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Les bons et loyaux services du Parti Socialiste au capitalisme français

1er juin 2000 Politique

A l’exception de deux intermèdes, l’un de deux ans, l’autre de quatre ans, cela fait 20 ans que le Parti socialiste est au gouvernement et il a eu le temps de faire beaucoup d’orphelins. Mais tous les déçus du socialisme gouvernemental n’ont pas pour autant renoncé à leurs illusions.

On entend souvent dire ainsi que le problème serait que l’État subirait la « tyrannie des marchés financiers » ou de la « mondialisation ». Les dirigeants socialistes le disent parfois eux-mêmes, pour justifier leur politique et prétendre qu’ils doivent bien tenir compte des « réalités » pour mieux préserver l’essentiel, les « valeurs de la gauche ». C’est ce que ressasse à sa façon Jospin depuis trois ans avec sa formule hypocrite « pour l’économie de marché, contre la société de marché ».

Les réformistes déçus du PS rêvent d’une « autre politique de gauche », « vraiment à gauche », qui remobiliserait l’État... contre les marchés financiers. Ils cultivent la nostalgie de l’ancienne gauche, celle d’avant le « tournant libéral », pour ne pas dire la « trahison » de 1982. Pour certains, avant 82, il y aurait eu la rose, l’enthousiasme social et l’envie de « changer la vie ». Lu avec leurs yeux, le programme commun de 1972 ne promettait-il pas une floraison de mesures sociales, ne proclamait-il pas la nécessité de nationaliser « pour briser la domination du grand capital et mettre en oeuvre une politique économique et sociale nouvelle » ? Avec l’arrivée de la gauche au pouvoir, en 1981, n’y avait-il pas eu la politique de nationalisations ? Cette mesure « phare » de la gauche n’est-elle pas l’exemple même d’une véritable différence entre le parti socialiste et la droite, l’exemple d’une volonté de transformer la société ? Mais après 82, ne sont restées que les épines : l’austérité, les restructurations, le « virage libéral »... ou encore le « social-conformisme ».

Tout un milieu politique propage aujourd’hui ses vieilles illusions avec lesquelles il n’a pas voulu rompre : ce sont des illusions dans l’État, car opposer l’État aux marchés financiers c’est supposer que les États impérialistes, comme celui de la France, pourraient défendre d’autres intérêts que ceux des principaux acteurs de ces marchés ; des illusions aussi dans la social-démocratie, car c’est croire qu’elle voudrait et pourrait mener une autre politique à la tête de l’État, favorable aux travailleurs et non plus aux patrons.

En réalité, le Parti socialiste a toujours mené, très consciemment, une politique favorable au grand capital. Il n’a jamais « capitulé » devant le « néolibéralisme », ni devant la pression des marchés financiers ou de la « mondialisation ». Loin d’en être une victime, ni forcée ni consentante, il a fait tout ce qu’il a pu pour aider le capitalisme français à retrouver ses profits malgré la crise, à se réorganiser, et à mieux défendre sa place dans le marché mondial.

C’était vrai dès son retour au pouvoir en 1981. Cela continue aujourd’hui avec Jospin, Aubry et Fabius.

1981 : changer la vie ou vivifier les trusts ?

Au lendemain de l’élection de Mitterrand à la présidence, le gouvernement, que dirigeait alors Mauroy, prend certes en juin 1981 quelques mesures « sociales » : le relèvement du SMIC, des allocations familiales et de l’allocation vieillesse ; un peu plus tard la cinquième semaine de congés payés, la baisse d’une heure de la durée hebdomadaire du travail, et la retraite à 60 ans. Il faut bien donner quelques satisfactions à son électorat. Notons tout de même qu’en ce qui concerne l’abaissement de l’âge de la retraite, ce n’est pas non plus pour déplaire au patronat : cela lui permet de « dégraisser » ses entreprises en se débarrassant des travailleurs âgés aux frais des caisses de retraite. On les disait alors trop pleines... comme on nous les dit aujourd’hui trop vides pour pouvoir continuer à assurer longtemps les pensions des retraités.

En 1981, le gouvernement promet officiellement de donner un coup de pouce à la croissance, par une « relance de la consommation ». Son plan de relance n’est d’ailleurs pas extraordinaire, à peine plus musclé que ceux que la droite avait parfois tenté dans les années précédentes, comme Chirac en 74. Les mesures de relèvement du pouvoir d’achat sont à relativiser, car l’inflation annuelle dépasse alors les 10 %.

