Aller au contenu de la page

Attention : Votre navigateur web est trop ancien pour afficher correctement ce site internet.

Nous vous recommandons une mise à niveau ou d'utiliser un autre navigateur.

Archives > Convergences Révolutionnaires > Numéro 39, mai-juin 2005

Lycéens : la loi Fillon est passée, mais une génération est entrée en politique

Mis en ligne le 2 mai 2005 Convergences Société

Le mercredi 21 Avril, 178 lycéens étaient interpellés lors de l’occupation d’un bâtiment de l’éducation nationale à Paris. Une vingtaine est aujourd’hui mise en examen. Ces arrestations témoignent de la volonté du gouvernement d’en finir brutalement avec un mouvement, pourtant devenu très minoritaire, mais qui dure depuis trois mois et a marqué l’actualité sociale de ce début d’année.

Quelques jours plus tard, le conseil constitutionnel censure deux articles de la loi Fillon, dont l’un est la référence aux annexes. Un petit ennui pour le ministre de l’éducation, mais certainement pas un camouflet comme le prétendent le PS et les syndicats lycéens qui lui sont affiliés, la FIDL et l’UNL. L’essentiel reste et la loi est assez floue pour que les décrets d’application réservent de mauvaises surprises. Si les coups de bâton (ou de matraque) sont bien réels, la carotte, elle, est tout ce qu’il y a de plus virtuelle.

Le gouvernement a donc remporté cette manche : le mouvement aura bien du mal à se maintenir après les vacances de printemps, encore plus à redevenir massif avec l’approche du bac. Il est temps de faire le bilan.

Des manifestations

Commencé le 20 janvier, à l’occasion d’une journée d’action des fonctionnaires, le mouvement grossit jusqu’à la veille des vacances d’hiver, le 10 février, où 100 000 lycéens manifestent dans tout le pays. Il est d’emblée national et débute simultanément dans plusieurs régions.

Après les vacances, rentrée en fanfare : 165 000 lycéens manifestent le mardi 8 mars. Des villes comme Toulouse ou Clermont-Ferrand font le plein. Des défilés couvrent tout le pays, même des petites agglomérations.

Mais si la mobilisation est un grand succès en province, à Paris le bât blesse : la manifestation est petite (10 000 personnes seulement contre plus de 40 000 pour la précédente) et attaquée par des bandes de racketteurs. Et la police reste passive, le gouvernement comptant sans doute sur ces violences pour casser le mouvement. Résultat : tous les manifestants parisiens sont témoins de vols, souvent avec violences, quand ils n’en sont pas les victimes. Les services d’ordre, presque inexistants, sont largement débordés.

Pourtant le cortège parisien du 15 février avait déjà été attaqué par des bandes. Mais du côté des lycéens le mouvement n’était pas assez structuré, les assemblées générales par lycée assez nombreuses et la coordination nationale assez représentative, pour avoir anticipé et pris les mesures d’organisation nécessaires pour résister aux attaques. Et du côté des enseignants, dont les syndicats soutenaient la lutte des lycéens en parole, aucune organisation n’a envisagé d’appeler les professeurs à se joindre à la manifestation de leurs élèves, au moins pour les aider à se protéger !

Les lycéens sont quand même nombreux à accompagner les salariés dans la rue deux jours plus tard, le 10 mars, prouvant leur volonté de faire la jonction avec tous ceux qui sont victimes des attaques du même gouvernement. Le sentiment que le mouvement peut sortir de son isolement prend corps. Comme les salariés combatifs, les lycéens mobilisés attendent confusément une suite à cette journée qui a rassemblé à travers le pays plus de 600 000 personnes. Mais pas plus que beaucoup de salariés, ils n’ont conscience qu’il ne faut pas attendre cette suite des syndicats. Et pas plus que les salariés, les lycéens ne sont réellement structurés indépendamment - les syndicats sont pourtant encore moins représentatifs chez eux mais la coordination nationale n’est pas plus alors une direction alternative - de façon à proposer à la jeunesse, voire aux travailleurs, de continuer et d’accentuer une riposte d’ensemble qui semblait être à l’ordre du jour sinon avoir commencé.

Des blocages

Entre les jeunes les moins décidés, que les violences du 8 mars ont découragés, et les plus en pointe, qui voient les perspectives d’élargissement reculer sans savoir quoi faire, la mobilisation prend alors un coup dans l’aile. La phase de déclin est enclenchée, alors que la loi sera définitivement adoptée la semaine suivante. Les syndicats lycéens en profitent pour expliquer que les manifestations ne sont plus utiles, voire même qu’elles sont dangereuses. Ils vont perdre la confiance des jeunes qui souhaitent continuer le combat mais qui sont de plus en plus minoritaires.

