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La restauration bourgeoise en Russie

Texte de la minorité au congrès de LO de 1993

1er décembre 1993 Monde

Durant l’année écoulée la contre-révolution sociale, c’est-à-dire la mise en place et la restauration d’une véritable classe bourgeoise, s’est poursuivie en Russie. A grands pas.

Le remarquable est que les querelles, voire les véritables guerres, entre les différents politiciens, factions ou partis n’ont en rien entravé ce changement social qui est bien le phénomène essentiel qui se déroule dans l’ex-URSS. La preuve en est que le remplacement de Gaïdar en décembre 92 par Tchernomyrdine n’a en rien affecté le plan de « réformes » et le programme de privatisations concocté sous la direction du premier. Tchernomyrdine était pourtant présenté - et est peut-être - comme l’homme du clan militaro-industriel, l’apparatchik, le partisan de l’industrie étatisée.

La preuve aussi c’est que les conflits, de toutes sortes, qui ont opposé le pouvoir central aux pouvoirs régionaux n’ont en rien changé le fait que les transformations sociales, l’apparition de bourgeois de plus en plus nombreux et de plus en plus riches, les privatisations, se sont accélérées au même rythme d’un bout à l’autre de la Fédération de Russie.

L’année 92 avait été celle de la libération des prix, qui avait entraîné une inflation de 2 000 % et celle de la mise en vente d’une grande partie des petites entreprises d’État, essentiellement dans les secteurs des services et du commerce.

L’année 93 a fait de nouveaux pas dans la même direction. L’inflation a continué, bien sûr, et atteindrait 1 000 % cette année. La privatisation des petites entreprises lancée l’année d’avant aussi : aujourd’hui 60 % appartiendraient au privé. Mais surtout on a assisté au lancement effectif de la deuxième phase des privatisations, celle des moyennes et des grandes entreprises. La privatisation de 5 000, sur les 26 000 que compterait la Fédération, est prévue d’ici la fin de l’année et celle de 3 200 d’entre elles, dont des plus grandes, comptant des dizaines de milliers de salariés, était déjà réalisée à la mi-septembre.

La dernière statistique publiée par le gouvernement russe, au début novembre, affirmait que 30 millions de personnes, soit 42 % de la population active sont employés désormais dans le privé. Certes, personne ne jurerait de l’exactitude absolue de ces statistiques. Elles indiquent bien cependant qu’il y a une expansion constante et extrêmement rapide de ce secteur privé.

Et cette expansion est bien partie pour continuer, à moins d’un véritable soulèvement ouvrier, une véritable révolution sociale, qui seule pourrait s’y opposer. Ce ne sera en tout cas pas l’État sous l’égide et avec la protection de qui se sont faites ces transformations ces dernières années. Ce ne sera pas non plus l’une quelconque des factions politiques qui détiennent aujourd’hui une parcelle de pouvoir au centre ou dans les régions. Non seulement elles ne s’y sont pas opposées, mais elles affirment toutes être pour le développement de « l’économie de marché », c’est-à-dire que le capitalisme est leur but.

D’ailleurs, fin octobre, Eltsine, en signant un décret sur la propriété privée de la terre, a bien indiqué l’intention du gouvernement de poursuivre dans cette direction. De toute évidence, en décidant d’attribuer à chaque membre des exploitations agricoles collectives un « certificat de propriété foncière », il s’agit probablement de renouveler au niveau des campagnes et de la terre ce qui a été fait déjà à celui des villes et des usines avec les « vouchers ». Sous prétexte d’un droit de propriété égalitaire et démocratique pour tous les paysans, qui peut donc être vendu et revendu, on veut permettre à un certain nombre de ceux qui ont accumulé quelques capitaux de s’emparer d’une partie des terres. Tous les observateurs soulignent pourtant que la grande majorité des travailleurs de la terre seraient hostiles aujourd’hui à revenir à l’exploitation de fermes individuelles. Qu’importe à Eltsine ! Ce n’est pas aux souhaits des paysans qu’il entend répondre, mais au désir de constituer une couche de propriétaires fonciers.