D’un autre côté, le gouvernement Mauroy semble plutôt se préparer à des mesures impopulaires. Dès les tous premiers jours de son premier gouvernement, le 21 mai 1881, Mauroy déclare : « Le gouvernement de la République sera celui de la rigueur et de l’imagination. En ces temps difficiles, rien ne sera donné sans effort. Rien ne se fera sans la durée ». Delors, son ministre des finances, enfonce le clou en octobre à la télévision : « La défense de notre monnaie est aujourd’hui un objectif essentiel. (...) Je dois donc dire qu’il ne s’agit pas de la fête pour demain, mais de l’effort. (...) Lorsqu’on commencera à décélérer [l’inflation], ça criera dans tous les coins, car il faudra que tout le monde fasse un effort. Je serai sans faiblesse... ». Les dirigeants socialistes ne semblaient donc pas naïfs au point de parier bien lourd sur cette hypothétique croissance qu’ils promettaient.

Et quand la relance que le gouvernement prétendait attendre s’avère un échec, d’autant plus que loin d’être relayée comme prévu par la croissance mondiale, elle est plombée par la récession aux États-Unis, le gouvernement, aussi responsable que n’importe quel autre gouvernement bourgeois, décrète la « rigueur » en juin 82, puis « l’austérité » en mars 83 afin de bloquer la dégradation du commerce extérieur et défendre le franc. Un plan Delors, bloque les salaires, impose la réduction des budgets sociaux, et surtout casse les mécanismes d’indexation des salaires sur les prix, mécanismes mis en place du temps de la droite et auxquels celle-ci n’avait pas ensuite osé toucher. La gauche, elle, peut compter éventuellement sur les illusions de certains travailleurs, mais bien plus encore sur la complicité du PCF et des directions des organisations syndicales.

Mitterrand et son premier ministre Mauroy se sont d’entrée préparés à appliquer les mesures impopulaires que le gouvernement précédent n’avait pas osé prendre. Le gouvernement socialiste, comme avant lui celui de droite, doit faire face à une crise sévère du capitalisme français. Depuis la récession de 1974, la production industrielle n’a retrouvé qu’un taux de croissance médiocre de 2,6 % par an, de 1976 à 1979 (contre 5,8 % de 1966 à 1973). La bourgeoisie française perd des parts de marché dans le monde. Ses entreprises ont beaucoup perdu de leur rentabilité. Et alors que, face à la concurrence, les entreprises auraient besoin de moderniser leurs équipements, de faire des économies de personnel et d’échelle, l’investissement industriel semble en panne : il a baissé de 2,2 % par an entre 1973 et 1979.

Pour aider les patrons à reconstituer leurs profits, avec ou sans croissance, les dirigeants socialistes entreprennent des mesures de long terme. Pour aider le patronat à rétablir ses profits, il s’agit de favoriser les restructurations d’entreprises, avec les suppressions massives d’emplois que cela veut dire, de multiplier les emplois précaires.

Mais ils l’aident aussi directement sur le plan financier, par la baisse des charges. Les mesures sociales du début augmentent pourtant certaines charges des entreprises, et le patronat crie alors, comme un cochon qu’on égorge, à « l’assassinat des entreprises ». En 1983 un « rapport au premier ministre sur les charges des entreprises » évalue cette augmentation des charges supplémentaires des entreprises, entre la fiscalité, les cotisations sociales et la petite revalorisation du SMIC, à un total de 4,7 milliards de francs en 1981, 19,9 milliards en 1982 et 24 milliards en 1983.

