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DOSSIER : Avril, mai, juin 2003. Renouveau des luttes, début de la contre-offensive des salariés

Politiques syndicales : fausses oppositions et vraies compromissions

Mis en ligne le 11 juillet 2003 Convergences Politique

Une dérisoire campagne de pétitions aux parlementaires pour exiger « de vraies négociations » sur une réforme que le même parlement était décidé à voter depuis longtemps, c’est tout ce qu’a trouvé la CGT, en commun avec la FSU et l’Unsa, pour conclure deux mois de luttes.

Le 10 juin, à la première bribe de concession sur la décentralisation, le principal syndicat enseignant, la FSU, avait lâché les enseignants en grève. Dans le même temps la CGT pesait de tout son poids pour faire reprendre le travail à ceux des cheminots qui avaient continué la grève après la journée d’action du 3 juin.

On comprend qu’en répondant à un député socialiste qui lui reprochait d’avoir handicapé le dialogue social en « refusant la main tendue par la CGT », le ministre Fillon ait rétorqué en disant que, même s’il n’y avait pas eu accord, la CGT avait « adopté tout au long du conflit une attitude responsable qui montre qu’il y a eu un vrai dialogue social ». C’était le 12 juin. Le même jour, à Marseille, Bernard Thibault se faisait siffler par les manifestants dont certains de la CGT.

La première claque

Le dialogue gouvernement-syndicats avait pu paraître bien parti à l’automne 2002 quand le premier fit de la négociation d’une réforme des retraites d’EDF-GDF un premier test.

En même temps que les syndicats des électriciens et gaziers appelaient à une première manifestation, le 3 octobre, la CGT, majoritaire, admettait déjà le principe de la réforme de leurs régimes de retraite. En décembre tous les syndicats, excepté FO, étaient tombés d’accord avec le gouvernement sur une réforme qui, sous prétexte de « pérenniser le système de retraites », prévoyait une augmentation de cotisation des salariés, donc une baisse de salaire de 4 %, la création d’une caisse de retraite séparée d’EDF-GDF (en vue de la privatisation) et le principe du passage de 37,5 ans de cotisation à 40 ans avec la fonction publique.

Mais le jeu bien rodé du « dialogue social », petit tour dans la rue, longs marchandages dans les salons, allait buter sur le tollé soulevé par ce projet parmi le personnel et les militants syndicaux. Pour ne pas prendre la responsabilité d’une signature impopulaire, la fédération CGT demandait l’organisation d’un référendum où elle-même et la CFTC appelaient au vote « oui », comme les syndicats déjà signataires (CFDT et CGC). Claque pour tous, ministres et dirigeants syndicaux, ce fut un « non » qui sortit des urnes, début janvier.

Le « syndicalisme de proposition » à l’œuvre

Puis le gouvernement en est venu au plat de résistance. Au nom de la « sauvegarde du régime de répartition » (dont Raffarin et Fillon juraient qu’elle était leur but), tous les syndicats se sont dits partisans d’une réforme. C’était le point de départ de la déclaration intersyndicale (CFDT, CFTC, CGC, CGT, FO, FSU, UNSA) du 6 janvier. Loin de mettre en avant le retour aux 37,5 annuités de cotisation pour tous, la déclaration ne parlait que de faire « converger » les intérêts des salariés du public et du privé, et de défendre le droit à la retraite à 60 ans ou après 40 ans de cotisation pour ceux qui avaient commencé plus jeunes. Le 1er février, les centrales n’appelaient pas à la première grande manifestation de défense des retraites pour s’opposer au projet du gouvernement mais pour l’améliorer.

La CFDT pouvait se féliciter d’avoir amené tous les autres sur ses propres bases. Son secrétaire général, François Chérèque, pouvait claironner que pour financer les retraites de demain il fallait jouer à la fois sur « le niveau des cotisations, la durée des carrières et enfin le niveau des pensions ». Faire payer travailleurs et retraités donc ! Et la CGT, dans son propre tract d’appel au 1er février, omettait soigneusement la revendication des 37,5 annuités.

Ces 37,5 annuités pour tous figuraient pourtant sur la plupart des banderoles le jour de la manifestation. Décalage évident entre manifestants et directions syndicales, et notamment entre militants de base et ligne confédérale. Ce décalage se retrouvait fin mars au cœur du congrès de la CGT.