Cette contre-révolution sociale qui s’est donc accélérée cette année est dans le droit fil des transformations commencées par Gorbatchev. Personne ne pouvait sans doute savoir ce qu’il y avait dans la tête de celui-ci en arrivant au pouvoir et quels buts conscients il s’assignait. Mais, en regardant rétrospectivement le fil des événements et les mesures successives prises par l’initiateur de la perestroïka, force est de constater que s’il avait eu dès le début la volonté de rétablir bourgeoisie et capitalisme en Russie, il n’aurait pas procédé autrement. Chaque mesure, chaque décision entraînait ce qui était encore l’URSS un peu plus dans cette voie. Alors qu’il s’apprêtait à liquider la planification économique, tout s’est passé comme s’il avait planifié la restauration bourgeoise. Au point qu’Eltsine n’a eu qu’à continuer dans la voie indiquée (comme les successeurs éventuels d’Eltsine n’auront qu’à continuer la politique de celui-ci).

A commencer par la réconciliation avec l’impérialisme et tous les gages donnés à celui-ci pour s’attirer sa bienveillance et ses bonnes grâces et lui prouver que l’URSS s’apprêtait à rejoindre son camp : traités de désarmement notoirement défavorables à l’URSS mais surtout abandon des démocraties populaires et du glacis est-européen.

Puis les mesures ont succédé aux mesures, certaines limitées et toutes symboliques, d’autres essentielles, dont nous ne pouvons donner une liste exhaustive ici. Le statut du secteur privé entré en application en mars 87 semble aujourd’hui bien anodin par rapport aux privatisations actuelles. Mais il ouvrait la porte au mouvement qui n’a fait que se développer depuis. L’année suivante la loi sur les coopératives était déjà un pas notable supplémentaire : elle ouvrait la porte à la constitution d’une petite bourgeoisie commerçante ou affairiste qui s’est effectivement précipitée dans les mois qui ont suivi.

Quelques mois plus tard, à la fin de cette même année 88, la décision de permettre aux entreprises, banques coopératives, républiques ou régions d’accéder directement au marché mondial et de conserver une bonne partie des devises rapportées, démantelait le monopole étatique du commerce extérieur, c’est-à-dire portait un coup décisif à la planification. Et tous, privés comme chefs d’entreprises étatisées de se précipiter dans la brèche, de faire des affaires et du commerce, et d’entasser dans les banques occidentales des sommes aujourd’hui quasi-équivalentes à la dette russe envers... ces banques occidentales. En tout cas, lorsqu’en 90, encore sous Gorbatchev, les organismes du Gosplan ont été mis à bas, mesure hautement symbolique, la planification n’était déjà plus qu’un souvenir.

Même progression dans un autre domaine : en janvier 87 une nouvelle loi autorisait la création d’entreprises à participation de capitaux étrangers. Ceux-ci étaient cependant encore limités à 49 %. En décembre 88 cette limitation était supprimée.

Gorbatchev était peut-être inconscient et ne voulait pas rétablir capitalisme et bourgeoisie (bien qu’il ait lui-même dit le contraire !). Mais alors qu’aurait-il donc fait s’il l’avait voulu ?

A partir de 1990 en tout cas les choses sont claires. La première phase, celle des mesures partielles et diversifiées, dont l’importance était de donner le feu vert à tous les aspirants bourgeois du pays, est terminée. On passe à la seconde. Gorbatchev ne parle plus de « socialisme de marché » mais de « marché » tout court. Et surtout des plans sont avancés pour la privatisation de la plus grande partie de l’économie et de la grande industrie, auxquels les différents conseillers de Gorbatchev donnent leur nom : celui de Chataline, celui de Ryjkov... Les différences entre eux ? Le rythme, la façon de procéder. Pas le but ni le contenu. Eltsine et Gaïdar (puis Tchernomyrdine) n’auront qu’à puiser dans ces plans pour concocter le leur... et passer à la réalisation des projets de Gorbatchev.