En échange, il y a les nouveaux cadeaux de l’État aux entreprises, d’un montant bien supérieur. Dès juin 81, Mauroy décide un abattement de 50 % des charges sociales sur « les très bas salaires », un type de mesure qui va devenir un grand classique des aides de l’État au patronat, et que l’on retrouve aujourd’hui dans les exonérations de charges pour les salaires jusqu’à 1,8 fois le SMIC. Et il décide de nouvelles aides aux entreprises sous forme de prêts bonifiés. Coût de cette première mesure : 6,8 milliards de francs. Suivront dans l’année le passage de 10 à 15 % de la détaxe sur les investissements, sans condition de création d’emplois, 11 milliards de francs d’allégement de la taxe professionnelle, la stabilisation des cotisations employeurs à la Sécu, alors que celle des travailleurs continuera d’augmenter.. Le commissariat général du plan estimera le flux des aides à l’industrie à 67,2 milliards de francs en 1982, contre 33,7 milliards en 1980. Delors notera en 1984, dans les « notes bleues » de son ministère, que 1 % du PIB « aura été mis en plus à la disposition des entreprises sous forme de prêts à conditions privilégiées et de capitaux à risque. »

Ces aides sont donc, dès 81-82, bien plus élevées que sous le gouvernement précédent. Ce n’est qu’un début. Pendant 20 ans l’instauration de nouvelles baisses des charges fiscales et sociales ou de subventions en tout genre au patronat vont constituer un véritable concours entre les gouvernements successifs de gauche et de droite : de 50 % en 1982, le taux de l’impôt sur les bénéfices des sociétés, par exemple, passe à 42 % en 1988, puis à 33 % en 1993, sous Bérégovoy.

1982-1986 : étatisation des pertes, privatisations des profits, la boucle est bouclée

Mais pour le gouvernement socialiste du début des années 80, il ne s’agit pas seulement d’aider financièrement les entreprises privées et de leur permettre de relever leurs profits sur le dos des travailleurs. Il s’agit aussi d’intervenir activement pour renflouer et réorganiser le capitalisme français. C’est là l’objet des nationalisations.

Mitterrand le dit à sa façon, avec le bluff d’un petit appel aux sentiments chauvins, en présentant en novembre 1981 la nécessité des nationalisations en ces termes : « Si cela ne se faisait pas, loin d’être nationalisées, ces entreprises seraient rapidement internationalisées. Je refuse une division internationale du travail décidée loin de chez nous, obéissant à des intérêts qui ne sont pas les nôtres. » Les intérêts en question sont ceux de la bourgeoisie française, qui n’a évidemment rien contre la division internationale du travail mais qui a du mal à défendre sa place sur le marché mondial.

L’étatisme n’a d’ailleurs pas attendu Mitterrand. Pendant les années Giscard, l’État a joué son rôle de béquille des intérêts privés et l’investissement public a pallié les défaillances de l investissement privé, en baisse continue. EDF s’est endetté jusqu’au cou pour financer le programme nucléaire. L’investissement dans l’énergie a augmenté de 6,9 % par an de 1973 à 1979, celui de l’ensemble des entreprises nationalisées de presque 10 % par an. Leur part dans le total des investissements est passé de 12,7 % en 1973 à 22,3 % en 1979. Et l’État n’a cessé au cours des années 70 d’engouffrer des milliards dans le renflouement de la sidérurgie.

La gauche ne rompt pas avec cette politique. Elle l’élargit. Il s’agit d’une part de renflouer des industries de base menacées par la crise et les mutations de l’économie mondiale, comme la sidérurgie ou la chimie de base, et d’autre part de donner d’énormes moyens aux secteurs les plus modernes, comme l’électronique, l’aéronautique ou la pharmacie. Et il s’agit d’alimenter le système de financement des entreprises, qui se plaignent d’un manque crucial de crédits en restructurant à cet effet le système bancaire.

La loi de nationalisation de février 1982 organise le rachat de 5 grands groupes industriels, 39 banques et 2 compagnies financières (Suez et Paribas), 3 filiales de firmes étrangères, dont Hoechst-Roussel et Honeywell-Bull (IBM). Ce transfert massif du privé au public (20 % du chiffre d’affaire et 16 % des effectifs de l’industrie, notamment) fait titrer au Figaro : « La France est entrée en socialisme ».

Cela a pu alimenter la paranoïa des bourgeois les plus obtus, pressés d’aller cacher leur bas de laine dans des coffres-forts suisses. Mais ce fut surtout un énorme transfert de fonds publics vers des coffres privés. Les actions des entreprises nationalisées sont rachetées à leurs détenteurs à une cote fort généreuse. Les indemnités aux propriétaires s’élèvent en tout à 47 milliards de francs qu’ils vont pouvoir s’empresser d’investir dans des entreprises plus immédiatement rentables. En échange de cette indemnisation ils laissent à l’État leurs pertes, puisque les entreprises nationalisées ont enregistré dans leur ensemble 9 milliards de francs de pertes en 1980.

