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Le CPE passera-t-il l’hiver ?

28 février 2006 Politique

Au moment où nous écrivons, il est sans doute bien tôt pour répondre à la question. Nous sommes encore à 10 jours de la nouvelle journée d’action nationale annoncée pour le 7 mars par les confédérations syndicales de salariés et les organisations étudiantes et lycéennes. Et deux zones sur trois, donc approximativement les deux tiers des lycées du pays sont toujours en vacances, étalées tant pour les lycéens que pour les étudiants tout au long de ce mois de février.
Cela a sans aucun doute contribué à donner au mouvement qui se dessine depuis quatre semaines une allure décousue et disparate, rendant difficile de se faire une idée d’ensemble sur l’importance que la mobilisation a pu atteindre. Qu’elle ait peiné à démarrer dans bien des endroits, voire peine encore, ne fait guère de doute. Pourtant, si dans bien des facs les premières Assemblées générales n’ont pas réuni beaucoup plus que le petit nombre des syndicalistes étudiants et des militants politiques de gauche et d’extrême gauche, que dans d’autres il n’y a même pas eu encore d’AG du tout, dans certaines elles ont au contraire dès le début ou très rapidement impliqué une masse d’étudiants ordinaires, comme à Toulouse ou Rennes par exemple.
Les manifestations ont de même connu des participations diverses : nombre très réduit ici, des milliers au contraire ailleurs, et parfois dans la même ville une participation squelettique un jour, abondante au contraire le suivant.
Il serait certes faux d’attribuer cette situation aux seuls aléas de la vie scolaire et universitaire, même si vacances, examens ou partiels ont pesé. Beaucoup de jeunes, comme de moins jeunes d’ailleurs, sont loin d’être convaincus de la vraie nocivité du Contrat première embauche tel que proposé par le gouvernement. Beaucoup ont mis du temps à prendre simplement connaissance du projet de Villepin, et aujourd’hui encore une partie n’en a qu’une vague idée. Ensuite sa portée a été loin d’apparaître d’emblée à tous ; aujourd’hui encore nombreux sont ceux sensibles à la propagande gouvernementale déversée à profusion de discours et d’interviews de ministres. Le CPE n’est sans doute pas une panacée, mais après tout ne vaut-il pas mieux que rien ? Ne serait-il quand même pas un moyen de réduire le chômage des jeunes ? Son grand frère, le CNE, après six mois de vie seulement, n’a-t-il pas contribué à la baisse du chômage comme le prétend le gouvernement (c’est un mensonge éhonté mais pas évident à tous, tant on serine les chiffres statistiques officiels bien plus que les démentis des syndicats de l’Insee eux-mêmes).
Ceci dit, il ne fait pas de doute que la connaissance du projet gouvernemental en même temps que la conscience de son pouvoir de nuisance a grandi au fil de ses quatre dernières semaines d’agitation. Et cela grâce à cette agitation d’ailleurs, grâce aux manifestations qui se sont multipliées même très minoritaires, grâce aux occupations et aux grèves dans certaines facs et dans certains lycées même quand elles n’ont été le fait que d’une petite partie des étudiants, grâce aux explications par tracts, affiches et prises de paroles même si au début elles n’étaient que le fait de petits groupes, généralement de jeunes, Unef et autres syndicats étudiants, JS, JC, JCR, CNT, Fraction puis majorité de LO, et d’autres encore. Cette agitation, groupusculaire au début, a contribué à pousser les confédérations syndicales à organiser la première journée d’action nationale du 7 février. Et celle-ci, malgré son prétendu insuccès proclamé par les médias et le gouvernement, en mettant plus de 200 000 salariés et jeunes dans la rue (police dixit), a contribué à servir de caisse de résonance au problème. Comme cette agitation embryonnaire a certainement poussé la gauche à prendre des postures plus combatives... surtout au Parlement, c’est vrai, donc sans danger pour le gouvernement. Pourtant que le PS l’ait voulu ou non, cela aussi a contribué à poser le problème sur la place publique. Oui, ce sont décidément les militants et les organisations qui se sont lancés dans cette bagarre sans attendre d’être sûrs des réactions de la majorité des jeunes ou de la population, qui avaient raison. D’autant plus que c’est la seule façon de mettre les chances de leur côté de gagner à la longue cette majorité.
Ce qui ne fait pas de doute non plus c’est que la mobilisation a continué à croître. Aujourd’hui, elle est encore loin du point maximum - du moins nous l’espérons - mais même en dents de scie et avec ses hauts et bas, au fil des jours elle s’est en gros maintenue là où elle a commencé le plus fort, et accrue là où elle a démarré au plus bas. On peut en voir la preuve dans le fait que dès leur retour des vacances, lycéens et étudiants de la zone C, Région parisienne et Sud-Ouest, ont pris le relais de ceux des zones B puis A parties à leur tour en congés, dont Toulouse et Rennes, et manifesté ce jeudi 23 février à Paris et plusieurs autres villes.
Pas gagné, c’est sûr. Mais pas perdu non plus. C’est sûr aussi.

