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Archives > Convergences Révolutionnaires > Numéro 38, mars-avril 2005 > DOSSIER : Amérique du Sud : une nouvelle gauche… contre les travailleurs

DOSSIER : Amérique du Sud : une nouvelle gauche… contre les travailleurs

Le PT brésilien, du « parti large » au parti de gouvernement

Mis en ligne le 10 mars 2005 Convergences Monde

Les dernières élections municipales brésiliennes, en octobre 2004, ont permis de mesurer les progrès de l’institutionnalisation du Parti des Travailleurs (PT). En chiffres globaux, il a progressé, recueillant 16,3 millions de voix au premier tour, contre 11,9 millions aux municipales de 2000. Mais, à y regarder de plus près, il a progressé surtout dans les petites villes, où la politique « responsable » de Lula et ses alliances avec certains partis conservateurs semblent lui rallier toujours plus de notables. À remarquer, le fort recul du parti dans les grandes villes ouvrières. Il perd les municipalités de Sao Paulo, Rio de Janeiro, Curitiba, Maringa, Goias, Belem... et un symbole de taille, celle de Porto Alegre, « capitale mondiale du mouvement altermondialiste  ». Ces revers reflètent les désillusions de la base traditionnelle d’un parti, qui avait placé le plus d’espoirs dans l’arrivée de Lula au pouvoir.

Aux origines du PT

La naissance, puis le développement explosif du PT a été un événement majeur du mouvement ouvrier brésilien des trente dernières années. Dans les années 1970, le pays vivait sous la botte d’une dictature militaire. En 1978 et 1979, des centaines de milliers de métallos se mirent en grève. À leur tête Lula, un jeune métallurgiste de Sao Paulo, issu des quartiers pauvres. Il devint une figure politique nationale. Sa lutte pour la reconnaissance des droits syndicaux lui valut d’être emprisonné. Mais le pouvoir militaire, usé, dut s’engager dans un processus de libéralisation politique. La personnalité de Lula servit de catalyseur à la création du Parti des Travailleurs.

Le fait que le parti se soit forgé dans une période de lutte de classes violente n’empêcha nullement, dès sa genèse, ses tendances explicitement réformistes. Lula lui-même était issu des milieux de la gauche catholique, proche de la « Théologie de la Libération ». D’autres politiciens présidant à la fondation du PT étaient encore moins subversifs, tels d’anciens membres du Parti du mouvement démocratique brésilien, l’opposition officielle à la dictature. Pour ceux-là, le PT devait constituer un grand parti capable de moderniser la vie politique brésilienne sans remettre en cause l’ordre social ; un parti dont l’un des mérites, et non le moindre, serait de canaliser, encadrer, domestiquer la contestation ouvrière.

L’extrême gauche : entrisme ou noyade ?

Les organisations d’extrême gauche, notamment trotskistes, s’engagèrent dans la construction du PT. Le caractère réformiste du parti n’impliquait certes pas que les révolutionnaires refusent forcément d’y militer. Comment influencer le mieux, du dedans ou du dehors, les milliers d’adhérents qui affluaient vers ce parti (26 000 adhérents lors de sa création, 70 000 cinq mois plus tard) ? Comment se donner les moyens de gagner aux idées révolutionnaires un nombre important de ces militants, tout particulièrement dans la classe ouvrière ? Mais le pari que le PT puisse offrir une tribune pour défendre des perspectives de transformation révolutionnaire d’une société comme celle du Brésil, où l’exploitation capitaliste présente ses traits du tiers-monde ? D’autant plus compromis qu’on abandonnait l’objectif de construire un parti communiste révolutionnaire, un parti pour la lutte de classe.

Le moins qu’on puisse dire est que la majorité des tendances trotskistes se laissèrent éblouir par l’apparente réussite du PT. Ainsi Démocratie socialiste (DS), la tendance au sein du PT appartenant au Secrétariat unifié (SU) de la IV° Internationale (la branche dont fait partie en France la LCR) : cette organisation déplorait que, dès la fondation, ait été exclue par la direction du PT « la conception qui a présidé au lancement du PT [...] selon laquelle notre parti est un mouvement pour l’indépendance politique des travailleurs ». Mais cela n’empêchait pas la direction du SU de théoriser que la tâche de l’heure était la construction en soi du PT, en se payant de mots : « avec notre poids dans le PT et la qualité de nos cadres, nous pouvons être la force motrice pour gagner la majorité du parti à une conception révolutionnaire ». Dans l’extrême gauche internationale, en France et ailleurs, le PT fut présenté comme le modèle du « parti large » où s’aiguiserait tout naturellement la conscience de classe.

