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Archives > Convergences Révolutionnaires > Numéro 108, novembre 2016 > DOSSIER : Cirque électoral aux États-Unis, l’envers du décor

Plus jeune, plus féminine et plus colorée, la classe ouvrière des États-Unis, toujours au cœur de la production

2 novembre 2016 Convergences Monde

« Le thème central de l’élection 2016 est la classe sociale », affirme un éditorial récent du Washington Post. D’après des sondages, les Américains de moins de 35 ans sont plus nombreux à se décrire comme faisant partie de la « classe ouvrière » que de la catégorie fourre-tout de « classe moyenne ». Trump le démagogue parle des « ouvriers blancs » et Bernie Sanders s’était carrément présenté comme « le candidat de la classe ouvrière »… Posture pour celui qui s’est rallié avec armes et bagages à Clinton [1], mais une posture rentable, électoralement parlant. L’évolution est spectaculaire depuis la crise de 2008, qui a agi à bien des égards comme un révélateur des contradictions qui travaillent la société américaine depuis des décennies.

Quelle est la physionomie, la vie, la lutte de cette classe ouvrière américaine, dont nous avons largement tendance en France à occulter l’existence et l’histoire au profit de clichés sur les Américains et leur mode de vie ?

Trump, comme ses adversaires plus libéraux, présentent les ouvriers comme un groupe en voie de disparition. Le premier pour prétendre les défendre contre les femmes, les Mexicains, les Noirs et les Chinois qui auraient volé leur travail. Et les seconds se félicitant de l’extinction d’une classe qui serait fondamentalement conservatrice, passéiste et, bien sûr, qui voterait pour Trump ou le Tea Party. Un éditorialiste a résumé ce point de vue qui nous est servi ici aussi : « le prolétariat blanc américain est subjugué par une culture égoïste et vicieuse dont les sous-produits sont la misère et les seringues usagées d’héroïne. Les discours de Donald Trump lui font du bien. Comme les antidépresseurs [2]. »

Les raisons de la dégringolade de l’emploi dans l’industrie

Les USA ont perdu cinq millions d’emplois d’ouvriers d’industrie depuis 1980, dont deux millions entre 2008 et 2010, au début de la « grande récession ». La part de l’activité industrielle dans les emplois salariés est passée de 27 % en 1980 à 11 % en 2010. Les hauts fourneaux ou les grandes usines automobiles du Midwest sont soit fermées, soit de taille réduite.

La plupart des commentateurs, mais aussi l’appareil syndical, attribuent cette hémorragie à la concurrence internationale, notamment chinoise ou mexicaine. Certains dénoncent les traités commerciaux internationaux (comme ici avec la gauche qui manifeste contre le Tafta ou le Ceta), d’autres l’immigration ou les délocalisations. Pourtant la valeur des marchandises produites par l’industrie américaine sur le sol américain a plus que doublé dans la même période, et elle a même augmenté sa part dans la production globale de 22 % à 31 %.

Même les fameux investissements réclamés par les syndicats d’ici comme là-bas pour une « bonne politique industrielle » sont au rendez-vous : la valeur du capital fixe industriel a augmenté de 40 % depuis 1980.

Moins de travailleurs, plus de machines, plus de profits. Voilà la véritable cause du déclin de l’emploi dans l’industrie. Cette augmentation faramineuse de la productivité n’est pas que technologique, loin de là : les temps de pause ont été diminués de moitié en moyenne, les plannings et horaires sont devenus insupportables – modifiés d’un jour sur l’autre, les congés modifiés d’une semaine à l’autre. Et les salaires ont baissé. Un jeune ouvrier américain travaille plus d’heures dans la semaine et est moins bien payé que son père au même âge en 1980.

L’histoire du déclin de l’emploi dans l’industrie est donc avant tout l’histoire d’une longue défaite de la classe ouvrière dans sa lutte face au patronat. Celle-ci n’était pas inévitable mais résulte de la politique des organisations ouvrières. Ce sont d’ailleurs les syndicats qui payent le plus lourd tribut de ces restructurations qu’ils ont pourtant accompagnées, leurs effectifs fondent à un rythme plus important que les emplois.

En 2007, au début de la crise, les géants de l’automobile de Détroit, Ford, GM et Chrysler, ont introduit les accords d’entreprise à « deux niveaux » (‘two-tiers contracts’). Les salaires, retraites, assurances maladie et conditions de travail des jeunes embauchés sont depuis bien inférieurs à ceux des plus anciens. Le salaire moyen au premier niveau est de 28 $ de l’heure, seulement 15 $ au second ! Le puissant syndicat de l’automobile, UAW, a signé et fait accepter cette attaque brutale aux ouvriers, et la méthode des « deux niveaux » s’est répandue dans toute l’industrie, à commencer par les sous-traitants. Depuis, les salaires réels ont baissé de 20 % dans le secteur.

Ce n’était pas la première fois que des syndicats signaient un accord d’entreprise qui consacrait des attaques patronales, de même que nos accords compétitivité ici. Cette politique de « concessions », est défendue par les bureaucrates comme nécessaire à la survie de leurs patrons depuis le début des années 1980, qui marquent décidément un tournant conservateur dans la vie sociale américaine.

