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Archives > Convergences Révolutionnaires > Numéro 48, novembre-décembre 2006

Mexique : la rébellion d’Oaxaca

Mis en ligne le 27 novembre 2006 Convergences Monde

Depuis les fraudes à l’élection présidentielle du 2 juillet dernier remportée par le candidat de droite Felipe Calderón Hinojosa [1], des manifestations populaires monstres se sont multipliées dans tout le Mexique pour réclamer que Andrés Manuel Lopez Obrador [2], le candidat de gauche, soit reconnu comme le véritable vainqueur du scrutin.

C’est sur ce fond de crise politique que, dans l’État d’Oaxaca et sa capitale du même nom, une lutte a commencé avant les élections et s’est poursuivie après avec une extrême acuité.

D’une grève à l’occupation de la ville

Tout débute le 22 mai dernier par la grève annuelle des enseignants menée par la section locale du SNTE (Syndicat national des travailleurs de l’éducation). Cette section d’un syndicat national traditionnellement lié au PRI est connu pour ses positions critiques par rapport aux « charros » (les bureaucrates syndicaux). Les 70 000 enseignants grévistes réclament une augmentation de salaire, ainsi que plus de crédits pour créer des écoles et distribuer à manger aux enfants.

Comme à chaque grève de printemps, les enseignants occupent le Zocalo, la place du centre ville, en y dressant des centaines de tentes. Mais, cette fois-ci, sur ordre du gouverneur PRI de l’État d’Oaxaca, Ulises Ruiz, le 14 juin à l’aube, 2 000 membres des forces de l’ordre tentent de les évacuer brutalement : des hélicoptères arrosent de gaz les campements et la police tire à balles réelles. Après cinq heures de combats, le bilan est lourd avec plus de 280 manifestants gravement blessés.

Le mouvement de revendications des professeurs se transforme alors en un mouvement populaire radical et politique. Les enseignants, encouragés par la solidarité de la population, répondent à la violence de Ruiz par une occupation de toute la ville d’Oaxaca. Les bâtiments publics sont pris d’assaut et, dans le but d’empêcher une nouvelle attaque des militaires, des centaines de barricades, gardées par des hommes et des femmes armées de machettes et de barres de fer, sont dressées dans les rues. Des banques, des grandes surfaces, des hôtels de luxe, le palais gouvernemental et l’aéroport sont bloqués ponctuellement. L’université est occupée par les étudiants. La population, surtout les femmes, attaquent la télévision locale et plus d’une dizaine de radios, les faisant fonctionner au service de la rébellion. Autour d’Oaxaca, une trentaine de mairies sont, elles aussi, occupées.

Des manifestations regroupant des centaines de milliers de personnes ponctuent tout l’été. Les mots d’ordre dominants sont la satisfaction des revendications des enseignants, la libération des prisonniers et, surtout, le départ du très haï Ulises Ruiz. Débordé par l’ampleur et le radicalisme de la révolte, les autorités se retirent de quasiment toute la ville. Les forces de l’ordre se regroupent et se renforcent autour d’Oaxaca pour contenir le mouvement dans le but de l’isoler pour mieux le briser. Pendant des mois la police et des groupes paramilitaires tenteront de sanglantes incursions la nuit dans la ville pour éprouver sa défense et pour capturer, voire assassiner, des militants.

Les racines sociales et politiques de la révolte

Cet État est l’un des trois plus pauvres d’un pays frappé par une crise sociale générale depuis des années. Oaxaca est une ville touristique d’environ 300 000 habitants peu industrialisée dans une région très agricole à fortes minorités indiennes. Les enseignants se sont retrouvés à l’avant-garde de la lutte car ils possèdent une tradition de contestation et sont proches des familles pauvres. Dans les campagnes, les tensions sociales étaient déjà importantes depuis un moment à cause des expropriations des paysans et des droits bafoués des communautés indiennes.

Ulises Ruiz, l’homme de la bourgeoise locale, lui aussi élu frauduleusement en 2004, dirigeait d’une main de fer l’État d’Oaxaca. La population rejetait massivement ses pratiques de corruption et sa violence contre les milieux pauvres (actions de bandes armées, kidnapping, arrestations arbitraires, meurtres, tortures, etc.). Tout ce contexte explique la cohésion de la population autour de la lutte des enseignants.

Une direction inter-organisationnelle : l’Appo

Après les affrontements du 14 juin, le SNTE local prend l’initiative de doter le mouvement d’une structure de direction : l’Appo (Assemblée populaire des peuples d’Oaxaca). Son fonctionnement n’est pas basé sur l’élection, encore moins sur la révocabilité de ses membres. L’Appo est un regroupement de plus de 350 organisations syndicales, partis politiques, notamment le PRD et l’extrême gauche maoïsante, d’associations d’écologistes, de petits commerçants, d’étudiants, pour les droits des femmes ou pour la défense de ceux des Indiens. Il semble donc que l’Appo soit un cartel d’organisations représentant les travailleurs mais aussi des couches petites bourgeoises et même bourgeoises. La section locale du SNTE reste l’organisation la plus influente de l’Appo. Bien qu’ayant des discours marqués par de fortes revendications en faveur de la justice sociale, son principal but reste la destitution d’Ulises Ruiz et son mode d’action s’est toujours voulu pacifiste.

