Ceux qui l’utilisent contestent ainsi la monarchie voire aussi le PSOE qui a abandonné toute revendication républicaine. Mais c’est aussi avec bien des illusions sur ce qu’était la II° République bourgeoise et la politique de Front Populaire de 1936, qui a mené la classe ouvrière à la catastrophe.

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