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PCF 2000 : les mutants gagnent haut la main... à l’ombre de Jospin.

1er mai 2000 Politique

Le congrès de la « mutation » communiste, à défaut d’être historique comme le voulait Robert Hue, aura du moins obtenu un hommage gouvernemental : un quatrième ministre communiste, un secrétaire d’État à la fonction certes quelque peu obscure, puisqu’il est chargé du « patrimoine culturel ». Mais enfin, Robert Hue a semblé satisfait. C’est qu’il a beaucoup été question de culture et de mutation sémantique, au cours de ce trentième congrès, ce que Jospin a salué à sa juste valeur. Au sein du gouvernement remanié, le Parti communiste à direction rénovée et rajeunie sera donc préposé à la garde des vieux tableaux.

Le communisme nouveau

Ne chipotons pas. La récompense gouvernementale est pleinement justifiée. Le contenu du communisme nouveau tel qu’il a été formulé à ce congrès, à défaut d’avoir suscité un débat enthousiaste dans les rangs du parti (un tiers des 210 000 militants déclarés y aurait participé) a de quoi convenir à toute la palette gouvernementale. Le mot clef du « projet communiste » adopté par le congrès est « dépassement ». Dépassement du capitalisme, bien sûr. « Notre but n’est pas de prendre le pouvoir mais de permettre aux citoyens de l’exercer C’est ce processus fait de conquêtes, de ruptures et de transformations, allant au-delà des point forts du capitalisme pour le supprimer vraiment, que nous appelons le dépassement du capitalisme. » Le texte adopté en appelle plus loin à « une nouvelle mixité public privé » ( ) « nous refusons d’abandonner aux capitalistes le marché et la production des biens et services ». On ne parle pas textuellement de communisme de marché, mais l’esprit y est.

Jospin privatise à tour de bras, Allègre aurait bien introduit le marché à l’école, Aubry apprécie les points forts du capitalisme les communistes de la mutation théorisent et proposent d’aller au-delà.

Au-delà des « points forts » du capitalisme, mais en deçà du partage communiste et même du slogan de la SNCF qui clamait « le progrès ne vaut que s’il est partagé par tous » puisqu’il faudrait promouvoir « le partage de ce qui appartient à tous ». Riches et pauvres partageons notre lot commun !

Cela dit, le trentième congrès a également été celui de l’ouverture. Le PCF s’engage donc à lutter, avec d’autres, pour une taxe Tobin « à la française », c’est-à-dire pour une taxation à moins de 1 % des flux financiers... De quoi ouvrir un dialogue constructif avec Fabius. Enfin Robert Hue, dans son discours de clôture, envisage de mettre en place un « Tour de France contre les inégalités », avec la « montée en puissance d’une dynamique rythmée par des moments clés » aboutissant à des « Assises contre les inégalités en 2001 ». Cela semble si peu clair que l’article de l’Humanité a pour sous-titre « décryptage ». Pour l’heure en tout cas, plus question de manifestations de rue comme celle du 16 Octobre 1999 (qui pourtant a magnifiquement servi la politique du PCF, il suffisait d’entendre les innombrables et louangeuses références à cette journée au congrès de Martigues), mais place aux tours de France, aux assises, aux discussions et aux élections. Priorité à la « dynamique majoritaire de changement », comme dit le texte adopté sur les « choix stratégiques », dynamique qui se caractérise par « notre participation à la majorité, au gouvernement ( ) élément d’une fonction communiste nouvelle ».

La démocratie citoyenne

Le projet d’orientation de la direction a été approuvé par 90 % des délégués. L’élection de la direction s’est faite dans le nouvel esprit « démocratique et citoyen » : on compte 50 % de femmes dans le collège exécutif de 46 membres, 7 membres de moins de 35 ans, 14 membres d’associations issus du mouvement social (féministes, anti-racistes, défense des sans papiers, défense des minorités sexuelles). Fort bien. Mais au total, plus de la moitié d’élus et... aucun opposant ! Alors que les oppositionnels sont estimés à 15 %, ils ne décrochent que 2 postes sur les 271 du Comité National. On ne change pas si facilement les vieilles habitudes. En tout cas, les oppositions déclarées sont laminées.