Le pouvoir, cette « expérience inédite »...

Douze ans après sa première candidature, Lula parvint à la présidence du Brésil le 27 octobre 2002. Au fil des campagnes, la radicalité de son propos avait eu le temps de s’émousser, et ses alliances de s’élargir toujours plus à droite. La campagne 2002 ne faisait plus que dans le « Lula light », selon l’expression de certains de ses propres camarades. Le vice-président choisi par Lula pour cette dernière élection était José Alencar, magnat de l’industrie textile, membre du Parti Libéral (dit de centre droit). Tout un programme.

Le dirigeant du PT parlait certes encore d’un plan de réforme agraire censé répondre au mouvement des sans terre. Il continuait à faire des phrases sur le fait que «  le marché doit comprendre que les Brésiliens ont besoin de manger trois fois par jour et que beaucoup de gens ont faim  ». Mais derrière l’énonciation, avec un accent humaniste catholique, de quelques formules keynésiennes, le programme réel du président Lula n’avait plus rien même de réformiste. Au cours de la campagne qui devait porter le PT au pouvoir, le FMI proposa un prêt de 30 milliards de dollars au Brésil, assorti bien évidemment de conditions draconiennes de remboursement et d’un plan d’austérité incompatible avec la moindre politique minimale de « New Deal ». Conditions acceptées par avance par Lula.

Son élection fut saluée par José Sarney, président du Brésil de 1985 à 1990, en ces termes : « Je pense que Lula a rendu un grand service au pays dans cette succession, car avec la crise sociale, le chômage, la violence urbaine, avec la terreur qu’on voit partout, la situation d’agitation nationale, s’il n’était pas l’homme qu’il est et qui a canalisé les espoirs du peuple en assurant une succession calme, alors la campagne présidentielle aurait frôlé l’explosion sociale ».

L’une des premières réformes du gouvernement PT fut le démantèlement du système de retraite des fonctionnaires, n’ayant pas grand-chose à envier à celui opéré au même moment en France par le si peu altermondialiste Raffarin. Les retraites du public furent alignées sur celles (nettement moins avantageuses) du privé, avec augmentation de sept ans de l’âge minimum de départ, création d’un impôt de 11 % sur les retraites dépassant les 320 euros mensuels, et plafonnement des retraites à 730 euros par mois pour tous. Lula affronta à cette occasion sa première grève importante, rassemblant plus de la moitié des fonctionnaires, alors que les responsables de la CUT (Centrale unique des travailleurs), liée au PT, opposés à la grève se faisaient quelque peu chahuter par les syndicalistes du secteur public.

... et si souvent fatale

Les militants des tendances trotskistes restées dans le PT malgré son changement de langage et ses alliances, ont tenu à rester solidaires du pouvoir. Miguel Rossetto, dirigeant de DS, fut nommé ministre « du développement agricole », cautionnant l’ensemble de la politique gouvernementale. Quant aux plans de réforme agraire Rossetto-Lula, ils ne se sont à ce jour pas révélés plus efficaces que ceux du précédent président Cardoso, au même stade de son mandat. Les 75 % des 36 800 familles installées sur des terres lors de la première année de gouvernement PT figuraient déjà dans les projets Cardoso. Les terres distribuées sont situées dans des zones difficilement cultivables.

Le PSOL ou l’éternel recommencement

Les majorités de DS et d’autres courants trotskistes restent solidaires du gouvernement Lula, malgré sa politique profondément anti-ouvrière. D’autres ont quitté le PT ou s’en sont fait exclure. Comme le courant exclu en 1992 pour avoir participé à des manifestations populaires contre le président Collor, accusé de corruption, et qui a fondé ensuite le PSTU. La sénatrice Heloisa Helena, membre de DS et trois parlementaires appartenant à d’autres tendances d’extrême gauche, ont été exclus du PT en décembre 2003 pour avoir refusé de voter la casse des retraites.

C’est autour de ces derniers, et principalement de la sénatrice Heloisa Helena, que s’est constitué il y a quelques mois un nouveau parti, le Parti du socialisme et de la liberté (PSOL). Mais rien dans son programme ne semble indiquer qu’il veuille se définir sur une base politique plus claire que le PT des origines. Et de reprendre au contraire la vieille formule d’un parti qui réaliserait « l’unité des réformistes et des révolutionnaires », avec un slogan « Un nouvel espoir, Heloisa 2006  » (date des prochaines élections présidentielles).

S’il y a des perspectives à proposer aux sympathisants du PT revenus de leurs propres illusions en Lula, ce n’est évidemment pas de les ré-illusionner.

Benoît MARCHAND

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