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Archives > Convergences Révolutionnaires > Numéro 79, janvier-février 2012

La lutte de classe en Inde : « Une main d’œuvre nouvelle, plus jeune et plus nerveuse qui complique les choses » : cinq mois de luttes pour les ouvriers de l’usine automobile Maruti-Suzuki de Manesar

Mis en ligne le 22 janvier 2012 Convergences Monde

Après presque cinq mois de luttes, et trois vagues de grève, les travailleurs de l’usine Maruti-Suzuki, le premier constructeur automobile indien, ont finalement repris le travail fin octobre. Les travailleurs demandaient l’autori­sa­tion de créer leur propre syndicat en dépit des pressions de la direction pour les pousser à intégrer le syndicat maison.

L’usine de Manesar, située dans la ceinture industrielle de Gurgaon au sud de Delhi, qui concentre plus de deux millions d’ouvriers, dont plus de la moitié travaille dans l’industrie automobile, n’a ouvert ses portes qu’en 2007. La majorité des 3 000 travailleurs du site ont moins de 25 ans et, après être passés par un an de formation en ITI [1], ont été intégrés comme « stagiaires », pour n’être finalement titularisés qu’en 2010. C’est à ce moment que la direction a « poussé » ces nouveaux « permanents » à se syndiquer au MUKU (Maruti Udyog Kamgar Union), un syndicat maison créé spécialement par la direction dans la foulée de l’écrasement d’une grève en 2001 qui avait été longue (89 jours) et particulièrement violente, opposant les travailleurs du site voisin de Gurgaon au nouveau management sur la question des salaires et des conditions de travail.

Une main d’œuvre pas si « docile » que cela

Suite à l’échec de cette grève, le MUEA (Maruti Udyog Employees Union), le précédent syndicat, avait été interdit, ses membres et sympathisants licenciés et près d’un millier de « vieux » travailleurs poussés vers la sortie dès l’année suivante. La direction espérait les remplacer par une main d’œuvre jeune et issue des campagnes, jugée inexpérimentée et plus docile.

Seulement voilà, les jeunes travailleurs de Manesar, qui étaient déjà très réticents à rejoindre le MUKU, ont rapidement appris qu’ils ne pouvaient absolument pas compter sur elle pour les défendre au sujet notamment des conditions de travail, pourtant extrêmement dures. Ils ont alors décidé de créer leur propre syndicat, le MESU (Maruti Employee Suzuki Union), le 3 juin 2011, dont la direction craignait qu’il se retrouve peu ou prou affilié à l’AITUC (All India Trade Union Congress) identifié comme proche des positions communistes. La réaction ne s’est pas fait attendre : le jour même, onze des fondateurs du nouveau syndicat furent suspendus. Le lendemain, la majorité des travailleurs du site entamèrent une grève, avec sit-in à l’intérieur du site, pour réclamer la réintégration de leurs collègues, ce qui fut finalement obtenu le 16 juin. En revanche, les autorités de l’État de l’Haryana refusèrent d’enregistrer le nouveau syndicat sous divers prétextes dont, notamment, le fait qu’une partie de ses membres n’avaient pas formellement démissionnés du MUKU…

Maruti-Suzuki peut compter sur le ministère du Travail…

En juillet, les dirigeants de ce syndicat maison organisèrent alors les premières élections depuis dix ans – censées être annuelles selon les statuts – dans l’espoir que ces quelques miettes de démocratie suffiraient à faire oublier aux jeunes de Manesar leur projet de créer un nouveau syndicat. Les travailleurs de Manesar se contentèrent de boycotter massivement ces élections bidon et relancèrent leur projet de nouveau syndicat, après avoir veillé à démissionner formellement du MUKU. Mais cette fois-ci, la bureaucratie du ministère du Travail de l’Haryana refusa purement et simplement d’enregistrer leur demande, sans donner aucune réponse valable. Ainsi que le déclara l’un des officiels dans la presse indienne : « Oui, ils ont le droit de créer leur propre syndicat. Mais le ministère du Travail de l’État n’a aucune obligation. Leur dossier a été refusé pour des motifs juridiques et techniques précis ».