Il est donc évident qu’avec Gorbatchev l’URSS a fait un saut qualitatif décisif. Celui prédit par l’analyse trotskyste de la bureaucratie et de l’État ouvrier dégénéré. Celui qui confirme que la bureaucratie née sur la révolution prolétarienne russe trahie n’était effectivement pas une classe originale mais une caste, qui s’était octroyé momentanément, et à la faveur d’une situation exceptionnelle, des privilèges. Mais qui aspirait fondamentalement à s’intégrer à la bourgeoisie et non à se perpétuer en tant que couche sociale originale.

Trotsky a répété à maintes reprises que si cette caste n’était renversée ni par la révolution prolétarienne ni par la contre-révolution bourgeoise, c’est elle-même qui ferait cette contre-révolution. Par en haut. Avec l’appui de l’État dont il faudrait alors, disait-il, revoir la caractéristique. C’est exactement ce qui se passe depuis la perestroïka.

Ce rétablissement du marché, du capitalisme et la remise en selle de la bourgeoisie se fait par le biais d’une crise économique terrible, d’un véritable effondrement de la production comme des échanges. Et cet effondrement est exactement proportionnel à ce rétablissement. Il a commencé très exactement aussi à partir du moment où la planification a été liquidée. C’est en 90 en effet que pour la première fois on enregistrait non plus une stagnation mais carrément un recul : le PNB de l’URSS aurait baissé de 2,3 % à 4 %, selon les estimations, cette année-là. En 91 il s’effondrait : moins 13 % paraît-il. En 1992 ça aurait été de près de 20 %. La production industrielle russe s’est contractée de 17 % durant les neuf premiers mois de 1993... selon les mêmes statistiques gouvernementales qui proclament fièrement que 30 millions de Russes travaillent maintenant pour le privé (on ne fait pas un plus bel aveu sur le sens des privatisations !).Mais le but de Gorbatchev, Eltsine et d’une manière générale toute la bureaucratie, n’est pas de sauver ni de maintenir l’économie du pays ou sa production. Que celle-ci décline pourvu qu’eux-mêmes accumulent, deviennent propriétaires, s’enrichissent ! Ils ne se comportent là d’ailleurs que comme tous les bourgeois du monde. Qu’importent aux bourgeoisies brésilienne ou mexicaine l’endettement du pays, son appauvrissement général si elles prospèrent et peuvent accumuler des capitaux (si possible dans les banques suisses ou américaines). Qu’importe aux bureaucrates que la Russie soit rejetée au rang de l’Amérique latine si eux sont devenus des bourgeois, des vrais. Il y a des vrais capitalistes même dans les pays les plus pauvres. C’est tout ce qu’ils voient.

Il est significatif d’ailleurs que l’impérialisme, États-Unis en tête, apporte démonstrativement son appui politique au gouvernement central, quel qu’il soit, et à l’homme qui le dirige sur le moment. Jusqu’au bout il a soutenu Gorbatchev. Quand celui-ci a été remplacé par Eltsine, c’est sur celui-ci que se sont reportés les attentions et les soutiens. Loin de vouloir profiter des ennuis de l’État russe, l’impérialisme cherche à le consolider et à l’aider à les surmonter. Lui en tout cas ne considère pas cet État comme celui d’une classe ennemie.

Il est significatif aussi que toutes les instances financières et économiques impérialistes soient au chevet de cet État russe. Pour l’aider à guérir... évidemment en appliquant le remède qu’elles appliquent dans tous les pays bourgeois du monde : une bonne saignée de l’économie aux dépens de la population ! Mais pourquoi le FMI prodiguerait-il tous ses conseils (car de l’argent c’est autre chose, il n’en a d’ailleurs jamais prodigué à aucun des États dont il a supervisé la politique économique) si ce n’est pour permettre d’avancer dans la réintroduction du capitalisme ? Conseils qui d’ailleurs sont très nuancés : longtemps et aujourd’hui encore, les experts du FMI suggèrent... d’aller moins vite dans les privatisations.

