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Archives > Convergences Révolutionnaires > Numéro 10, juillet-août 2000 > DOSSIER : L’immigration, un problème ?

DOSSIER : L’immigration, un problème ?

Les travailleurs immigrés, matière première du capital

Mis en ligne le 1er août 2000 Convergences Société

Le capitalisme n’a pu se développer qu’en bouleversant l’organisation sociale antérieure. Il lui a fallu briser la petite production foncière ou artisanale et trouver de larges masses de travailleurs pour les transformer en prolétaires. Le développement des inégalités, entre la ville et la campagne, puis entre les métropoles et les pays dominés par l’impérialisme, a entraîné d’abord l’arrachement des paysans à leur terre pour les employer ailleurs à la création de sociétés industrielles, essentiellement urbaines, puis celui des population des pays pauvres, qu’elles soient encore rurales ou de plus en plus urbaines, pour les employer dans les pays riches. Le développement du capitalisme a donc impliqué la transformation de l’immense majorité de la population en immigrés en puissance.

Ce phénomène international a bien sûr connu des rythmes différents selon les pays. En France, en retard sur l’Angleterre, le patronat industriel des débuts du XIXe siècle fut même confronté à une relative rareté de la main-d’œuvre. Dès la seconde moitié du XIXe, le patronat eut donc recours aux travailleurs étrangers, à la classe ouvrière immigrée au sens moderne. Pendant le Second Empire, la population étrangère, qui ne représentait qu’un pour cent de la population française en 1851, doubla en vingt ans. Pour le patronat, le recours simultané aux deux immigrations, celle venant des campagnes françaises et celle des ouvriers étrangers, non seulement assurait son réservoir de travailleurs nécessaires ; mais de plus, cette mise en concurrence des deux populations permettait d’exercer une pression sur les travailleurs d’origine paysanne, les contraignant à plus de docilité.

L’explosion du capitalisme industriel et les débuts de l’immigration massive en France

Mais la situation va autrement s’accélérer au tournant du siècle, pendant les quelques décennies de 1880 à la Première guerre mondiale. La France qui jusqu’alors reste un pays très rural, ayant développé une industrie encore semi-artisanale, devient une nation industrielle. L’industrie lourde explose : mines, sidérurgie, métallurgie... Les besoins en travailleurs non qualifiés connaissent le même développement : il va en falloir 2,5 millions supplémentaires en 25 ans ! Heureusement (pour les capitalistes) l’appauvrissement de la petite paysannerie s’aggrave dans certaines régions et l’exode rural prend un tour plus massif : entre1880 et 1930, de gros contingents de Bretons ou d’Auvergnats se fixent définitivement dans les banlieues ouvrières de la région parisienne (mais aussi nantaise, ou encore autour des usines Michelin à Clermont-Ferrand).

Dans le même temps le recours à la main-d’œuvre étrangère des grosses entreprises se systématise : les compagnies minières du Nord, en même temps qu’elles vont chercher des ouvriers jusqu’au fin fond des campagnes grâce au chemin de fer, importent de forts contingents de main-d’œuvre belge, première communauté étrangère massivement représentée. Dans le bassin industriel lyonnais et tout le Midi, ce sont des recruteurs professionnels qui assurent l’approvisionnement en Italiens. Au début du siècle, une grosse entreprise comme Pont-à-Mousson crée en pionnière un service de recrutement qui va, lui, chercher des travailleurs jusqu’en Pologne, en Kabylie ou en Roumanie. Et le stade de l’amateurisme est vite dépassée avec la fondation de la Société Générale d’Immigration : une compagnie privée, spécialisée donc dans le maquignonnage humain. Elle sera supprimée après 45... pour être remplacée par un organisme d’Etat, l’Office National de l’Immigration (OMI après 81).

Flux et reflux au gré des intérêts du capital

Dès la fin de la première guerre mondiale le besoin de travailleurs se fait sentir avec une force accrue pour la bourgeoisie française : la boucherie a coûté 10 % de la population active. Le patronat industriel doit à nouveau aller chercher des travailleurs étrangers, toujours plus loin : à l’immigration italienne, fuyant la misère et le fascisme, s’ajoutent désormais de gros contingents de Polonais (un demi million en 1931), employés dans les mines du Nord ou de Lorraine. Et comme les populations cherchant à fuir la misère, l’oppression ou la guerre civile, sont de plus en plus nombreuses à travers le monde, l’impérialisme, notamment français évidemment, dont l’exploitation est le premier responsable de tous ces maux, peut en tirer encore un autre bénéfice. Ainsi des travailleurs de bien d’autres nationalités viennent grossir la classe ouvrière de ce pays : Russes, Ukrainiens, Nord-Africains, Chinois... La France est alors le premier pays d’immigration au monde relativement à sa population (2,7 millions d’immigrés sont recensés en 1931). Au total, 1 150 000 immigrés arrivent en France dans les années 20, et entre 1906 et 1931, la proportion d’étrangers parmi les travailleurs passe de 11 % à 29 % dans les entreprises de terrassement, de 18,4 % à 38,2 % dans la métallurgie, et de 6,5 % à 42 % dans les mines !