Le véritable enjeu

A en croire les commentaires des médias l’enjeu essentiel de cette bataille pour le retrait du CPE serait l’avenir... de Villepin (et par ricochet de Sarkozy). D’où l’attention portée par les médias à la cote du Premier ministre dans les sondages plus qu’au nombre croissant des manifs étudiantes.
On peut supposer en effet que si Villepin était obligé de revenir sur le CPE son image serait quelque peu ternie aux yeux de ses mandants (et bailleurs de fonds) capitalistes. Une bonne raison pour lui de se cramponner, comme d’autres en leur temps prétendaient rester droits dans leurs bottes face à la colère populaire ? Sans doute. Quoique... la bourgeoisie est capable de faire la part du feu, ou de comprendre que ses représentants doivent parfois la faire : Balladur en son temps avait dû reculer sur le CIP, le « smic jeunes », projet du même tabac que le CPE de Villepin ; il n’en a pas moins eu les appuis et l’argent nécessaires pour se présenter aux présidentielles suivantes et y faire presque jeu égal avec Chirac. Même s’il tient beaucoup à sa candidature en 2007, Villepin peut être lui aussi amené à se faire une raison et à reculer... si nous sommes nombreux à le contraindre.
En fait pour la bourgeoisie, et donc pour Villepin lui-même, l’enjeu est ailleurs que dans le nom du futur président. Le CPE est une bataille de plus contre le monde du travail. Elle a été précédée de bien d’autres et est destinée à être suivie d’autres encore. D’après les confidences de Villepin lui-même d’ailleurs, ce n’est qu’une étape vers la fin effective du CDI pour tous qui pourrait être proposée dans les six mois, comme l’introduction du CNE en août dernier a permis six mois plus tard... de proposer le CPE. Et cette régression supplémentaire officialisée et admise - c’est-à-dire une défaite de plus du monde du travail avec ce que toute défaite entraîne de démoralisation parmi les travailleurs et surtout parmi les militants - cela rendra plus facile de porter les autres coups déjà programmés au droit du travail et aux acquis sociaux. C’est ainsi que depuis deux ou trois décennies, de reculs en reculs, de défaites en défaites, d’abandon en abandon, la bourgeoisie contraint le prolétariat d’un pays comme la France à un retour d’un siècle en arrière - peut-être pas en terme de niveau de vie mais en tout cas en terme de droits ou d’absence de droits - et tend à ramener une situation où chaque travailleur se trouvait pieds et poings liés à la disposition absolue des capitalistes.
Oui, voilà l’enjeu. Pour les jeunes (ou du moins la grosse majorité d’entre eux, mis à part les rejetons de la soi-disant élite qui peuvent croire leur avenir assuré dans cette société capitaliste... la presse a rapporté ainsi l’indifférence des étudiants de quelques grandes écoles), mais aussi pour tous les autres travailleurs, l’accélération de la remise en cause des acquis et de l’installation d’une plus grande précarité pour tous, y compris pour les générations qui s’en croyaient plus ou moins préservées.

La gauche à l’offensive ?