L’offensive de la classe bourgeoise pour s’installer et rétablir l’exploitation capitaliste, avec l’aide de l’État, a en tout cas une traduction bien concrète pour la classe ouvrière et pour la population tout entière : une baisse dramatique du niveau de vie, l’apparition du chômage, la misère qui s’étend pour les plus défavorisés, notamment les retraités. La même chose que nous connaissons, à un degré ou à un autre, dans tous les pays capitalistes depuis vingt ans que nous sommes entrés dans une période de difficultés économiques. Par là aussi la Russie a bien rejoint les rangs du capitalisme mondial.

C’est évidemment par le biais de l’inflation que les coups les plus durs ont été portés à la population laborieuse. Et cette inflation a été déclenchée par la décision, consciente, du gouvernement de libérer les prix. Pour permettre aux bourgeois de faire des affaires et de trafiquer plus facilement et librement, de piller et d’accumuler.

Cette offensive pour instaurer l’exploitation capitaliste de la classe ouvrière ne s’arrête pourtant pas là. Le chômage a commencé, et surtout menace pour les prochaines années. Déjà, officiellement ou sous des déguisements divers, il s’est répandu. Beaucoup d’usines ont instauré le chômage partiel, avec une diminution des salaires en conséquence bien entendu. Et quelques-unes ont réduit leurs effectifs.

Et surtout envisagent de le faire à l’avenir. Déjà privatisées ou non. Les bourgeois préfèreraient sans doute, comme dans tous les pays du monde, que l’État prenne sur lui de « dégraisser » comme on dit si élégamment, avant de privatiser. Mais de toute manière, avant ou après, pour faire le maximum de profits, cette réduction des effectifs et la fermeture des entreprises non rentables (du point de vue capitaliste s’entend) sont à l’ordre du jour. Experts étrangers, politiciens et bourgeois sont tous d’accord. « Il faut remettre la classe ouvrière russe au travail »... ce qui dans leur bouche signifie qu’ils sont bien décidés à priver de travail justement une bonne partie de celle-ci.

Les bouleversements qui se produisent dans la société russe relèguent au rang d’épisodes secondaires les querelles politiques des factions et des politiciens. Y compris lorsqu’ils finissent par en découdre à la mitrailleuse et au canon comme viennent de le faire Eltsine et le gouvernement d’un côté, Khasboulatov, Routskoï et le parlement de l’autre.

Exactement comme le coup d’août 91 a eu certes beaucoup d’importance pour la carrière politique de Gorbatchev... mais aucune pour les transformations sociales qu’il avait initiées et qui ont continué avec son rival Eltsine.

Vouloir donc distinguer dans ces différentes équipes ou plutôt clans qui sont les démocrates et les autoritaires, les conservateurs et les libéraux, est une gageure. Comment dire même qui peut être classé à droite et qui à gauche ? Même au sens occidental du terme où gauche et droite désignent des politiciens voire des politiques aussi bourgeois les uns que les autres.

Routskoï qui brandit le drapeau rouge d’une main, mais le drapeau tsariste de l’autre, serait-il plus « communiste » qu’Eltsine ? La question n’a évidemment aucun sens, comme on sait qu’elle n’avait aucun sens pour aucun politicien depuis qu’il est évident que toute la bureaucratie, sans aucune exception visible, a pris pour programme le retour au capitalisme... et au plus vite.

En fait il ne s’agit là que de cliques qui, à la faveur des bouleversements sociaux, essaient de s’emparer du pouvoir ou d’une partie du pouvoir. Les politiques des uns et des autres ne se différencient pas sur l’orientation fondamentale mais éventuellement sur les rythmes des « réformes » ou leurs modalités. De ces politiques d’ailleurs ils en changent et les échangent entre eux. Au gré des appuis qu’ils cherchent ici ou là, les démocrates deviennent des autoritaires, les « rouges » s’allient aux « bruns ».