A charge de l’État de renflouer les entreprises qu’il vient d’acquérir : 4,7 milliards de pertes cumulées pour Péchiney-Ugine-Kuhlman, 2,2 milliards pour Thomson, 1,8 milliard pour Bull, 700 millions pour Rhône-Poulenc. La sidérurgie est un cas un peu à part puisque l’État avait déjà, sous Giscard, payés ses déficits par des prêts d’État, et que sa nationalisation, sous Mitterrand, se résume à effacer les dettes en transformant ces prêts en prise de participation de l’État. A ce niveau, l’État n’est plus seulement la béquille du capitalisme vieillissant, il en est la charpente !

De 1981 à 1984, l’État investit massivement dans ces entreprises nationalisées, qui reçoivent une dotation de capital de 26 milliards de francs de 1981 à 1983, puis 16 milliards supplémentaires en 1984 pour les remettre à flot et les moderniser. Ces nationalisées, qui cumulaient encore 9,4 milliards de francs de perte en 1982, deviennent bénéficiaires quelques années plus tard. L’État y a mené les investissements que la bourgeoisie n’avait ni les moyens ni l’envie de faire. Il a réorganisé ces secteurs, et les a « modernisés », y compris dans le sens nouveau que les dirigeants socialistes donnent au mot : dégraissages, licenciements massifs. Sous le gouvernement Fabius, qui succède à Mauroy à l’été 1984, 4000 emplois sont supprimés dans les charbonnages, 7000 dans les chantiers navals, 20 000 dans la sidérurgie. Et Renault continue de supprimer des milliers d’emplois.

De 1982 à 1985 les investissements dans le secteur des entreprises publiques représentent près de 35 % des investissements (hors agriculture). Et ce secteur contribue très largement aux frais de la recherche industrielle. Quant au secteur bancaire nationalisé, il est l’outil essentiel pour financer les entreprises privées : 50 % d’entre elles se déclaraient en difficultés de trésoreries en 1983, 10 % d’entre elles seulement en 1987. « Ce taux n’avait jamais été aussi faible », commente une note de l’INSEE (l’Institut National des Statistiques).

Quant aux entreprises nationalisées, une fois renflouées, restructurées, rentabilisées, elles sont prêtes en 1986 pour être reprivatisées. La droite revenue pour un temps au pouvoir s’en charge. En juillet 1986, Balladur fait adopter une loi de privatisation, qui lui permettra de vendre 15 groupes publics (dont Saint-Gobain, Alcatel-Alsthom, Matra, Elf-Aquitaine à 11 %, le CCF, la Société Générale, Suez, Paribas, Havas, TF1).

La droite clame sa rupture avec « l’étatisme socialiste ». La gauche dénonce « la vente des bijoux de famille », mais c’est elle qui a préparé les privatisations. Celles-ci n’ont pas pour intérêt principal d’apporter de l’argent à l’État pour rembourser ses dettes, mais de rendre au privé de nouvelles sources de profits. L’État tire de ces ventes 62 milliards de recettes. Mais c’est à 120 milliards de capitalisation boursière qu’est évalué l’ensemble de ces entreprises peu après leur privatisation. C’est dire à quel point elles ont été sous-cotées à la vente, comme elles avaient été sur-cotées à l’achat lors de leur nationalisation.

Le baron Seillière peut dire merci à la gauche

Ces nationalisations ont encore eu une autre fonction : permettre un redéploiement des capitaux privés. Les capitaines d’industrie de la bourgeoisie française se sont eux-mêmes renfloués à cette occasion. L’État les a débarrassés de groupes onéreux ou peu porteurs dans l’immédiat, et leur a donné en échange du cash, des capitaux tout frais prêts à être réinvestis dans des secteurs à meilleur taux de profit.

Parmi les bénéficiaires, il y a un certain baron Ernest-Antoine Seillière, l’actuel chef de file du patronat français. Il est le croisement des Seillière, qui firent fortune dans la banque, et des de Wendel, magnats de la sidérurgie depuis la fin du 18e siècle. Tout frais sorti de l’ENA, le baron était devenu rapidement le principal gestionnaire des intérêts des 650 héritiers des de Wendel. Ceux-ci sont sur le déclin, à l’image du berceau de leur fortune, la sidérurgie lorraine et notamment les futurs groupes Usinor et Sacilor.