…avant de passer à l’attaque

Bientôt, la direction reprit l’offensive en vue de remettre au pas cette « main d’œuvre nouvelle, plus jeune et plus nerveuse » qui, selon les mots du PDG, R.C. Bhargava, ne cessait de «  compliquer les choses à Manesar  ». Le 28 août, 21 ouvriers furent suspendus sous l’accusation de «  sabotage » – sans que le moindre début de preuve n’ait jamais été apporté – alors que, sous le prétexte d’éviter tout débordement, la police faisait évacuer l’usine. Les jours suivants, après avoir suspendu une autre fournée «  d’agitateurs », la direction procéda à un véritable lock-out, en ne permettant aux ouvriers de revenir qu’à la condition qu’ils signent un «  contrat de bonne conduite », lequel interdisait entre autres les « cadences trop lentes, les pauses trop longues, l’insolence » vis-à-vis de la maîtrise et toute activité ayant pour effet « d’entraver la bonne marche de la production », à commencer par la grève. D’ailleurs, tous ceux qui refusèrent de signer ce «  contrat de bonne conduite  » furent considérés comme grévistes par la direction.

Riposte des travailleurs : acte II

Ces mesures, considérées à juste titre comme une tentative de reprise en main du personnel après le mouvement de l’été, entraînèrent une reprise de la grève qui dura tout le mois de septembre et s’acheva finalement par la réintégration des suspendus et la promesse de la direction de ne pas se livrer à des actes de représailles sur les grévistes.

Serment que la direction s’empressa de ne pas respecter : dès le 3 octobre, elle licenciait 44 travailleurs permanents, entreprenait un nouveau lock-out concernant exclusivement, cette fois-ci, les 1 200 travailleurs contractuels et lançait une vaste réorganisation du travail dans laquelle les ouvriers permanents furent systématiquement affectés à d’autres postes, alors que, dans le même temps, les lignes de bus qui desservaient l’usine étaient fermées, ce qui augmentait considérablement les difficultés des salariés pour se rendre au travail. Enfin, le 7 octobre, la milice patronale de Maruti-Suzuki chargeait les ouvriers contractuels rassemblés devant les portes pour protester.

3e grève et victoire partielle des ouvriers

Devant ces provocations répétées, et en dépit des tentatives de division entre ouvriers permanents et contractuels, l’ensemble des travailleurs de l’usine fit bloc et se mit en grève pour la troisième fois. Mieux encore, les autres usines Suzuki (Maruti Suzuki India Limited, Suzuki Power Train et Suzuki Motor Cycles India Ldt) de la ceinture de Gurgaon se mirent à leur tour en grève de solidarité, alors que le site de Gurgaon devait fermer ses portes les 7 et 8 octobre en raison du ralentissement de la production provoquée par la grève.

La semaine suivante, une importante manifestation dans les rues de Gurgaon rassemblait enfin de cinq à six mille ouvriers des usines Maruti-Suzuki, avec de nombreuses délégations venues de plus de soixante usines de la ceinture de Gurgaon. Finalement, le 11 octobre, la direction faisait appel une nouvelle fois aux forces de l’ordre pour faire évacuer hors de l’usine de Manesar les 1 500 grévistes, sans pour autant briser la détermination des grévistes à poursuivre leur mouvement.

Dans le même temps, le gouvernement central faisait mine de prendre lui-même en charge la résolution du conflit, signe de l’inquiétude des dirigeants indiens face à ce mouvement au cœur des quartiers ouvriers de la capitale qui n’en finissait pas – alors qu’il y avait de très importantes manifestations contre la corruption de la classe moyenne et qu’une vague de grèves balayait tout le pays pendant l’été et l’automne.

La troisième et dernière grève – pour l’instant – s’est arrêtée le 21 octobre, sur une victoire partielle avec la réintégration de 64 permanents et des 1 200 contractuels. Cependant, la direction refuse toujours de reconnaître le syndicat créé par les travailleurs de Manesar et maintient la suspension de plus de 33 ouvriers permanents. Ainsi que le reconnaît le PDG de Maruti-Suzuki, à Gurgaon, « les travailleurs sont militants », avant de menacer d’une délocalisation d’Inde… en Inde, vers l’État du Gujarat, dirigé par l’extrême droite, et où se pressent déjà les autres constructeurs automobiles (Ford, Tata, Peugeot-Citroën) à la recherche d’une main d’œuvre nouvelle, plus jeune et malheureusement pour eux sans doute tout aussi nerveuse…

10 janvier 2012

Hermann KRUSE


[1Université professionnelle technique et Ingénierie industrielle — genre d’écoles de professionnalisation dans lesquelles se retrouvent 90 % des jeunes venus des campagnes après le lycée.

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