Du point de vue organisationnel, la nouvelle orientation est notable. La disparition des cellules dont il est question consacrerait la volonté de rompre avec l’ancrage ouvrier et militant. Il s’agirait ni plus ni moins de la disparition de l’intervention d’entreprise du PCF. Elle s’était certes très affaiblie, mais comprenait, selon les rapports du PCF de 1996, près de 3500 cellules d’entreprise sur 15 000 (et encore 2 800 sur 13 500 aujourd’hui selon les chiffres donnés à ce congrès 2000). Cela a été peut-être le seul et vrai débat de ce congrès, en tout cas lors des débats préparatoires. Les tribunes de l’Humanité semblaient refléter de réelles résistances d’un secteur de la base. La direction a eu beau présenter la disparition des cellules comme une avancée organisationnelle ce travail ne marche pas comme d’ailleurs toute l’intervention du parti, changeons donc de structure et tout changera le nouveau cours organisationnel touche bien des militants qui dans leur action quotidienne se retrouvent de plus en plus isolés.

Le pendant idéologique de ce recentrage organisationnel est la disparition presque complète des références à la classe ouvrière au profit de « questions sociétales ». Les combats collectifs sont mis sur un même plan que « le souci de promouvoir l’individu », avec toute une phraséologie prônant ni plus ni moins qu’un humanisme de la pénurie, une solidarité à moyens constants.

La stratégie du tangage

Le programme de Robert Hue se résume à sa formule « un pied dans le mouvement populaire et un pied au gouvernement ». Cet écart semble intenable, mais l’est-il vraiment ? Les grands appareils réformistes ont toujours pratiqué le roulis et le tangage.

Que le Parti communiste proclame sa vocation de parti de gouvernement n’est pas nouveau. Le parti stalinien de 1945 gouvernait sans complexes avec De Gaulle, et le parti des travailleurs qu’il revendiquait être s’est alors acharné à « faire retrousser les manches » à la classe ouvrière. C’était d’ailleurs sa fonction gouvernementale.

Aujourd’hui, la phraséologie a évolué (comme chez les sociaux démocrates : on préfère parler de « mouvement social » que de lutte de classes, de citoyenneté que de classe ouvrière ) mais la « dynamique » de collaboration gouvernementale se voudrait de même nature les effectifs et les scores électoraux en moins !

La perspective que propose Robert Hue aux militants du PCF, c’est de redevenir un grand parti réformiste (sinon franchement ouvrier), mais en tout cas prospère, mis au goût du jour donc pluriel, et pleinement reconnu par les institutions bourgeoises.

Il y a le modèle italien, où le Parti communiste a vu sa fraction majoritaire devenir carrément le pivot d’une coalition gouvernementale, et sa minorité se cantonner à être une force d’appoint extérieure. Mais le PC italien a opéré son recentrage social-démocrate avec quelques décennies d’avance sur le PCF, et le modèle ne reste qu’un rêve Il y a l’exemple malheureux espagnol, avec la transformation du PCE en une coalition « Gauche unie » qui vient d’aboutir, en mars 2000, à un fiasco électoral ! Reste un espoir venu du froid, mais cette fois du Nord scandinave : des décombres des différentes fractions du stalinisme suédois a émergé le Parti de la Gauche, qui regroupe une coalition féministe, écologiste, anti-européenne ayant réussi à repasser au dessus des 10 % face à une social-démocratie puissante.