Seillière et ses proches ne sont pas seulement les héritiers de grandes dynasties bourgeoises, mais aussi les enfants chéris de l’État. Dans les années 70 il a donc bénéficié des prêts à taux dérisoires consentis à la sidérurgie dont les créances ont été abolies en 1982, lorsque l’État prend le contrôle de 85 % du capital. Des milliards se déversent dans les coffres des actionnaires, qui continueront de bénéficier de la manne de l’État dans les années 80.

Le portefeuille ainsi remis à flots, le baron Seillière gère ce pactole à la tête de deux sociétés d’investissements, la CGIP et Marine-Wendel, et il l’investit en bourse en entrant dans le capital de toutes sortes d’entreprises, bien plus rentables que les aciéries, comme la société de services informatiques Cap Gemini, l’équipementier automobile Valeo ou le pharmacien BioMérieux.

Quand la gauche dope la bourse

En socialisant les pertes, et privatisant les profits, l’État a permis à nombre de capitalistes français de retrouver un nouveau souffle et de redéployer leurs activités. Et c’est aussi la gauche qui a construit les nouveaux cadres de ce redéploiement.

En effet, pour élargir leur champ d’action, pour participer à la course mondiale au gigantisme, les entreprises françaises avaient de plus en plus besoin de mobiliser d’énormes masses de capitaux, plus liquides et moins chers. Alors, loin de subir la « tyrannie des marchés financiers », le PS va lui-même oeuvrer à développer ces marchés, et faire ainsi en France ce qui s’est fait sous Reagan aux États-Unis ou sous Thatcher en Grande-Bretagne.

Non seulement les aides financières directes de l’État et les prêts accordés par les banques nationalisées devaient apporter de nouvelles liquidités aux entreprises, mais l’accroissement même de la dette de l’État pouvait, en plus d’offrir des sources de profits supplémentaires et garantis, alimenter le développement des marchés financiers. Depuis le milieu des années soixante-dix, les États se sont de plus en plus endettés, parce que la crise a limité leurs rentrées fiscales mais aussi parce qu’ils ont mené une politique active de soutien aux profits de leurs trusts, à coups de cadeaux fiscaux, de subventions, de commandes publiques auxquels s’est rajouté en France le coût des nationalisations. Ainsi entre 1980 et 1983, les besoins d’emprunt de l’État français ont augmenté de 600 %, passant de 22,8 milliards de francs à 144 milliards de francs.

Les principaux États impérialistes, États-Unis en tête, choisirent de financer leur dette et leurs déficits sur les marchés financiers. L’État français suivit le mouvement. Pour cela, il fallait démanteler un certain nombre de réglementations qui limitaient les activités financières et les mouvements de capitaux, les soumettant à un certain contrôle des États. Ces contraintes, en partie héritées de la crise économique de 1929 et de la fin de la seconde guerre mondiale, avaient eu pour objectif d’éviter les effets destructeurs de l’onde de choc d’une crise ou de faillites financières en cascade. Dans la fin des années 70, début des années 80, pour permettre le développement de marchés financiers, et la mobilisation de fonds de plus en plus considérables, moins chers et plus liquides, les gouvernements font sauter ces verrous.

En France, ce furent Delors puis surtout Bérégovoy qui s’en chargèrent, abrogeant peu à peu les règles qui limitaient l’activité financière des banques et des entreprises et le déplacement des capitaux sur les différents marchés financiers. Les titres de la dette de l’État eux-mêmes sont rendus négociables en 1984 sur le marché par une réforme de la réglementation due à Beregovoy, étendue ensuite aux titres d’endettement des entreprises.

Aujourd’hui certains socialistes et les journaux proche du PS se plaignent de la volatilité, de l’instabilité des marchés financiers, de leurs placements à court terme et spéculatifs, quand ils n’y dénoncent pas avec des accents nationalistes la trop forte présence des investisseurs étrangers, comme les fonds de placements et fonds de pension américains.