Les années 30 et la dépression économique changent les besoins de la bourgeoisie française... mais pas sa volonté de faire servir cette main d’œuvre immigrée, qu’elle a si bien su exploiter dans la période précédente, à ses intérêts immédiats. Le renvoi massif d’immigrés (en même temps que celui de la main-d’œuvre féminine) permet d’adapter la taille du marché du travail à la chute de la demande, tout en limitant un peu les problèmes sociaux que crée un chômage considérable. 500 000 étrangers sont expulsés de France entre 1931 et 1936. À la veille de démarrer un nouveau cycle de croissance, en 1954, après les destructions de la Seconde guerre mondiale, la France comptera 1,3 millions d’étrangers de moins qu’en 1931, fin de la période de prospérité de l’entre-deux guerres.

« Trente glorieuses » sur l’exploitation des travailleurs immigrés

À partir du milieu des années 50, c’est le début des « trente glorieuses ». C’est pour une bonne part les travailleurs immigrés qui vont créer la croissance capitaliste de ces années : entre 1955 et 1973, 50 % de l’augmentation de la population active est due à l’immigration. Entre 1954 et 1974 on enregistre l’entrée de 1,7 million d’étrangers. Le patronat s’alimente en main d’œuvre grâce au vivier colonial dans un premier temps, puis aux politiques sur mesure des différents gouvernements qui passent des accords facilitant le transfert de main-d’œuvre avec la Tunisie, la Yougoslavie, la Turquie, etc. Les vagues d’Espagnols, de Portugais, de Maghrébins, d’Africains, plus récemment d’Asiatiques se succèdent : l’impérialisme récupère ainsi d’une main le travail de ceux qui fuient la misère qu’il développe de l’autre. Les nouveaux venus sont comme toujours affectés aux travaux les plus pénibles et systématiquement sous-payés, dans l’automobile par exemple, où en 1974 le tiers de la main-d’œuvre est étrangère, et les trois quarts des immigrés embauchés sont OS ou manœuvres.

À nouveau, lorsqu’au milieu des années 70 la croissance ralentit brusquement, c’est aux travailleurs immigrés que les patrons font subir en premier le choc du chômage : entre 1975 et 1990, alors que le taux de chômage des travailleurs français est multiplié par 2,5, il augmente de 4 fois chez les immigrés. Après 1974, le besoin patronal de main-d’œuvre étant moins dévorant cela se traduit par une « suspension » officielle de l’immigration. Mais, la crise n’étant pas comparable à celle des années 30, le nombre de travailleurs immigrés reste à peu près stable. Tracasseries et répression, plus qu’à réduire l’immigration, visent à fragiliser cette partie de la classe ouvrière pour le plus grand profit du patronat continuant bien sûr d’apprécier les avantages procurés par l’emploi d’une main-d’œuvre immigrée (éventuellement illégale).

L’immigration a construit le capitalisme... mais aussi une classe ouvrière mondiale

Le capitalisme n’a pu accumuler les richesses en quelques régions de la planète qu’en généralisant la misère et le chaos partout ailleurs. Cette polarisation, qui s’est faite dans un premier temps à l’intérieur des frontières nationales, puis à une échelle de plus en plus vaste, est la première cause de l’exode rural puis de l’immigration. C’est la ruine de la petite paysannerie d’Angleterre au XVIe siècle par les premiers capitalistes fonciers qui a entraîné l’explosion des villes anglaises. Comme aujourd’hui l’immigration africaine est la conséquence de l’appauvrissement catastrophique du continent noir, dont le PIB a été divisé par 2 en 40 ans, et dont plusieurs pays connaissent un état de guerre permanent entretenu par les impérialistes. Partout dans le monde, du Kosovo aux Philippines, ce sont la misère, l’oppression, la répression et les guerres, généralement engendrées ou entretenues par les puissances capitalistes qui rabattent vers ces puissances la main d’œuvre dont elles ont besoin.

L’immigration, conséquence du développement capitaliste des inégalités, est aussi la condition de ce développement. Pour ne donner que quelques chiffres : en France, depuis 1945, les travailleurs immigrés ont construit l’équivalent d’une machine sur sept, d’un logement sur deux, de 90 % des autoroutes... La courbe de l’évolution de la population immigré en France est un décalque de la courbe de progression du capital industriel.

Une « matière première » donc, présentant de nombreux avantages politiques pour la bourgeoisie, et surtout celui d’être d’une grande souplesse. Pompidou, alors premier ministre, en 63, le disait crûment : « L’immigration est le moyen de créer une certaine détente dans le marché du travail et de résister à la pression sociale ».

L’immigration est aujourd’hui un phénomène planétaire : cent millions d’actifs dans le monde travaillent hors de leur pays, sans compter les très importantes immigrations intérieures. Cette façon pour la bourgeoisie de « consommer le divorce des travailleurs d’avec les conditions du travail, pour transformer celles-ci en capital, et la masse du peuple en salariés, en laboring poor », comme le dit Marx dans Le Capital, n’épargne aujourd’hui aucune région du globe. Bien plus elle met tous les continents en relation encore plus étroite les uns avec les autres. Ce qui signifie la liquidation des restes de vieilles structures pré-capitalistes mais aussi un énorme renforcement, à l’échelle mondiale, du poids numérique, stratégique, et de l’homogénéisation de la classe ouvrière.

Benoît MARCHAND

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