Chérèque au secours de Fillon

Les journées d’action se sont succédées, 3 avril, 1er mai, puis 6 mai pour la seule Education nationale, puis 13 mai à nouveau pour tous. Et déjà le dimanche 25 était annoncée. Question d’« inscrire le mouvement dans la durée », selon le jargon syndical ? Ou plutôt de l’étaler, de le disperser et de l’user ?

Ce calendrier syndical n’avait pas pour but de faire grandir ou s’élargir un mouvement de grève, mais seulement de ponctuer de mobilisations limitées un calendrier des négociations avec le gouvernement. Le développement de la grève dans l’Education nationale l’a bousculé, forçant notamment le principal syndicat enseignant, la FSU, à suivre le mouvement.

Du coup les manifestations du 13 mai dans toutes les villes de France, avec plus d’un million de travailleurs dans les rues, ont été le point culminant de la mobilisation syndicale. Mais aussi les dernières auxquelles toutes les confédérations appelèrent, et en quelque sorte un tournant.

Ce 13 mai, dans de nombreux centres SNCF les cheminots indiquaient leur intention de s’engager dans la grève en votant la reconduction. Il en était de même dans les bus et métros parisiens, dans les transports en commun de plusieurs villes de province. Certes, les grévistes restaient minoritaires. Bien moins cependant que ne l’étaient au début les enseignants, et surtout ils n’étaient pas seuls. A La Poste, dans plusieurs hôpitaux, à la DDE, chez les éboueurs, les « territoriaux », des grèves commençaient aussi. Mais les directions syndicales ne voulaient pas d’une généralisation. En deux jours, dans les transports, pour tout le monde le secteur clé pour l’extension du mouvement, elles cassaient la grève au prétexte de mieux la préparer. Et de reprendre la routine : nouvelle journée d’action le 19 mai, manifestation nationale à Paris le dimanche 25.

C’est que le 14 mai les directions syndicales devaient avoir communication de la dernière version du projet gouvernemental. Inacceptable, ont-elles toutes dit ! Pourtant le 15, après quelques nouvelles négociations avec la CFDT, derrière le dos de la CGT et de FO, le gouvernement obtenait la signature de Chérèque ainsi que de la CGC.

Ce n’est pas tant la « rupture du front syndical » réussie par Raffarin qui a affaibli le mouvement. La grève brisée dès sa naissance dans les transports a pesé bien plus. A leurs façons, les deux centrales syndicales concurrentes s’étaient partagé la tâche.

Etaler le mouvement jusqu’à l’user

Mises à l’écart par le gouvernement les confédérations CGT et FO allaient-elles durcir le ton, changer de politique ? En décembre 1995 pour s’imposer au gouvernement Chirac-Juppé comme des interlocuteurs indispensables ces deux confédérations avaient volontairement poussé à l’extension de la grève des cheminots. Une politique il est vrai qui permit ensuite à Thibault (à l’époque dirigeant de la fédération des cheminots) d’appeler à la reprise du travail, au sortir des négociations avec le ministre des transports et sans en référer le moins du monde aux assemblées générales des grévistes.

Cette fois, pas plus après le 15 mai qu’avant, ni FO ni la CGT n’ont cherché à développer le mouvement de grève au-delà des enseignants. Certes la CGT a laissé le champ libre à ses militants et syndicats pour multiplier les actions et manifestations. Ce n’était qu’une façon d’atermoyer en espérant toujours de nouvelles négociations.

Avec la participation de syndicats CFDT en désaccord avec Chérèque, la manifestation nationale à Paris du dimanche 25 mai a été un nouveau succès. Mais il ne fut pas plus question que précédemment que la journée d’action se prolonge par la grève. Pour s’en assurer les fédérations de cheminots, CGT, FO, CFTD, Sud-Rail, CGC et Unsa avaient par avance annoncé que celle-ci n’était programmée que pour dix jours plus tard, à partir du 3 juin. Aux enseignants en grève depuis des semaines (sans parler des employés communaux, hôpitaux, centres postaux et tous les autres qui s’y étaient mis depuis quelques jours) d’attendre… quoi d’ailleurs ?

Malgré ce calendrier dilatoire et démobilisateur, des cheminots se sont remis en grève reconductible à partir du 3 juin, suivis par d’autres dans les transports urbains, notamment la RATP. Peut-être moins nombreux que le 14 mai mais sans doute plus déterminés et méfiants vis-à-vis des directions comme le montraient des actions plus dures, blocages de dépôts de bus ou de voies de chemin de fer par exemple. Et les responsables de la fédération CGT comme de Sud-Rail eurent beau tempérer, sous prétexte que les cheminots ne peuvent pas être seuls à tirer le mouvement, de nombreuses assemblées de cheminots votaient encore la reconduction à la veille du long week-end de Pentecôte (7, 8 et 9 juin).

