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Archives > Convergences Révolutionnaires > Numéro 9, mai-juin 2000 > DOSSIER : Femmes au travail : tout a changé... rien n’a bougé

DOSSIER : Femmes au travail : tout a changé... rien n’a bougé

Les habits neufs des inégalités

Mis en ligne le 1er juin 2000 Convergences Société

Les femmes de l’an 2000 auraient conquis l’égalité sur le marché du travail, à quelques détails près... Cette idée, largement véhiculée dans la société française, est en totale contradiction avec la réalité que vivent des millions de femmes. On constate, en effet, une double contradiction dans la relation des femmes au travail. D’une part entre le poids croissant des femmes sur le marché de l’emploi et l’inégalité dont elles restent victimes ; d’autre part entre le refus d’une grande majorité de femmes d’être cantonnées dans leur rôle traditionnel de la sphère privée et la persistance d’une tolérance sociale des discriminations envers ces mêmes femmes.

La persistance de ces inégalités dans le travail est d’autant plus choquante que la situation des femmes dans la société connaît des évolutions importantes. L’entrée massive des femmes dans le marché du travail depuis 40 ans ne se ralentit pas, au contraire. Alors qu’elles représentaient un tiers de la population active dans les années 60, elles en constituent aujourd’hui près de la moitié (45,5 %). A noter que c’est la première fois dans l’histoire du salariat que les femmes « envahissent » le marché du travail dans une période de chômage massif.

Les normes sociales de l’activité féminine ont changé : les filles réussissent aujourd’hui mieux à l’école et à l’université que les garçons et optent dorénavant pour des trajectoires professionnelles continues. Elles refusent de faire un choix entre l’éducation des enfants et leur activité professionnelle : alors que leur taux d’activité n’était que de 40 % entre 25 et 49 ans en 1960, il est désormais de 80 %. Elles refusent aussi de plus en plus de se cantonner au modèle traditionnel de la femme, ménagère et éducatrice : plus de la moitié des femmes qui mettent leur premier enfant au monde ne sont pas mariées.

On aurait pu penser que cette féminisation durable et profonde du salariat amènerait naturellement à estomper les inégalités criantes dont sont victimes les femmes sur le marché du travail. Il n’en a rien été.

« A travail égal, salaire égal » ?

L’écart de salaire moyen entre hommes et femmes demeure de 24 % en moyenne, alors qu’il était de 36 % en 1960. Comme le fait remarquer la sociologue Margaret Maruani, « à ce rythme, il nous faudrait plus d’un siècle pour parvenir à l’égalité ».

Au-delà de la violation flagrante des lois sur l’égalité salariale, c’est dans la reconnaissance des qualifications que se situe un des moteurs les moins connus de cette inégalité. Pour un même type de travail, les emplois seront différents selon le sexe. Et la rémunération, le statut et les conditions de travail ne seront pas les mêmes, alors que la tâche est parfaitement identique. L’irruption des femmes dans des secteurs traditionnellement masculins s’accompagne souvent d’une création artificielle de « métiers » qui justifie les écarts de salaires.

La diminution du temps de travail signifie depuis longtemps, pour les femmes, un abaissement du salaire et une intensification des rythmes de travail. Un rapport de l’OCDE de 1994 affirme que « les emplois à temps partiel sont rémunérés à un taux horaire plus bas que les mêmes emplois à temps complet ». En 1997, le salaire horaire des salariés à temps partiel s’établit à 71 % de ceux qui travaillent à temps plein. Or ce type de contrat concerne déjà des emplois très faiblement qualifiés et faiblement rémunérés. La forte progression du nombre des bas et des très bas salaires (moins de 3750 F) constatée depuis le début des années 80 ainsi que leur forte féminisation sont étroitement liées à la multiplication des emplois à temps partiel. Ce type de contrat a généré 3,2 millions de travailleurs pauvres (c’est-à-dire plus que le nombre de chômeurs « officiels ») et 80 % d’entre eux sont des femmes.

