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Archives > Convergences Révolutionnaires > Numéro 15, mai-juin 2001

Le bluff patronal sur la « pénurie de main d’œuvre »

Mis en ligne le 1er juin 2001 Convergences Politique

« 800 000 offres d’emplois non satisfaites dans le pays », « problèmes de recrutement qui s’étendent à l’ensemble des secteurs » [1], « risques de pénurie généralisée de main d’œuvre »… Ces derniers mois, le MEDEF n’a pas lésiné pas sur les formules quand il s’agit de décrire les « tensions » sur le marché du travail. Cela va-t-il changer avec les nouvelles difficultés de la croissance et la vague de suppression d’emploi que nous connaissons actuellement ?

En tout cas tel serait le « mal français » décrit encore par de nombreux chroniqueurs : en dépit d’un chômage encore massif, des centaines de milliers d’emplois resteraient vacants… L’INSEE assène ses statistiques : 57% des chômeurs recensés connaîtraient soi-disant des situations de « non-emploi volontaire »…

Des raisonnements qui n’ont rien d’innocent : ils ont notamment servi à justifier la nouvelle convention UNEDIC (le PARE) et son dispositif d’élimination des « faux-chômeurs » du fichier des allocataires : le demandeur d’emploi qui déclinera la troisième offre correspondant à ses « qualifications » ou à défaut à ses « capacités » perdra ses indemnités.

Les entreprises manquent-elles réellement de bras ?

Derrière les « difficultés de recrutement » aujourd’hui alléguées par les organismes patronaux se cachent en réalité deux situations fort différentes.

Dans certains caq, il n’existe pas de candidats susceptibles d’occuper les postes proposées. Mais seules un petit nombre de professions connaissent ce type de situations, et bien souvent ces pénuries sont d’ores et déjà en voie de résorption.

En fait la plupart du temps, les entreprises ne parviennent pas à imposer leurs conditions (horaires décalés, rémunérations faibles en regard des qualifications requises, contrats très précaires) aux demandeurs d’emplois.

Même la Chambre de Commerce et d’Industrie de Paris concède, dans un rapport publié fin 2000 (Les difficultés de recrutement : quelles réalités ? quels remèdes ?), que cette seconde situation est assez commune : « ...les entreprises ont pu prendre l’habitude de chercher (et de trouver), en période de chômage élevé, le candidat « idéal », doté de qualités et de compétences supérieures à celles strictement nécessaires pour les fonctions à occuper ». En d’autres termes, pas étonnant que les entreprises qui exigent un bac pro et une expérience pour un CDD d’agent de fabrication (à la chaîne), rémunéré guère mieux que le SMIC, fassent souvent chou blanc.

Ce que disent les chiffres

Le tableau qu’on peut dresser à partir des statistiques de l’ANPE ne corrobore pas les affirmations du MEDEF. Minoritaires sont les professions qui affichent des offres non pourvues : informaticiens, conducteurs de véhicules ou d’engins de travaux publics, ouvriers agricoles, ouvriers non qualifiés du bois, bouchers, charcutiers, boulangers, serveurs, infirmières, et dans une moindre mesure, caissières, agents de sécurité, chauffeurs. Une grande majorité de professions continuent d’enregistrer légèrement plus de demandes que d’offres d’emplois : 9 offres pour 10 demandes de janvier à juin 2000, 8 pour 10 d’avril à septembre.

La situation en informatique, secteur qui a connu un rapide essor (plus de 10 000 postes nouveaux par an) fait figure d’exception. Jetons un coup d’œil sur les ouvriers agricoles : 16% d’entre eux sont demandeurs d’emploi, et pourtant les offres sont 3,5 fois plus nombreuses que les demandes (un record). La clé du paradoxe ? 93% de ces emplois sont des contrats de moins de 6 mois. Sans parler de la pénibilité, des bas salaires, des difficultés de logement… Dans l’hôtellerie - restauration, il y a 15 emplois de serveurs vacants pour 10 candidats. Pourtant, plus d’un serveur sur 5 est demandeur d’emploi. Pas étonnant, dans une profession où les employeurs foulent aux pieds le droit du travail et imposent notamment des horaires extravagants.

