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Archives > Convergences Révolutionnaires > Numéro 44, mars-avril 2006

Pour éclairer l’actualité sociale et politique

Mis en ligne le 11 mars 2006 Convergences Culture

Un livre

d’Orhan Pamuk

Neige

Gallimard, 22,5 €


En exergue, Orhan Pamuk cite Stendhal : « La politique dans une œuvre littéraire, c’est un coup de pistolet au milieu d’un concert, quelque chose de grossier et auquel pourtant il n’est pas possible de refuser son attention. Nous allons parler de fort vilaines choses ». Après avoir ainsi suscité notre curiosité, l’auteur nous entraîne dans une bourgade des confins de l’Anatolie et du Caucase, Kars. Ka, intellectuel stambouliote, émigré en Allemagne pour des raisons politiques, se veut poète et écrivain. Mais il a obtenu d’un grand journal turc une enquête à Kars suite à « une étrange maladie du suicide » qui y sévit chez les jeunes femmes, et aussi parce que des élections municipales s’y préparent et que les islamistes y sont donnés comme gagnants.

Une autre raison plus secrète le pousse à Kars, il espère y retrouver une jeune femme, Ipek, une ancienne camarade de faculté dont il était vaguement amoureux mais qui avait épousé Muhtar, à l’époque militant d’extrême-gauche, devenu depuis candidat islamiste à la mairie et dont elle vient de divorcer. C’est sur ce mode amer de confrontation des espoirs déçus des années 1970 et le présent sinistre fait de misère, de réaction et d’une dictature qui n’a jamais faibli que se poursuit le récit.

Kars, jadis importante bourgade commerçante est comme assoupie, Ka enquête dans « les maisons de thé remplies de chômeurs tristes qui regardent la télé », dans les quartiers populaires où il découvre dans «  des pièces minuscules, gelées, au sol en terre battue  » les «  infinis tourments de Kars » : les histoires de ceux qui ont été licenciés, celles des filles suicidées, les mères « pleurant leurs fils qui avaient fini au chômage ou en prison  ». Mais le directeur de la sécurité est fier de lui car l’ordre règne : notre ville est « un lieu paisible  », «  nous en avons chassé les terroristes séparatistes ».

Quant aux jeunes femmes suicidées, le préfet reconnaît : « Il est sûr que la cause de ces suicides réside dans l’extrême malheur de nos filles ; il n’y a pas de doute à cela », mais il ajoute : « Mais si le malheur était une vraie cause de suicide, la moitié des femmes de Turquie se seraient suicidées... ». La raison avancée par les jeunes femmes serait que l’Administration laïque refuse de les admettre aux études avec le voile. Mais Ka en arrive à l’idée que ce n’est qu’un prétexte, en fait « les femmes se dressent contre la voix masculine de l’État, des familles, de la religion... »

La chape de neige qui a enseveli la ville va étouffer les cris, le bruit et la fureur qui vont s’emparer de la ville pendant quelques jours de règlements de comptes sanglants. Pamuk se tient en retrait de ses personnages qu’il confronte à des situations et pressions extrêmes. Nul n’en ressort indemne, sauf Ipek qui reste digne et fière. Le constat est accablant car les situations terribles qui y sont évoquées malmènent aussi le lecteur et l’amènent à chercher des réponses aux questions sur lesquelles Pamuk ne se prononce pas. À sa façon poétique et suggestive, il fait parler les faits sans tabou, le plus souvent de façon ironique et provocante.

C’est pour avoir dénoncé le massacre des Arméniens et des Kurdes par l’État turc, que Pamuk a été menacé de procès et que ses livres ont été brûlés en public par les nationalistes.

Cécile BERNIER

Des films

Dans les salles :

Syriana

de Stephen Gaghan


Une major américaine du pétrole s’apprête à fusionner de gré ou de force avec une société implantée au Kazakhstan, terrain encore un peu vierge et prometteur. Dans le même temps, elle voit ses intérêts mis à mal par l’héritier d’un grand émirat du Golfe, nourri d’idées réformistes.

Grands patrons, émirs, consultants, agents doubles de la CIA et hauts fonctionnaires se croisent pour faire la pluie et le beau temps au Moyen-Orient. La situation des travailleurs immigrés dans le Golfe persique et le désespoir d’une jeunesse réduite à la misère, proie facile des organisations islamistes, sont dépeints avec rage et émotion. Cette intrigue politico-financière ne dénonce pas simplement la responsabilité directe des grands groupes pétroliers dans des conflits au Moyen-Orient, elle est aussi une dénonciation cinglante du capitalisme.

Seul regret à la fin : qu’aucun réalisateur en France n’ait fait un film aussi clairvoyant sur le rôle de l’impérialisme français en Afrique.

Anne HANSEN


En DVD :

Le cauchemar de Darwin

de Hubert Sauper

Mk2, 19,99 €


C’est par hasard que la perche du Nil fut naguère introduite dans le Lac Victoria. Elle y prospère au détriment de toutes les autres formes de vie, issues de millénaires d’évolution séparée - d’où le titre du film.

Mais qu’on ne s’y trompe pas : ce film n’a rien d’un documentaire écologiste. Ce que la perche du Nil a apporté avec elle, c’est l’exploitation industrielle du poisson et tous les rapports sociaux capitalistes qui vont avec.

L’horreur des images incite à la réflexion. Tandis que les délégués de l’Union européenne félicitent les industriels tanzaniens pour la qualité de leur poisson d’exportation, la population survit en consommant les carcasses putréfiées. Misère et sida combinant leurs effets, des bandes d’orphelins se disputent une maigre pitance à coups de poings ou se shootent du moindre bout de plastique fondu. Au commerce du poisson se greffent prostitution et trafic d’armes. Certains finissent par espérer la guerre, n’importe laquelle, pourvu qu’elle bouleverse un quotidien sans espoir.

Socialisme ou barbarie : le film illustre parfaitement l’alternative....

Le cauchemar de Darwin est désormais disponible en DVD, l’occasion de le voir pour tous ceux qui l’ont manqué lors de sa sortie en salle, et pour les autres de provoquer autour d’eux le même choc qu’ils ont éprouvé eux-mêmes.

Julien FORGEAT

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