Un accès inégal au marché du travail

Les 5 millions d’actives supplémentaires depuis les années 60 ont intégré les secteurs peu valorisés socialement, précaires, sous-payés et déjà fortement féminisés : 6 catégories socioprofessionnelles (sur 31) regroupent 61 % de l’emploi féminin (soit 6,2 millions de femmes).

Cette concentration de l’activité féminine est le produit de plusieurs mécanismes. La réussite scolaire et universitaire des filles s’est accompagnée du maintien d’une ségrégation sexuée des filières pour différentes raisons : intériorisation par les filles des « modèles féminins », sexisme des manuels scolaires, orientation par les parents ou les enseignants, choix « raisonnable » effectué en fonction de la réalité du marché du travail pour les femmes... De plus, les embauches et le déroulement des carrières sont marqués par une ségrégation criante : les postes à responsabilité ou nécessitant des compétences considérées comme qualifiantes sont réservés aux hommes tandis que les femmes sont cantonnées à des postes d’exécution ou nécessitant des compétences soi-disant « innées » chez la femme et donc sans qualification. Quant aux entretiens d’embauche, chaque femme s’attend à la question récurrente sur une grossesse éventuelle ou ses charges de famille... ce qu’on ne demande jamais aux hommes, considérés comme des êtres sans famille.

Chômage ou précarité ?

Les femmes sont victimes d’un surchômage, toutes classes d’âge, tous niveaux de diplômes, tous métiers confondus : 10 % de chômage chez les hommes, 14 % chez les femmes. Non seulement le chômage féminin est plus massif, mais il est surtout plus durable, moins visible et socialement mieux toléré que son homologue masculin. Le surchômage féminin n’est pas considéré, par les politiques, les médias ou les « experts économiques », comme un problème social. Les politiques de l’emploi prennent en compte le chômage des jeunes, des diplômés, des non-qualifiés, des plus de 50 ans, mais qui dénonce le fait qu’au sein de toutes ces catégories, ce sont les femmes qui sont les premières victimes du chômage ?

Les seules politiques d’emploi en leur direction sont les politiques familiales ! Enfin, parmi les nombreux chômeurs « invisibles » (non reconnus comme tels, rayés des listes de l’ANPE et donc non indemnisés), les femmes sont les plus nombreuses : socialement, une femme qui ne travaille pas est souvent considérée comme « inactive » (femme au foyer) tandis qu’un homme sera « actif sans emploi ».

Le travail à temps partiel : un phénomène essentiellement féminin

Conséquences du chômage, le sous-emploi et la précarité ont considérablement augmenté depuis 20 ans. C’est dans ce cadre que le sous-emploi s’est installé (intérim, CDD, stages, SIVP, CES, emplois-jeunes...). Or 85 % des emplois à temps partiel sont occupés par des femmes. Un tiers des femmes travaillent sous ce type de contrat.

Pourtant, le temps partiel n’appartient pas à l’histoire du travail féminin en France : à la différence des pays du Nord de l’Europe, les femmes sont entrées massivement dans le salariat à temps plein. Le temps partiel est un phénomène récent, une création des années de crise. En 1980, il concernait 1,5 million de femmes. Elles sont près de 4 millions aujourd’hui. Depuis 20 ans, tous les gouvernements, de droite comme de gauche ont encouragé le temps partiel par des dégrèvements massifs de charges sociales au nom de « la conciliation entre vie professionnelle et vie familiale ». Pourtant le développement du temps partiel imposé n’a jamais favorisé « la vie familiale » : ce n’est pas parmi les femmes en âge d’avoir des enfants que celui-ci est le plus courant, ce qui contredit l’image du « temps choisi » par les mères. Il est avant tout synonyme de flexibilité des horaires, difficilement conciliable avec une vie familiale (emplois du temps éclatés, travail le week-end...).

