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Archives > Convergences Révolutionnaires > Numéro 70, septembre 2010 > DOSSIER : Chine, un capitalisme du XXI° siècle

DOSSIER : Chine, un capitalisme du XXI° siècle

Le long « grand bond en avant » des luttes ouvrières

Mis en ligne le 23 septembre 2010 Convergences Monde

Si on ne peut qu’être d’accord avec l’éditorial du Monde daté du 11 août dernier saluant comme une « bonne nouvelle » la révolte des ouvriers chinois, rien ne serait plus faux que d’analyser leur « réveil » comme une réponse à la crise économique actuelle. En réalité, les luttes sociales ont progressé au rythme du développement économique du pays et de son ouverture au marché mondial. Les « incidents de masse » ont été multipliés par 10 entre 1993-1994 et la fin des années 2000. Si la part des grèves dans cet agrégat volontairement flou est difficile à quantifier, on peut supposer que celles-ci ont augmenté sensiblement. Et, par ailleurs, leur profil a fortement évolué durant les deux dernières décennies.

Grèves contre les privatisations

Deng Xiaoping décida en 1995 de privatiser la moitié des entreprises d’État pour mieux tenir l’autre moitié. Dans les dix années suivantes, 64 millions de travailleurs devinrent xiagangs, ce qui signifie « déposté ». Car s’ils perdirent leur emploi et le salaire qui va avec, ils faisaient toujours partie de la danweï, l’ « unité de vie » : autrement dit, ils gardaient la protection sociale (assurance maladie, retraite, logement, etc.) de leur entreprise. Pas pour longtemps, car celle-ci était dans le collimateur des nouveaux patrons. Des luttes éclatèrent alors, parfois massives comme en mars 2001 à Fashun lorsque 10 000 travailleurs du charbon et du ciment (sur 300 000 xiagangs tout de même...) bloquèrent les voies ferrées ou bien un an après, à Daqing, où 50 000 ouvriers du pétrole firent de même.

Alors que la lutte pour la défense de « leur » danweï tendait à enfermer les travailleurs dans leur entreprise, ceux-ci ont parfois réussi à gagner des soutiens extérieurs, comme à Mianyang où 100 000 licenciés de différentes entreprises se rassemblèrent en juillet 1997. Lorsque le mouvement durait, les manifestants en venaient à dénoncer les autorités locales, tant pour leur responsabilité dans les privatisations, que la corruption entourant celles-ci, ou les promesses faites aux licenciés – évidemment non tenues – de les indemniser, de les réembaucher, voire de garantir leur retraite.

Cependant, le régime a réussi à imposer ses « réformes », alternant la carotte – notamment sanctions de bureaucrates locaux pris pour boucs-émissaires de la corruption – et le bâton : arrestation et lourde condamnation des meneurs, éradication systématique des tentatives d’organisation. Certains observateurs estiment qu’il faut y voir le produit de la résignation d’ouvriers qui se considéraient comme une « génération sacrifiée » à la réussite de ses enfants – ou plutôt son enfant « unique » – et revendiquant tout au plus de maigres compensations. Sans forcément souscrire à cette analyse, force est de constater que les créations massives d’emplois privés et les perspectives d’amélioration de leurs conditions de vie qu’y voyaient les travailleurs ont contribué à atténuer la crise sociale.

À nouvelle génération, nouvelles luttes

À peine la lutte pour la défense de la danweï essoufflée, des luttes d’un type nouveau sont apparues. Les protagonistes en sont les mingong de la deuxième génération. S’ils continuent d’envoyer 60 % de leurs revenus en moyenne au village, ils voient leur avenir en ville et connaissent mieux leurs droits. Selon les sources, les litiges portés devant les tribunaux ont été fortement multipliés, par 4, voire par 10 entre 1995 et le début des années 2000. Cette activité a doublé à nouveau dans l’année suivant l’entrée en vigueur de la nouvelle Loi sur le Contrat de Travail le 1er janvier 2008. Cet effort pour créer un CDI a en effet provoqué le renvoi de 20 millions de mingong, tandis que des millions d’autres travailleurs étaient virés puis réembauchés en contrat précaire. Les différents systèmes d’arbitrage sont un moyen pour un régime craignant par-dessus tout les conflits collectifs de canaliser la contestation en l’individualisant. La conciliation censée permettre au salarié comme au patron de « garder la face » – un impératif moral fondamental de la culture chinoise – est pourtant d’une efficacité douteuse au regard de la corruption des juges et du non-respect des décisions de justice par les patrons, souvent appuyés par les autorités locales qui n’hésitent pas à édicter des lois spéciales. De surcroît, elle a généré un marché important pour des avocats spécialisés dans le droit du travail.

Il n’est donc pas étonnant de voir les mingong recourir à l’arme classique de la grève, quitte à innover en utilisant par exemple les SMS pour donner des rendez-vous, ou en décidant comme à Honda Foshan, de la liste des revendications et des dates de manifestation via un forum de discussion sur Internet rassemblant 600 grévistes. La promiscuité et le manque d’hygiène de la vie en dortoir, tout comme la mauvaise qualité des cantines, suscitent de plus en plus de protestations. Enfin, les femmes, majoritaires dans le textile et l’électronique, n’hésitent pas à entraîner les hommes. À l’été 2005, les ouvrières de Canon à Dalian ont ainsi fait grève contre le licenciement automatique à l’âge de 23 ans.