L’aspiration, bien sûr, n’est pas la réalisation, même si la direction du PCF veut à l’évidence franchir tous les pas nécessaires. Il faudrait tout un concours de circonstances favorables à la renaissance d’un grand parti réformiste en France, pour voir les calculs d’un Robert Hue prendre corps. Reste que cette perspective, à défaut de correspondre aux intérêts véritables de la classe ouvrière, peut séduire la grande majorité des militants du PCF, laquelle, en dépit de toutes sortes de sentiments nostalgiques, nourrit bien des illusions réformistes.

Les calculs de Hue et ceux de Jospin

Le poids de l’appareil du PCF et ses liens avec les institutions l’emportent désormais de très loin sur l’apport militant, du moins à en croire la part des cotisations dans le budget annuel total (11 millions de francs sur 110 millions, chiffres donnés par l’Humanité). Dans les calculs de la direction du parti, les 35 députés, 16 sénateurs, 153 conseillers régionaux, 290 conseillers généraux, et 14 925 conseillers municipaux pèsent bien plus que toutes les orientations, aussi novatrices soient-elles.

A cet égard, le PS se révèle conciliant. Lors des négociations pour les municipales de 2001, il s’apprête d’ores et déjà à maintenir les acquis du PCF, quitte à forcer des sections socialistes locales (de la région parisienne par exemple) à se désister, permettant ainsi aux candidats PC d’être seuls au premier tour. Mais la complaisance du Parti socialiste à l’égard du Parti communiste, du moins pour le moment, ne témoigne pas de la seule tactique électorale visant à s’assurer des reports favorables pour les seconds tours. Elle reflète également la propre stratégie du gouvernement socialiste qui a dévolu au PC un rôle tout spécifique.

S’il est vrai que les liens entre la CGT et le PCF se sont distendus, du moins officiellement, pour prendre modèle sur les liens tacites entre le PS et d’autres appareils syndicaux, le poids dont le PCF dispose toujours sur la classe ouvrière passe essentiellement par la CGT, dont la propre influence reste décisive. On l’a vu lors de la grève des cheminots en 1995, mais on l’a vu aussi l’an dernier dans l’efficacité avec laquelle la CGT (à la suite des déclarations de Hue contre les grévistes) a su casser une grève de la SNCF contre l’application des 35 heures.

Le gouvernement socialiste a besoin du PCF et de ses relais dans la CGT pour faire passer ses différentes mesures anti-ouvrières. Cela a été le cas pour les lois Aubry, comme c’est le cas pour ses projets pour les retraites, l’actionnariat ouvrier et les fonds de pension à la française.

Le Parti socialiste, même s’il garde une influence dans certains milieux comme celui des enseignants (encore que les mouvements de ces dernières années montrent l’influence prépondérante du PCF via les militants du SNES), est devenu un simple appareil bourgeois ne disposant pas de relais équivalents à ceux du Parti communiste chez les salariés. De ce point de vue, le Parti socialiste n’est même plus, depuis longtemps, un parti réformiste. C’est le PC qui en tient lieu, que cela plaise ou non, et l’intérêt de la bourgeoisie française et de ses gouvernants actuels n’est pas forcément qu’il disparaisse, ni même qu’il s’affaiblisse trop.

Il ne faudrait pas jauger l’évolution du PCF à situation sociale constante et croire qu’il n’existe pas sur la scène politique française de place pour deux partis de gauche. Un courant politique, lié à la classe ouvrière comme a pu l’être le PCF, ne disparaît pas de la scène historique sans avoir épuisé toutes ses possibilités. En cas de tensions sociales accrues, la bourgeoisie pourrait souhaiter voir son rôle renforcé. Le PS et le PCF pourraient alors jouer des rôles complémentaires (ce qu’au demeurant ils font déjà en partie).

De même, la situation économique de la bourgeoisie peut donner un certain nombre d’espoirs à la stratégie de Hue, en confortant, si la reprise tant annoncée se poursuivait, la possibilité pour les possédants d’acheter la paix sociale, du moins de le tenter. Non pas en consentant de véritables avantages à la classe ouvrière, mais bien plutôt en concédant de nouvelles prébendes aux appareils politiques et syndicaux réformistes.