Les travailleurs américains ont subi plus de trois décennies d’attaques terribles de la part de la bourgeoisie. Les réactions, pourtant nombreuses, n’ont pas été à la hauteur, en grande partie à cause de l’encadrement par des syndicats qui dépensent bien plus d’argent et d’énergie à soutenir des candidats démocrates aux élections que des ouvriers en grève. La bourgeoisie a pu passer toutes les mesures dont elle rêvait, et se passer de millions de travailleurs tout en produisant plus.

Une classe ouvrière plus féminine et plus colorée

Aujourd’hui, ce sont les secteurs de services qui créent le plus d’emplois non qualifiés : transport et logistique, nettoiement, restauration et vente de détail, sécurité (dont l’industrie pénitentiaire en pleine croissance !), santé et éducation. Les salaires y sont très bas (10 $ de l’heure en moyenne dans le ménage) et les femmes, les Noirs et les Latinos très nombreux [3]. La classe ouvrière américaine a changé de sexe et de couleur, et tant mieux !

La présence de dizaines de millions de travailleurs immigrés d’Amérique latine, qui arrivent avec des traditions de lutte politique, est un facteur de politisation de la classe ouvrière américaine dans son ensemble. Alors que les effectifs syndicaux fondent comme neige au soleil, le nombre de travailleurs latinos syndiqués a augmenté de plus de 200 000 entre 2012 et 2014.

À partir de 1964, avec le passage des lois sur les droits civiques et la politique de discrimination positive dite « affirmative action », les Noirs ont intégré les rangs de la classe ouvrière un peu plus à égalité avec les ouvriers blancs. Même si leur entrée massive dans les usines automobiles de Détroit a coïncidé avec les premières fermetures et les premiers plans de licenciements, ils sont aujourd’hui au cœur du prolétariat américain. En même temps, ils sont très sous-représentés dans la petite bourgeoisie ou parmi les travailleurs intellectuels diplômés de l’université, et très nombreux en proportion à subir le chômage et la prison.

Depuis 1960 et dans la foulée du combat pour les droits civiques, les Noirs sont surreprésentés dans les syndicats ouvriers. C’est encore le cas aujourd’hui. Les questions de l’oppression des Noirs, qui resurgissent aujourd’hui avec le mouvement Black Lives Matter, se posent donc d’une manière différente d’il y a 50 ou 70 ans.

L’arme des travailleurs, c’est toujours la grève, aux États-Unis comme ailleurs

Si les très grandes concentrations industrielles ont disparu, on compte aujourd’hui plus d’une soixantaine de « hubs » logistiques aux USA, tous dans des grandes villes. Une dizaine d’entre eux emploie plus de 100 000 travailleurs réunis sur une même zone industrielle. Tous dans la catégorie « services ».

Ces travailleurs sont au centre de la production moderne depuis la généralisation du « toyotisme » ou du « just-in-time [4] » caractérisé par l’éparpillement géographique des unités de production et la volonté de limiter les stocks. La dernière grève de masse aux USA, qui a impliqué plus de 185 000 travailleurs et a été en partie victorieuse, est justement celle des chauffeurs-livreurs d’UPS en 1997, et elle a reçu la sympathie de toute la classe ouvrière.

Qu’elle produise des biens « qui peuvent vous tomber sur les pieds », comme disent les Américains, ou des services, la classe ouvrière reste, plus que jamais, au centre de la production. Elle conserve par là son arme principale dans la lutte de classe, la grève. En décembre 2008, au paroxysme de la crise financière, alors qu’Obama venait d’être élu et laissait l’administration Bush utiliser ses dernières semaines de pouvoir pour donner des milliers de milliards de dollars aux banques, ce sont les 200 travailleurs d’une petite usine de Chicago, Republic Windows and Doors Factory (usine d’assemblage de fenêtres vinyle et de portes coulissantes), qui ont marqué l’actualité. Apprenant leur licenciement du jour au lendemain, ils ont occupé leur usine sans se demander s’ils étaient dans la légalité. Tous les médias nationaux étaient à leur porte, et même le président élu Obama s’est senti obligé de leur rendre visite. En six jours, leurs revendications (d’ailleurs modestes) ont été satisfaites.

La fébrilité de l’establishment patronal face à cette petite grève en dit long sur ce qu’il craint. Effectivement, le slogan des grévistes est devenu très populaire dans tout le pays : « banks got bailed out, we got sold out. » (« Les banques ont été sauvées, on a été vendus »).

Dans les 30 dernières années, la classe ouvrière américaine a subi les attaques de la bourgeoisie, menées alternativement par les partis démocrate ou républicain. Elle a payé un énorme tribut à chaque crise sans parvenir à inverser la tendance entre elles deux. Ce n’est pas qu’elle ait disparu ou fondamentalement changé, à part qu’elle est aujourd’hui plus à l’image de la diversité de la société américaine. C’est le résultat de 80 ans de choix politiques de ses dirigeants syndicaux, inféodés au Parti démocrate. Le fil à la patte s’est transformé en boulet. Mais si elle a subi des reculs, la classe ouvrière du premier pays impérialiste n’a rien perdu de sa force, de sa capacité à changer les États-Unis et donc le monde, à condition de se donner les moyens d’une politique indépendante de la bourgeoisie.

Raphaël Preston


[1Voir Convergences révolutionnaires no 102, « Autres candidats, autres plates-formes politiques, mais la même vieille politique électorale »

[2Kevin D. Williamson, National Review, 28 mars 2016

[316 % des ouvriers et employés non qualifiés étaient noirs et latinos en 1980, 40 % aujourd’hui.

[4Juste à temps.

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