Pour une fois la gauche et les confédérations syndicales ont réagi avec une rapidité à laquelle elles ne nous avaient pas habitués depuis longtemps. Auraient-elles jugé que la coupe était pleine et qu’elles ne pouvaient plus avaler de nouvelles couleuvres sans se déconsidérer définitivement après avoir laissé passer sans coup férir le CNE cet été pour se contenter d’une journée d’action... deux mois plus tard et sans donner la moindre suite ? Ont-elles voulu prévenir la concurrence de l’extrême gauche, supposant a priori que le CPE était susceptible de remuer la jeunesse étudiante et lycéenne, terrain sur lequel cette concurrence reste la plus forte, voire celle des banlieues dont la révolte il y a trois mois les a épouvantées tout autant que la droite (jeunesse prolétarienne qui sera la première cible et la première victime du CPE) ?
Toujours est-il que le PS a donné particulièrement d’éclat à sa bataille parlementaire. La moindre des choses alors que Villepin bousculait le Parlement en avançant arbitrairement la date de la discussion de la loi, puis soulignait sa totale futilité en recourant au 49-3 ? Certes. Mais quels que soient les calculs politiciens de Hollande ou Strauss-Kahn - certitude qu’ils pouvaient avoir que cette bataille compterait pour du beurre et ne pouvait prêter à conséquence, volonté de saisir une occasion sans risque de donner des raisons de voter pour eux en 2007 - cette opposition pour la montre a contribué aussi à mettre la question du CPE sur la place publique.
Comme a contribué aussi à le faire la journée de manifestations du 7 février organisée par les confédérations syndicales avec le soutien de toute la gauche, incitées par les organisations étudiantes à l’invitation desquelles il leur était, il est vrai, difficile de se dérober. Certes la participation a été moyenne pour une telle journée (un « échec » a dit la presse inspirée par le gouvernement). Pourtant les 200 000 à 400 000 manifestants, selon la police ou les organisateurs, alors que le CPE était encore loin des préoccupations de la majorité des travailleurs et même de la jeunesse, ont bien aidé la mobilisation à monter d’un cran.
Jusqu’où peut aller cette volonté de lutte de grandes organisations syndicales et partis de gauche ? On peut, on doit même, rester méfiant. Le passé, y compris récent, en particulier leur complète dérobade en août dernier à l’occasion de l’institution du CNE, suffirait pour cela. Une déclaration comme celle de Hollande, faite en pleine « bataille » parlementaire - « Soyons réalistes, le texte va passer. Le travail d’explication que nous engageons trouvera son dénouement non dans la rue mais dans les urnes, en 2007 » - démontre pour le moins que le chef du PS ne se prépare à livrer réellement combat ni dans la rue ni dans l’immédiat.
Pourtant - contraste avec l’attitude adoptée durant l’année passée - dans les 3 jours qui suivaient le 7 février, les confédérations syndicales, toujours en liaison avec les organisations étudiantes, acceptaient de lui fixer une suite et de donner un nouveau rendez-vous dans la rue, quatre semaines plus tard mais immédiatement après la fin des vacances lycéennes. Et du coup le mouvement, même balbutiant, même se cherchant, avait un objectif, le 7 mars, et un encouragement à en faire une nouvelle étape de la mobilisation.

Objectif : le 7 mars... et la suite

Le 7 mars permettra donc une prochaine vérification de l’ampleur de la mobilisation contre la politique du gouvernement. Et si cette vérification est faite, il peut être un tremplin pour le développement de cette mobilisation.
Notre tâche immédiate est donc de préparer cette journée, dans la jeunesse, les lycées et les universités, mais aussi le reste de la population, les quartiers populaires et les entreprises. D’abord en continuant l’explication de ce que signifie réellement le CPE, en particulier auprès de tous ceux qui ne voient pas clairement qu’il constitue bien un nouveau pas pour installer la précarité pour l’ensemble du monde du travail. Ils sont encore nombreux. De la capacité à les persuader dépend l’importance de la participation aux manifestations, et aux grèves, le 7 mars et une suite éventuelle.
Dans ce travail il est nécessaire d’entraîner le maximum de monde. C’est ce qui a commencé à se faire dans nombre d’universités, voire de lycées où des collectifs, comités, coordinations ou assemblées diverses rassemblent militants syndicalistes, de gauche et d’extrême gauche de toute obédience, ou sans obédience, pour préparer les prochaines étapes du mouvement. C’est ce qu’il faut tenter dans les entreprises en rassemblant travailleurs syndiqués et non syndiqués, politiques ou sans appartenance, pour les appels à la manifestation, voire à la grève puisque un certain nombre de syndicats et même de confédérations, Sud ou FO, parlent de grève ce jour-là.
Notre méfiance vis-à-vis des directions de la gauche ou des syndicats ne doit pas disparaître. Mais ce n’est certainement pas au moment où ces directions elles-mêmes vont dans le bon sens qu’il faut faire montre de sectarisme... vis-à-vis de ceux qui les suivent. Les gauchistes qui dans les différents organismes étudiants refusent les manœuvres bureaucratiques d’une Unef sous influence du Parti socialiste (car les tendances bureaucratiques n’attendent pas un âge avancé pour se faire jour) ont raison. Mais ils auraient tort de livrer un combat systématique sur tout et sur rien, et donc en fait aussi sectaire que les attitudes qu’ils prétendent combattre, sous prétexte que plane l’ombre du PS et qu’ils n’ont, à juste titre, pas confiance dans ce parti. Gagner la majorité des étudiants au mouvement se fera sur une politique, pas sur le nom ou le renom d’une boutique.
D’autant plus qu’assurer une suite au 7 mars - tâche indispensable, quelle que soit l’importance de cette journée - se fera d’autant mieux qu’un maximum de militants et sympathisants PS, PCF, mais aussi CGT, FO et autres auront fait leur le mouvement et ses objectifs. C’est, en plus de la participation massive des étudiants et des travailleurs, la seule garantie que les chefs de la gauche et des syndicats ne tourneront pas le dos à la lutte en cours comme ils l’ont déjà fait tant de fois et seront poussés, bon gré mal gré, à accompagner le mouvement jusqu’aux limites de ses possibilités... qui restent à découvrir.
24 février 2006

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