Mais ils font mine d’oublier qu’ici c’est le Parti Socialiste au pouvoir qui a été le principal artisan de la déréglementation des marchés financiers, et ce dans l’intérêt non des fonds de pension américains, mais des investisseurs « bien de chez nous » qui ne veulent pas plus que les autres de contraintes à la course aux profits immédiats.

Et quand Jospin à peine arrivé au pouvoir a décidé, en juin 1997, de laisser fermer l’usine Renault de Vilvorde, lui qui avait manifesté contre quelques mois plus tôt pour soigner sa popularité, il n’a pas subi le « diktat » des marchés financiers. C’est l’État qui était encore le principal financier du groupe, avec 44,2 % des actions. Mais en déclarant que « ce n’est pas le gouvernement qui décide », ce n’était plus aux électeurs, mais aux investisseurs, français comme étrangers, que Jospin tenait à montrer sa bonne volonté et sa fidélité.

1997 : la gauche plurielle bat tous les records de privatisation...

Les cris d’orfraie des hommes politiques de gauche face aux premières privatisations de 1986 sont vite passés de mode. Et pour la seconde vague de privatisation, qui a été seulement entamée à partir de 1993 par le gouvernement Balladur, c’est de gouvernement Jospin qui depuis 1997 s’est chargé de la mener au bout.

La déclaration commune PS-PC du 29 avril 1997, en pleine campagne électorale, avait promis « pour France Télécom, Thomson et Air France l’arrêt des privatisations ». Qu’à cela ne tienne, la nouvelle Assemblée Nationale élue en juin a donc dissout la commission des privatisations... pour la remplacer par une mystérieuse « commission des évaluations et des transferts ». Il n’y aura pas privatisation mais « transfert » de propriété, « ouverture du capital » ou « respiration du service public ». Il faut dire que la participation du Parti communiste au gouvernement n’est pas pour rien dans ces innovations sémantiques : il doit faire avaler les privatisations à ses militants, et ce n’est pas facile.

Ce seront des privatisations honteuses. Mais massives. France Télécom, Thomson CSF et Multimedia, le GAN, le CIC, les AGF, Air France, le Crédit Lyonnais...y passent. Au total, davantage de privatisations effectuées, davantage d’argent encaissé par Jospin en quelques mois que par Balladur et Juppé réunis, de 1993 à 1997. Beau joueur, le Figaro décerne à Jospin le titre de « premier privatiseur de France ».

Et les privatisations s’alimentent elles-mêmes plus qu’elles n’alimentent l’État : la gauche a utilisé la totalité des 91,5 milliards de francs de recette qu’elle a tirés des premières privatisations pour éponger les dettes et accroître le capital du Crédit lyonnais, du GAN, de GIAT et de Thomson Multimédia, pour ensuite les privatiser à leur tour. Richement dotées, les mariées n’en était que plus attirantes pour les investisseurs privés !

Jospin est encore allé un peu plus loin, en levant le « tabou » des « services publics », avec les privatisations de France Télécom et d’Air France. La privatisation a ici un caractère encore plus inacceptable, puisqu’elle concerne des services censés satisfaire des besoins collectifs de la population. Les soumettre aux profits privés, c’est la menace directe de les voir, au nom de la rentabilité immédiate, abandonner en partie le service du public en général, avec les contraintes que cela impose, au profit des services demandés par la clientèle la plus solvable. Mais il est vrai que sur ce terrain là l’État n’attend pas d’avoir passé le relais aux capitaux privés pour réduire massivement les effectifs des services publics, fermer des lignes de chemin de fer non rentables ou des lits d’hôpitaux.

Et ce n’est pas fini. La « gauche plurielle » est déjà en train d’ouvrir la voie a une future privatisation d’EDF-GDF. En février 1999, le gouvernement a fait voter par l’assemblée l’ouverture du marché de l’électricité, en application d’une directive européenne « contre les monopoles ». Les députés du PCF ont d’abord crié au « diktat européen »... avant de s’abstenir. Le « diktat » en question est bel et bien conforme aux intérêts du trust français. Les plus gros clients pourront faire désormais jouer la concurrence pour imposer une baisse des tarifs. Sans concurrence, il est vrai, ils obtenaient déjà de la part d’EDF des prix d’amis pour les entreprises, EDF qui d’un autre côté n’hésite pas à couper le courant aux particuliers insolvables. Mais un groupe français, comme Vivendi par exemple, pourra à l’avenir faire et vendre de l’électricité. En contrepartie, EDF espère à son tour s’internationaliser, comme n’importe quel groupe capitaliste. Ce qu’elle a déjà commencé à faire : elle possède des filiales de statut privé à l’étranger. EDF espère faire passer la part de son chiffre d’affaires réalisé à l’étranger qui est aujourd’hui de 15 %, à 50 % d’ici 2003.