L’Appo s’est affirmée comme un pouvoir temporaire local de coordination de l’occupation de la ville et d’organisation de l’autodéfense du mouvement. Elle a instauré un service d’ordre : les voleurs pris en flagrant délit et les agents provocateurs liés à Ruiz ont été arrêtés, ligotés et exposés en place publique les yeux bandés.

L’Appo n’a pas hésité à plonger dans l’illégalité, à paralyser l’appareil d’État de Ruiz et gérer elle-même la ville. Par contre, face au pouvoir central de Mexico, l’Appo a plutôt recherché un compromis institutionnel avec Fox. Pour obtenir la destitution de Ruiz et l’organisation de nouvelles élections, l’Appo a demandé au Sénat, selon la constitution la seule autorité compétente pour suspendre un gouverneur, d’envoyer une commission à Oaxaca pour constater « la vacance du pouvoir » c’est-à-dire l’incapacité de Ruiz à contrôler son État. Fin septembre, pour rompre son isolement et faire pression, l’Appo a organisé une marche de plus de 3 000 enseignants et sympathisants d’Oaxaca vers le Sénat à Mexico. Une fois sur place, une vingtaine de marcheurs ont entamé une grève de la faim. Le Sénat a cependant refusé de destituer Ruiz par crainte de créer un précédent qui pourrait encourager les classes populaires de tout le pays à la révolte.

L’intervention des forces fédérales

Après avoir attendu plus de 4 mois un épuisement du mouvement et la fin des grandes manifestations à Mexico en faveur de López Obrador, le gouvernement de Vincente Fox a entamé des négociations avec la section locale du SNTE pour mettre fin au conflit, promettant d’augmenter les salaires des enseignants. Le 26 octobre, une majorité de 31 000 enseignants s’est prononcée pour la reprise des cours le lundi 30 octobre contre 20 200 pour la poursuite de la grève.

La lutte semblait s’être émoussée et se diriger pacifiquement vers sa fin. Mais, pour Fox, il fallait plus nettement et plus démonstrativement supprimer la révolte d’Oaxaca afin de faire place nette avant l’investiture de son successeur Calderón. Prétextant des violences provoquées par les forces paramilitaires liées au PRI, qui ont entraîné la mort le 27 octobre de deux enseignants et d’un caméraman américain, dès le lendemain, Fox a ordonné l’intervention des forces fédérales. Dimanche 29 octobre, plus de 4 000 hommes envahissent la ville avec des bulldozers, des hélicoptères, des véhicules anti-émeutes. Face à la disproportion des forces en présence, l’Appo appelle à ne pas affronter les forces fédérales mais à dresser un maximum de barricades pour retarder leur avancée.

Après des combats limités, provoquant une cinquantaine d’arrestations, une vingtaine de blessés et la mort de deux manifestants, Oaxaca est conquise. Le Zocalo est transformé en camp militaire par les autorités fédérales, tandis que les rebelles retranchés à la cité universitaire d’où émet leur radio, continuent à appeler à la lutte malgré l’occupation militaire. Depuis, les signes de solidarité active envers Oaxaca se sont multipliés dans tout le pays. Fox, en attaquant la ville, a-t-il stoppé la rébellion ou l’a-t-il fait entrer dans une nouvelle phase ?

Le 7 novembre 2006

Felipe LORCA et Hersh RAY


[1PAN : Parti national d’action, scission du PRI. Le PRI est le Parti révolutionnaire institutionnel, parti au pouvoir pendant 70 ans, jusqu’en 2000, le PAN avec Vincente Fox (ancien PDG de Coca-Cola au Mexique) lui a succédé. Celui-ci demeure l’actuel président jusqu’à la cérémonie d’investiture de Felipe Calderon en décembre prochain. Le PAN de Caldéron, pour gouverner, a besoin du soutien du PRI dont fait parti notamment Ulises Ruiz.

[2PRD : López Obrador ancien du PRI, candidat du Parti de la révolution démocratique. Candidat de gauche réformiste qui cristallise autour de son nom les immenses espoirs de la population pauvre de tout le Mexique. Le 30 juillet, les manifestations ont regroupé sept millions de personnes dont trois millions à Mexico. Le 16 septembre, López Obrador a convoqué une Conférence nationale démocratique à Mexico rassemblant plus d’un million et demi de personnes et s’est fait proclamer président par ses partisans.

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