L’épine de l’extrême gauche

Bien entendu, les calculs stratégiques de Robert Hue sont très aléatoires, et pas seulement en fonction des vicissitudes économiques et des choix de la bourgeoisie. Ses dernières tentatives de réaliser la mutation du PCF sur le terrain électoral ont abouti à un échec cuisant. La liste « Bouge l’Europe » (qui en mal d’ouverture testait un éventuel changement de nom du parti) a même parfaitement illustré le proverbe shadock : « Plus on essaye, plus on a des chances de réussir, donc plus ça rate, plus ça marche ! ».

Il y aussi d’autres obstacles mineurs à la concrétisation des ouvertures du PCF au « mouvement social », à ces différentes associations qui, au delà de l’engagement sincère de beaucoup de leurs membres, ne prônent pas spécialement la lutte de classes (mais le PCF n’en parle plus non plus) et cultivent surtout pas mal de préjugés anti-communistes. Le PC a beau procéder au ravalement de son idéologie, adopter leur propre langage, elles sont peu enclines, aujourd’hui mais peut-être pas toujours, à lier leur sort avec une formation politique qui jusqu’ici a surtout paru en perte de vitesse.

Mais l’essentiel est ailleurs. Du côté de la classe ouvrière elle-même, qui d’une certaine façon cultive peut-être aujourd’hui moins d’illusions réformistes et électorales que les propres militants du PCF. Tout en voulant garder un pied dans le mouvement social, le PCF pourrait aussi, en compagnie du PS, se discréditer rapidement auprès de la fraction de la classe ouvrière qui fait preuve du plus de combativité et cherche de véritables perspectives de luttes. Les derniers scores électoraux de l’extrême gauche sont à cet égard déjà révélateurs.

Evidemment, de ce seul point de vue, le PCF pourrait également servir de tampon entre le PS et l’extrême gauche, ce que la gauche gouvernementale pourrait apprécier en tant que tel. Mais, en cas de crise sociale, il pourrait aussi passer rapidement, c’est toujours une question de point de vue et de situation politique, de la position de tampon à celle d’une organisation prise en étau. Car la différence essentielle d’avec les autres évolutions des partis communistes européens, ou ce qu’ils sont devenus, c’est la percée en France de l’extrême gauche sur le terrain électoral, et la possibilité qu’elle devienne une véritable force extra électorale. Cela supposerait bien sûr que l’extrême gauche soit capable de polariser autour d’elle des perspectives de mobilisation où se retrouveraient nombre de militants ouvriers, à commencer par ceux du Parti communiste au-delà de leurs propres illusions électorales et réformistes.

C’est d’ailleurs pour cela qu’il serait important que l’extrême gauche, c’est-à-dire essentiellement Lutte Ouvrière et la Ligue Communiste Révolutionnaire, ait une politique vis-à-vis du PCF. Du PCF tel qu’il est et vient de sortir de son congrès, réformiste, gouvernemental, encore un peu plus recentré à droite. Mais pas une politique faite seulement de relations gentilles, amicales et de bon ton. Mais une politique de propositions d’actions en vue de développer le « mouvement populaire » (et d’abord ouvrier). Histoire de prendre Robert Hue au mot, lui qui prétend appeler de ses voeux ce développement.

Une remontée des luttes pourrait alors permettre de rendre possible l’impossible et certain ce qui hier n’était qu’improbable, à savoir poser les bases d’un parti des travailleurs, communiste et révolutionnaire. Les révolutionnaires ne gagneront des couches larges de travailleurs, dont ceux issus du PC, que dans des moments de crises. C’est la crainte de Hue. A nous de faire en sorte que cette peur ne soit pas vaine.

Lutte de Classe n°50 - Avril 2000

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