Selon l’animateur du China Labour Bulletin (CLB) Han Dongfan, il y aurait en moyenne une grève de plus de 1 000 grévistes chaque jour dans la région du Delta de la Rivière des Perles (Hong-Kong, Canton, Shenzen). Certaines voient une jonction s’opérer entre mingong et salariés des entreprises d’État, dont la situation s’est dégradée et qui estiment du coup avoir moins à perdre. Selon l’universitaire hongkongais Chris Chan, ces luttes auraient permis d’élever de 40 % le salaire minimum dans la zone de Shenzen – où la vie est 25 % plus chère qu’ailleurs – entre 2004 et 2007, à comparer avec les 6 % obtenus entre 2001 et 2004. Ce cœur industriel moderne du pays est sans doute à la pointe de la lutte gréviste, et celle-ci n’a pas encore atteint tout le pays. Dans d’autres régions, c’est en refusant massivement de travailler à de trop mauvaises conditions et en créant des pénuries locales de main d’œuvre que les ouvriers chinois ont amélioré leur sort.

Un syndicat on ne peut plus intégré à l’appareil d’État

La Fédération Nationale des Syndicats Chinois (FNSC) est la seule organisation autorisée. Elle est contrôlée, comme toutes les associations, par le Parti Communiste chinois (PCC). Forte sur le papier de 209 millions de membres, dont pas moins de 66 millions de mingong, elle est avant tout un appareil de 470 000 permanents, tous membres du PCC et jouissant de conditions de vie privilégiées. Ses méthodes de recrutement sont à première vue curieuses. Ainsi, il suffit que 25 salariés adhèrent pour que l’entreprise entière soit considérée comme syndicalisée et verse 2 % de sa masse salariale au syndicat. Mais les ouvriers du textile de Xianyang qui créèrent en 2004 une section syndicale après 49 jours de grève furent désavoués par la FNSC, effrayée de voir la base prendre une telle initiative.

Créée avec pour objectif de concourir à « l’harmonie » des relations patrons-salariés, elle a une solide tradition d’intervention aux côtés... des premiers ! Lorsqu’une grève éclate, c’est presque toujours contre la volonté de la FNSC. À Honda Foshan cet été encore, des bureaucrates ont attaqué physiquement les grévistes. Du coup, quand la lutte dure, il n’est pas rare que ceux-ci élisent leurs propres délégués. La FNSC est impopulaire. Le CLB rapporte ainsi que des brochures d’informations sur leurs droits distribuées aux mingong dans les gares à l’occasion des vacances de printemps en février 2007 finissent massivement déchirées dans les poubelles.

Or, avec la liquidation des combinats d’État où elle disposait de bastions, la FNSC doit se redéployer vers le secteur privé. Nombre de patrons, surtout ceux du secteur privé national, ne veulent pas en entendre parler, quand bien même l’existence d’une section de la FNSC dans l’entreprise a globalement pour effet d’accroître la productivité ! L’implantation de la FNSC dépend donc entièrement des pressions politiques que le PCC choisit ou non d’exercer. Il use de cette arme surtout avec les entreprises occidentales. Wal-Mart, groupe américain de la distribution connu pour mener la traque aux syndicalistes dans ses magasins du monde entier, a fini par céder, en partie pour éviter l’expression de tendances plus radicales chez ses salariés, voire un syndicat indépendant.

Mais certains universitaires pressent la FNSC de couper les ponts avec le PCC et de jouer définitivement son rôle de syndicat à l’occidentale : pas plus favorable aux luttes sur le fond, mais plus à même de les encadrer. Ils déplorent l’inorganisation des travailleurs, synonymes pour eux de « débordements ». Il est très probable que la fraction « libérale » de la bureaucratie appuie les partisans de cette ligne dans la FNSC.

Malgré tout – vu ses effectifs ! –, il est possible que la FNSC compte des militants de valeur. Ont-ils des alliés ailleurs ?

Une nécessité : s’organiser

Hors de la FNSC, quelques poignées de militants basés à Hong-Kong – qui jouit d’une liberté politique beaucoup plus grande – tentent de promouvoir un syndicalisme indépendant. C’est le cas du CLB, mais aussi d’autres sites Internet comme le China Labor Watch ou le China Labor News Translation. Le dévouement de ces militants est incontestable et leur travail précieux. Mais leur perspective réformiste les conduit à se faire les chantres d’un syndicalisme à l’occidentale dont nous connaissons bien les limites.

En Chine même, des noyaux de militants laissent quelques traces sur Internet, tels ces étudiants partis s’établir en usine afin de faire progresser parmi les salariés la conscience de leurs droits, ou l’ouvrier blogueur Liu Rongli qui livre ses réflexions de militant et lecteur de sociologie autodidacte. Sans doute en trouve-t-on aussi parmi la myriade d’ONG de soutien juridique aux travailleurs. L’État les subventionne et leur laisse combler les minces espaces vides de la protestation légale, mais peut à tout moment les réprimer. Mais il n’est pas sûr qu’il puisse résister encore longtemps à l’impérieux besoin ressenti par des milliers et des milliers – des millions ? – de travailleurs chinois de s’organiser pour lutter.

Pour quels objectifs ? Bien sûr pour améliorer leur sort dans l’immédiat, comme tous les travailleurs du monde. Mais ceux qui aimeraient bien se rassurer en disant que les travailleurs chinois ne sont pas révolutionnaires, n’aspirent qu’à mieux vivre dans une société bien capitaliste mais pas à se débarrasser de l’exploitation, pourraient encore avoir des surprises.

Mathieu PARANT

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