Plus que le chômage encore, le sous-emploi des femmes par le temps partiel est non seulement toléré mais considéré comme normal. En effet, la place des femmes dans la sphère productive est expliquée idéologiquement par la place prépondérante qu’elles occupent dans la sphère reproductive : les femmes peuvent gagner moins car elles ne sont pas censées avoir, à l’inverse des hommes, la charge d’entretenir une famille (alors qu’elles ont la charge de l’immense majorité du million de familles monoparentales...) ; elles peuvent être à temps partiel car elles doivent s’occuper des enfants ; elles doivent choisir des métiers compatibles avec leurs responsabilités familiales, etc. Cette représentation de la place des femmes sur le marché du travail se base sur un fait réel : la famille demeure l’espace réservé des femmes et la division sexuelle du travail cantonne encore aujourd’hui les femmes à la sphère domestique. Celles-ci réalisent 2/3 des tâches domestiques au sens large (en moyenne 5 heures par jour contre 2,5 pour les hommes). Mais si l’on prend en compte le « noyau dur » de ces tâches, les femmes prennent en charge 80 % de ces activités.

L’égalité reste à conquérir

Cela pèse beaucoup sur la vie professionnelle des femmes mais n’a pas entraîné un recul de leur activité. C’est avant tout l’Allocation parentale d’éducation (APE) qui a provoqué un retrait du marché de 200 000 femmes, faisant chuter le taux d’activité des femmes ayant deux enfants de 70 % en 1994 à 40 % en 1995. Pour la première fois depuis 30 ans, le taux d’activité de ces femmes a diminué. Or il s’agit de femmes de milieu modeste pour la plupart, en situation de chômage et de précarité, habilement rayées des listes du chômage à moindre coût.

L’absence de mode de garde pour les jeunes enfants est une autre facette des politiques familiales : seuls 6 % des enfants vont en crèche collective. De plus, une femme au chômage n’a généralement pas accès à ce mode de garde puisqu’elle est considérée comme inactive ! Le gouvernement encourage ainsi les modes de garde individualisés. Enfin, il défavorise les familles les plus modestes par ses dispositions fiscales : les dépenses pour les « nounous » étant entièrement dégrevées de la feuille d’impôt, les familles n’étant pas assujetties à l’impôt sur le revenu ne peuvent en bénéficier.

Le gouvernement Jospin a beau jeu de légiférer sur l’égalité et la parité. Mais une véritable politique pour l’égalité professionnelle passerait par exemple par :

  • une véritable diminution du temps de travail pour tous et toutes sans annualisation, sans flexibilité, sans intensification des rythmes de travail (abrogation de la loi Aubry) ;
  • le refus du temps partiel imposé et l’arrêt des subventions aux entreprises qui le pratique ;
  • le relèvement du salaire minimum à 8000 F et l’augmentation des minima sociaux ;
  • la création de milliers de crèches gratuites ;
  • une loi pénalisant durement toute discrimination à l’embauche et dans le travail ;
  • l’arrêt de toute politique visant au retour au foyer des femmes.

Il n’y a pas d’évolution naturelle vers l’égalité entre hommes et femmes dans la société... il faut se battre pour l’imposer !

Lupita QUETZAL


Le mi-temps ou la porte

M. Maruani décrit dans une enquête réalisée en 1989 un exemple caractéristique de la politique des entreprises et de certains représentants syndicaux vis-à-vis des femmes salariée en cas de licenciements :

« Trois solutions sont proposées aux salariés (...) qui suggèrent autant de modalités de partage de l’emploi : une charrette de 146 licenciement secs ; la réduction du temps de travail à 35 H pour tous (sans compensation salariale) ; le travail à mi-temps pour 260 salariés. Le syndicat opte pour la troisième solution et signe un accord avec la direction. Le lendemain, c’est l’ensemble des femmes de l’usine qui se voient proposer le choix entre le mi-temps ou la porte. Toutes choisissent le travail à temps partiel. Dés l’entrée en vigueur de cet accord, les femmes mises à temps partiel se voient contraintes d’effectuer, en sus de leur 19 h 30 hebdomadaires, des heures supplémentaires. De leur côté, les hommes voient leur plein temps grignoté par du chômage technique. De fait, hommes et femmes ont un temps de travail réel quasi identique. »

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