La coordination nationale devient certes plus audible. D’une part les syndicats lui laissent le champ libre en abandonnant le terrain de la lutte. De l’autre les efforts de structuration portent peu à peu leurs fruits. Les assemblées générales locales se multiplient (mais elles sont parfois d’autant plus réussies que les manifestations se vident). Et quelques lycées sont alors bloqués, un premier à Toulouse, un second en banlieue parisienne. Objectif : réunir le plus de lycéens possible à l’entrée pour faire voter la grève, organiser la mobilisation et partir en cortège aux manifestations.

Les blocages, que la coordination nationale décide de généraliser, relancent la mobilisation dans des lycées essoufflés, tandis que d’autres entrent enfin dans la danse en organisant ces « piquets de grève ». Ils font tache d’huile grâce à leurs premiers succès et le fait que les médias en parlent abondamment. Jusqu’à 25 % des lycées du pays seront touchés. Pourtant ils ne permettent pas au mouvement de trouver un second souffle, son déclin est seulement ralenti.

Des coups de matraques

Les lycéens encore mobilisés n’ont plus qu’un objectif en tête : convaincre d’autres catégories de les rejoindre. Et d’abord leurs aînés étudiants et leurs enseignants. Mais un mouvement descendant ne peut quasi-automatiquement que mettre ses espoirs dans les grandes organisations nationales, politiques et surtout syndicales. Or malgré les grèves qui se multiplient dans le privé sur la question des salaires, malgré la mobilisation des urgentistes, malgré le mécontentement qui monte contre le lundi de Pentecôte travaillé, celles-ci restent muettes. Pas question, par exemple, d’organiser une nouvelle journée d’action nationale, qui pourrait être une suite au 10 mars.

Face aux lycéens maintenant isolés et de moins en moins nombreux, le gouvernement peut sortir la matraque qu’il avait rangée face aux voyous qui attaquaient les manifestations. Depuis le 7 avril, où les journaux télévisés ont diffusé en boucle cette image d’un jeune à terre frappé par la police, pas une mobilisation ne se déroule sans heurts. Pendant que les derniers élèves en lutte sont maltraités par les forces de l’ordre, les syndicats lycéens dénoncent « les » violences, celles de la police, mais aussi celles (inventées par eux) de « lycéens minoritaires qui font le choix d’actions violentes et décrédibilisent l’ensemble des combats menés depuis deux mois. » (Communiqué de l’UNL, le 7 avril).

Ces organisations se félicitent d’avoir engagé des négociations avec le gouvernement le 12 avril. Négocier quoi sans un rebond de la mobilisation ? En tout cas, pas l’abrogation de la loi Fillon, principale revendication du mouvement, que la FIDL et l’UNL ne mentionnent même pas. Résultat : le ministre promet de créer 300 postes « d’assistants pédagogiques » dans les quartiers sensibles... Rien de plus qu’un os à ronger pour ces syndicats qui, depuis le 15 Mars, ne demandent qu’à « sortir du mouvement la tête haute ».

La politisation de la nouvelle génération

Après les profs, les chercheurs, les intermittents, les lycéens n’ont donc pas fait plier le gouvernement Raffarin. Mais le succès d’un tel mouvement ne se mesure pas forcément à ses seuls résultats immédiats. Des dizaines de milliers de jeunes ont vécu leurs premières manifestations, leur première lutte collective. En tentant tant bien que mal d’organiser la mobilisation, ils ont fait l’expérience des difficultés mais aussi des possibilités de convaincre d’autres de leur génération de la nécessité de se battre pour se faire entendre ; et aussi de l’intérêt de confronter les points de vue en assemblée générale, de prendre en main eux-mêmes leur mouvement et de faire des efforts pour le centraliser au niveau national. Bref de l’importance de militer pour changer les choses. Un apprentissage que les Raffarin ou Fillon, et tant d’autres, pourraient un jour regretter d’avoir donné, sans le vouloir bien sûr, à la toute nouvelle génération.

Car une leçon essentielle a été tirée par de nombreux élèves mobilisés. Pour gagner face au gouvernement, il s’agit d’être unis, entre lycéens, étudiants, profs, mais aussi avec toute la jeunesse et tous les travailleurs. Cette idée n’a jamais rencontrée d’opposition au cours de la lutte qui s’est construite autour de journées interprofessionnelles des salariés (20 janvier, 15 février, 10 mars). Et les plus militants, ceux qui ont continué après le 15 mars, ont plus que ressenti cette nécessité, ils l’ont exprimée. En invitant leurs profs à leurs assemblées. En sollicitant les syndicats de l’éducation nationale (sans succès....). En allant à la rencontre des étudiants (avec parfois des résultats comme à l’université du Mirail à Toulouse). En obtenant même le soutien de parents d’élèves de la FCPE. Ainsi, ce mouvement, même s’il laisse aujourd’hui à certains un goût amer, a fait grandir le sentiment au sein de la jeunesse que pour gagner contre le gouvernement, il faudra se battre « tous ensemble ! ».

28 avril 2005

Raphaël PRESTON

Mots-clés :

Imprimer cet article Réagir à cet article