Il en est de même des pouvoirs régionaux sur les querelles desquels avec le pouvoir central il a été glosé à n’en plus finir.

Certes, à la faveur de tout bouleversement d’importance - et c’est tout de même une contre-révolution sociale qui se produit là-bas, même si c’est par en haut - il y a la tentation pour tout pouvoir régional ou même local d’accroître ses prérogatives aux dépens du centre. Elle se double dans un grand pays comme la Russie de la tentation pour les bourgeoisies, même naissantes, des régions les plus riches de tenter de tirer leur épingle du jeu en allant leur propre chemin. En leur temps les États-Unis avaient connu les mêmes problèmes, certains États luttant pour un centre des plus faibles. Et il fallu même une guerre, la première des grandes et sanglantes guerres modernes, pour régler la question entre « fédérés » et « confédérés ».

La Russie n’est certainement pas à l’abri de tels risques et de tels problèmes. Ils sont inhérents, justement, à toute société bourgeoise.

Ils sont pourtant contrebalancés par la conscience pour une partie au moins de la bourgeoisie et de ses représentants politiques de l’intérêt politique et économique de conserver un vaste ensemble. Contrebalancés aussi par la volonté de l’impérialisme de peser dans ce sens... qui est aussi le sens de ses intérêts. Même si les capitalistes occidentaux ou japonais ne se bousculent pas actuellement pour aller investir en Russie (ou dans les autres pays de l’ex-URSS), ils tiennent à y voir s’établir la situation la plus favorable... pour pouvoir le faire un jour.

La preuve, l’attitude constante prise par l’impérialisme vis-à-vis de tous les pays limitrophes qui ont réclamé puis pris leur indépendance. Dans aucune des querelles l’impérialisme n’a pris fait et cause pour l’un quelconque d’entre eux contre la Russie. Les Baltes, qui avaient cru en leur temps qu’ils seraient accueillis les bras ouverts pour rompre avec Moscou, en ont fait les premiers l’amère expérience. D’autres après eux. Le dernier en date étant peut-être Chevardnadze qui, venu réclamer de l’aide dans ses conflits avec ses rivaux géorgiens ou abkhazes, s’est entendu répondre de s’adresser à Moscou, dont les troupes soutenaient justement au même moment les Abkhazes. Ce qu’il a fait d’ailleurs. L’ancien ministre des affaires étrangères de Gorbatchev sait ce que les conseils de Washington veulent dire.

Certes l’impérialisme est à peu près impuissant à empêcher ou régler les conflits entre les clans et les factions qui peuvent éclater aux différents coins de l’ancienne URSS. Comme il l’est devant les conflits de même type qui peuvent éclater partout dans le monde, de l’Angola à la Yougoslavie. Tout ce qu’il peut faire c’est de soutenir celui qui peut servir éventuellement de gendarme dans la région : ici Moscou et la Russie.

D’ailleurs ces derniers temps on assiste à un retour du balancier. Sans doute détrompés dans les illusions qu’ils entretenaient sur les vertus de l’indépendance et de la souveraineté, s’étant heurtés aux dures réalités du monde impérialiste, une partie au moins des dirigeants et des nouvelles bourgeoisies locales reviennent vers Moscou. L’Ukraine a accepté de régler une partie de ses querelles avec la Russie. Un bon nombre de ces États ont accepté de rejoindre la « zone rouble ».

Eltsine en décidant de régler par la force et l’intervention militaire son conflit avec le parlement avait sans doute d’abord en vue la possibilité de se débarrasser des opposants qui le harcelaient depuis des mois.

Mais l’assaut donné à la Maison blanche - et on sait aujourd’hui que le gouvernement l’a voulu plus sanglant qu’il n’était nécessaire pour vaincre - a eu certainement valeur d’avertissement plus large. De même les mesures qui ont suivi pour museler la presse d’opposition ou interdire certaines formations politiques.