Les années 80-90 ont vu proliférer des emplois dont le manque d’intérêt, la pénibilité, l’absence d’avancement n’étaient compensés par aucun avantage salarial : caissière de supermarché, manœuvre du bâtiment ou du bois, agent de gardiennage, chauffeur routier. Seul le sous-emploi massif pouvait contraindre les moins qualifiés à les accepter. Pour légère que soit l’embellie actuelle du marché du travail, elle a suffi à faire fuir les candidats. La légère pénurie que connaissent ces métiers à bas salaires n’a donc rien de mystérieux.

Les infirmières (avec 2 offres par candidat) sont un cas à part dans la mesure où le quota national de places en formation est fixé par l’Etat qui veille depuis des années à sous-recruter dans les écoles parallèlement à la politique de réductions d’emplois dans le secteur hospitalier : on peut parler de pénurie planifiée administrativement.

Au total, les pénuries stricto sensu ne sont avérées que pour une poignées de professions (informaticiens, infirmières, bouchers, boulangers, charcutiers). Dans les quelques autres métiers où les offres ne sont pas pourvues, ces difficultés sont d’abord imputables au comportements des employeurs eux-mêmes qui persistent à exiger des niveaux de qualification et d’expérience élevés tout en imposant variabilité horaire, bas salaires, précarité et entorses multiples au droit du travail. Moins que le manque de main d’œuvre, ce que redoute le patronat c’est en fait une évolution du rapport de force avec les demandeurs d’emplois (et avec eux tous les travailleurs) moins défavorable à ces derniers.

Jamais en effet le boom des profits des entreprises depuis les premier tiers des années 80 n’aurait été possible sans des taux élevés de chômage. Cette vérité fondamentale inspire les organismes patronaux qui multiplient les propositions pour restaurer la « fluidité » du marché du travail. Des mesures que la gauche plurielle ne se fait guère prier pour reprendre à son compte !

Julien FORGEAT


A quand la pénurie de chômeurs ?

Il y a deux millions de chômeurs recensés mais 3 millions de chômeurs réels (selon les chiffres officiels). Un rapport récent de l’INSEE fait état de 4,2 millions de pauvres en France soit 7,3 % de la population. Cela signifie survivre avec 3500 F par mois ! A noter que pour ces organismes, on n’est plus pauvre avec 3550 F par mois ! En réalité, il y aurait en 2001 plus de 4 millions de chômeurs et 4 millions de précaires !


Ce que veulent les patrons

Les jérémiades patronales au sujet de la pénurie de bras ont surtout pour fonction de justifier une batterie de mesures visant à améliorer la « fluidité » du marché du travail, c’est à dire à accroître la concurrence des salariés entre eux. Le rapport déjà cité de la Chambre de Commerce et d’Industrie de Paris en donne un échantillon significatif (Les difficultés de recrutement : quelles réalités ? quels remèdes ?, 21 décembre 2000) :

  • « amplifier le différentiel entre minima sociaux et revenus d’activité », c’est à dire forcer les allocataires sociaux à revenir sur le marché du travail à n’importe quelles conditions en leur retirant leur allocation (PARE). Le rapport exhorte les employeurs à ne pas céder à la tentation des hausses de salaires et à laisser ce soin à l’Etat (prime à l’emploi, exonérations de charges) ;
  • développer l’alternance et les stages afin d’exploiter plus aisément la jeunesse d’âge scolaire ;
  • subventionner les déménagements par des réductions d’impôts ou l’accroissement des aides des Caisses d’Allocations Familiales ;
  • ramener les plus de 60 ans sur le marché du travail en légalisant complètement le cumul emploi – retraite ;
  • assouplir la délivrance d’autorisations de travail aux étudiants étrangers et stimuler le « recours à la main d’œuvre étrangère ».

[1Le Monde du 15.11.2000

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