A hypocrite, hypocrite et demi

L’approche des premières épreuves du baccalauréat était l’occasion d’un chantage du gouvernement sur les enseignants grévistes. Et pour la FSU, qui jusque-là avait suivi le mouvement, d’accourir à sa rescousse. Reçue d’urgence le 10 juin par le ministre de l’intérieur, Nicolas Sarkozy, nouveau chaperon de Luc Ferry, la FSU se félicitait de la broutille qui lui était concédée en matière de décentralisation, et souhaitait un bon déroulement des épreuves tout en appelant… à continuer la grève. Hypocrite consigne dont l’objectif était de désemparer les enseignants encore en mouvement, tout en dégageant les responsabilités du syndicat. Et par la bande de donner un coup de main aux fédérations de cheminots, CGT comme CFDT (opposée pourtant à la ligne Chérèque !) qui pouvaient souligner que non seulement le privé ne suivait pas, mais que les enseignants eux-mêmes faiblissaient.

C’est alors seulement que le dirigeant de FO, Marc Blondel, s’est découvert partisan de la grève générale. Les semaines précédentes, il y était opposé : une grève générale aurait alors été « politique », voire « insurrectionnelle ». Mais le 12 juin, il ne prenait plus grand risque ! Le mouvement en décrue, il pouvait alors être certain que personne ne serait coincé par ses propositions. Et pas plus Thibault qui avait beau jeu de répéter que la grève générale, que les manifestants appelaient de leurs vœux et de leurs slogans, ne se décrète pas en appuyant sur un bouton.

Elle ne se décrète pas, certes, mais elle se prépare et s’organise. En expliquant sa nécessité. En faisant de la propagande pour elle. En s’appuyant sur les secturs qui entrent en lutte pour essayer d’entraîner les autres et créer un rapport de force qui donne confiance à tous. Et surtout pas en se dépêchant d’éteindre les foyers qui s’allument ou même en les douchant avant qu’ils ne s’allument.

Comme larrons en foire

Opposition fondamentale entre les politiques de la CGT et de la CFDT ? Pas au yeux de Chérèque en tout cas. « Bernard Thibault a eu le sentiment d’avoir été abandonné en pleine mobilisation et moi, celui d’avoir été abandonné en pleine négociation […] Mais nous sommes prêts à reprendre les discussions pour essayer de surmonter nos divergences », explique-t-il dans une interview au Monde du 21 juin.

Et en effet pour les négociations à venir sur la réforme de la Sécurité sociale notamment, comme plus généralement pour sa place d’interlocuteur du pouvoir et du patronat, la CGT n’est pas en plus mauvaise position que sa concurrente. Elle a gardé le créneau qui est le sien, celui de syndicat en apparence le plus combatif. Au moins pour tous ceux - mais c’est sans doute encore la majorité - qui n’ont pas fait grève ou n’ont participé qu’aux journées d’action et qui n’ont, de ce fait, pas pu voir le rôle de frein joué par les directions syndicales vis-à-vis des secteurs entrés dans l’action.

La CFDT en interlocuteur compréhensif de la politique gouvernemental, au risque de passer pour sa courroie de transmission ou son laquais ; la CGT soi-disant intransigeante et gardant son influence sur les luttes et les secteurs les plus combatifs, tout en se montrant « responsable » et toujours prête à la négociation ; leurs concurrents minoritaires, de FO à Sud en passant par la FSU, ne se livrant à la surenchère que lorsque celle-ci est sans danger d’être prise au sérieux par les travailleurs et toujours prêts à se rallier au prétexte de l’unité à préserver : le décor a été un peu chamboulé par le mouvement mais reste tout de même bien planté.

Heureusement, une partie faible encore mais non négligeable des travailleurs qui ont participé aux luttes de ces derniers mois a pu entrevoir une autre perspective : celle d’une organisation mise en place et contrôlée par les grévistes eux-mêmes, s’occupant eux-mêmes de l’extension et du développement de leur mouvement et entrant en contact direct, en bousculant les corporatismes, avec les travailleurs des autres secteurs.

Olivier BELIN

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Numéro 28, juillet-août 2003