C’était un avertissement que le cas échéant Eltsine était prêt à instaurer le régime autoritaire que certains de ses amis soi-disant démocrates le pressent de mettre en place. Pour pouvoir conduire le pays sur la voie capitaliste sans obstacle... c’est-à-dire sans avoir à se préoccuper des factions politiques, mais surtout de la population et de la classe ouvrière. Celles-ci ont encaissé des coups très durs. Elles vont en avoir à encaisser d’autres. Eltsine vient de leur dire, au frais des parlementaires, qu’il est prêt à réprimer sans pitié.

Pour mettre les points sur les i, Gratchev vient de dévoiler la « nouvelle » doctrine militaire russe. Tellement nouvelle qu’il s’agissait simplement de dire que l’armée russe se réservait le droit d’intervenir dans les pays de l’ex-URSS... et dans la Fédération de Russie. A bon entendeur salut ! Quant à savoir si cette intervention, si elle avait lieu, servirait à faire dictateur Eltsine... ou bien Gratchev (ou un autre militaire), le ministre-général ne l’a pas dit.

Face à la restauration bourgeoise qui se fait sur son dos, le prolétariat russe n’a pas été sans réactions. Parfois même d’importance comme certaines grèves des mineurs. Il tente de défendre ses salaires comme ses conditions de vie. Il fait même reculer parfois ses exploiteurs ou leurs représentants politiques.

Mais après près de soixante-dix ans pendant lesquels les bureaucrates ont prétendu parler en son nom, tout en le bâillonnant soigneusement, quand ce n’était pas en l’exécutant à la mitrailleuse quand il protestait, ses réactions sont dispersées, au coup par coup, défensives. Visiblement il n’a pas d’organisations à lui, pas plus syndicales que politiques, ou alors elles sont embryonnaires.

Or aujourd’hui le prolétariat russe n’a pas seulement affaire à un appareil d’État hostile. Il a aussi en face de lui des millions de bourgeois, petits ou grands, devenus propriétaires il y a peu, ayant amassé de nouvelles richesses ces dernières années, et probablement tenant à ces propriétés et ces richesses au point d’être prêts à tout. Et ces millions sont destinés à grandir encore dans la période qui vient, en nombre comme en richesses, en âpreté aussi. A moins que l’État qui les protège, les favorise, les sert et s’appuie dessus ne soit renversé... et les nouveaux bourgeois expropriés.

Il est vrai que nous ne sommes certainement pas en mesure de définir un programme pour le parti révolutionnaire ouvrier russe. Nous, nous ne pouvons qu’affirmer la nécessité de ce parti, en sachant qu’il est à bâtir entièrement, en partant des réalités de la lutte de classe telle qu’elle peut exister en Russie.

Pour comprendre la situation nouvelle de la société russe, la nature de la contre-révolution sociale qui se déroule là-bas, comment l’État ouvrier issu de la révolution de 1917 a pu dégénérer au point de se transformer en État bourgeois servant de vecteur et d’instrument à la restauration du capitalisme et de la bourgeoisie, il est certain que les analyses de Trotsky sont toujours non seulement d’actualité mais indispensables. Toutes ses analyses, pas seulement celles concernant l’État et la bureaucratie de son temps, mais aussi celles sur la nature et l’avenir possible de cet État et de cette bureaucratie.

Il est sûr également que c’est du Programme de Transition que les révolutionnaires russes devront s’inspirer. Là aussi en se rappelant que ce programme forme un tout et non des chapitres étroitement cloisonnés. Avec la restauration de la bourgeoisie, les tâches à moyen terme comme les revendications immédiates du prolétariat russe changent en partie. Les voies à emprunter et les obstacles à abattre ne sont plus exactement les mêmes, les ennemis à combattre non plus.

Mais que le prolétariat russe en soit réduit à connaître la même situation que celle du prolétariat du reste de la planète, à faire face directement à l’exploitation et l’oppression capitaliste, n’infirme certainement pas la validité générale du Programme de Transition. Celui-ci a d’abord et avant tout été fait et écrit pour la classe ouvrière mondiale dans sa lutte révolutionnaire contre le capitalisme.

7 novembre 1993.

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