Privatiser les grands groupes et ouvrir le marché intérieur sont ainsi des moyens de faciliter la mondialisation des entreprises françaises. C’est pourquoi des réformes semblables sont à l’ordre du jour pour les marchés du courrier postal et du gaz, et sans doute, à plus long terme, pour le trafic ferroviaire. Et dans ces secteurs la course à la rentabilité est déjà largement en marche par la réduction des effectifs.

Prochaine pierre à l’édifice : des fonds de pension à la française ?

Malgré toutes ces réformes de structure, libéralisation des marchés et privatisations, la bourgeoisie française resterait encore en partie sur sa faim. Un journaliste du Monde, Erik Izraelewicz, dans son livre « Le Capitalisme zinzin » se fait ainsi l’écho de ses revendications : « La France n’a pas de capital (...). Elle s’est dotée, en quinze ans, d’un moteur qui la rapproche du capitalisme anglo-saxon : une économie à marchés financiers. Mais elle a oublié d’installer chez elle les pompes à carburant, les machines à fabriquer du capital. »

L’État depuis vingt ans, on l’a vu, n’a pas été avare de carburant financier déversé dans les veines des patrons français et de détaxes. Mais ceux-ci ne cracheraient pas sur l’instauration d’une pompe supplémentaire qui pourrait drainer vers leurs canaux, pour les aider à financer leur expansion, toute une partie de l’épargne des salariés, tout au moins de ceux qui ont un peu les moyens d’épargner, ou des membres des professions libérales. Cette épargne, signale ce même journaliste du Monde, serait relativement abondante : « Au total, les Français possédaient à la fin de 1999 environ 1000 milliards de francs d’actions françaises, mais disposaient de 1200 milliards sur leur plan d’épargne-logement, de 1800 milliards sur leurs livrets défiscalisés et de plus de 3000 milliards dans leurs contrats d’assurance-vie. » Des sommes considérables (le budget annuel de l’État français avoisine les 1500 milliards de francs), mais cette répartition marque une nette prédominance de ce que l’on appelle des « valeurs sûres » ou des « placements de bons pères de famille », au détriment des actions, des « valeurs mobilières », du « capital-risque ».

Le gouvernement Jospin a fait deux fois les poches de ces petits épargnants-là en réduisant le taux du livret A, non seulement pour faire des économies sur leur dos, mais aussi pour les pousser à abandonner ces livrets pour les produits financiers. L’effet ne peut être que fort limité.

Des fonds de pension, qui prendraient en partie le relais des systèmes actuels de retraites ou de retraites complémentaires, pourraient drainer bien plus d’argent, avec les attaques que l’on mène aujourd’hui contre les retraites. Mais cette idée, à juste titre, n’a rien de populaire. Bien au contraire. Et le gouvernement sait qu’il se doit d’avancer prudemment sur ce terrain de peur des réactions des travailleurs ou même des organisations syndicales.

Et c’est ce qu’il fait. Il a commencé avec son rapport Charpin qui a pronostiqué, en début 1999, la faillite du système actuel des retraites, à moins de relever la durée des cotisations à 42,5 années pour tous ou de remettre en cause le taux plein de la retraite.

Puis Jospin annonce, en mars dernier, que c’est pour sauver les retraites par répartition, qu’il propose d’augmenter le nombre d’annuités pour les fonctionnaires, comme la droite avant lui l’a déjà augmenté pour les salariés du privé.

Et Fabius arrive tout neuf au ministère des finances avec son avant-projet de « Plan partenarial d’épargne salariale ». L’hypocrisie est de mise : pas question de « fonds de pension » : le nom a changé, mais la chose y ressemble.

La gauche reste fidèle à elle-même... et aux intérêts de ses maîtres les capitalistes.

Lutte de Classe n°51 - Mai-Juin 2000

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