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DOSSIER : La Russie de Poutine : le prix de la restauration capitaliste

La « démocratie dirigée » du tsar Poutine

Mis en ligne le 26 septembre 2006 Convergences Monde

Héritier de l’État stalinien qui s’en prend à la liberté... celle d’entreprendre ? Restaurateur d’ordre qui rend la Russie plus sûre... pour les investisseurs ? En place depuis 2000, le pouvoir de Poutine suscite dans les médias occidentaux des commentaires contradictoires : critiques (modérées) aux attaques portées à quelques oligarques ou louanges (plus franches) de sa reprise en main de l’État, qui semblait partir à vau-l’eau sous Eltsine. Mais, plus qu’une rupture, la politique de Poutine représente la consolidation de celle de son prédécesseur.

1991-2000, un laisser-faire orchestré

Pendant la phase de mutation des structures de l’État et de constitution de la propriété privée, par le pillage des biens publics organisé par l’État lui-même, la société russe a été travaillée de forces centrifuges - sur le plan social, sur le plan des groupes capitalistes qui se constituaient et se disputaient le partage des biens et l’influence politique, sur le plan des nationalités ou des privilèges des pouvoirs régionaux.

Arbitre, Eltsine joue sur les rivalités et compose avec les groupes financiers et industriels tout en ayant du mal à faire émerger un régime consensuel, même à faire rentrer l’impôt, tout au moins celui des sociétés.

Sur le terrain politique, divers partis « libéraux » se constituent, dont beaucoup disparaissent ou s’alignent au moment des échéances derrière le parti du président. Parmi ceux qui sont toujours là, on compte Iabloko, qui se veut une synthèse de courants sociaux-démocrates, chrétiens-démocrates et libéraux ; son proche voisin de droite, le SPS (Union des forces de droite), moins embarrassé de discours sur la démocratie et le social ; l’extrême droite chauvine de Jirinovsky. Ils ne sont pas les seules écuries du personnel dirigeant : ceux qui détiennent des morceaux de pouvoir, maires de Moscou ou de Petrograd, ou une influence dans l’armée, comme feu le général Lebed, jouent leurs cartes, voire prétendent à la succession d’Eltsine.

De son côté, une partie de la population paupérisée manifeste sa défiance en votant pour le KPRF, le parti communiste qui en 1999 devient majoritaire à la Douma, le parlement russe. Mais malgré leurs critiques du dépeçage du pays, les prétendus communistes, qui se flattent de défendre une politique « social-démocrate » tout en faisant une surenchère nationaliste, se montrent fidèles au pouvoir eltsinien.

2000 : Poutine et la reprise en main de l’État

Le 1er janvier 2000, Eltsine démissionne en faveur du poulain qu’il vient de se choisir. Propulsé président avant même d’être élu, Poutine rempli sa première mission : faire voter des lois d’amnistie protégeant son mentor. Il est encore un inconnu du public. Officier du KGB, c’est dans la police et l’armée qu’il a ses réseaux. Son objectif est de mettre un terme à la confusion au sein de l’État. Finie la pagaille du grand partage et de la mise en route : il faut faire tourner la nouvelle Russie.

Il durcit le régime, ramène les médias au respect, simplifie le paysage politique, contraint les aventuriers de l’oligarchie à ne plus jouer de partition trop indépendante. C’est ce qu’il appelle « dictature de la loi ».

Sa campagne contre les oligarques se place dans ce cadre. Ce sont d’abord Goussinsky, contraint de vendre sa télévision NTV à Gazprom, société à majorité d’État à la tête de laquelle Poutine peut placer ses hommes, et Berezovski aux prétentions politiques trop envahissantes. Ils s’exilent avec leurs fortunes. Puis, en 2003, c’est le pétrolier Khodorkovsky, le seul à finir en prison et dont la société, Ioukos, vient d’être décrétée en faillite. Ces boucs émissaires mis à part, les oligarques, rappelés à l’ordre, continuent à collaborer avec Poutine et à être choyés par lui.

L’arrestation du patron de Ioukos a fait couler beaucoup d’encre. Sursaut « anti-capitaliste » ? Personne n’y croit. «  Révolte des millionnaires en dollars [issus de l’administration] contre les milliardaires en dollars [les oligarques]  », selon l’expression d’un commentateur russe ? C’est déjà plus près de la vérité. Poutine fait quelque place aux hommes de son entourage qui n’avaient pas été servis lors des premiers partages.

Mais au-delà des batailles de clans, la politique de Poutine obéit à la nécessité, du point de vue capitaliste même, de mettre un peu d’ordre. En frappant sur la table, l’État rappelle un minimum de règles à ces nouveaux riches aux comportements trop anarchiques. C’est ce que dit un conseiller de Poutine devant des hommes d’affaires américains : « Si ce n’avait pas été Ioukos, une autre entreprise aurait été poursuivie pour évasion fiscale. Notre objectif central était d’apprendre aux entreprises à payer les impôts. »

« Démocratie dirigée »

Vis-à-vis d’une opinion publique écœurée par le pillage des nouveaux magnats, Poutine peut jouer à l’homme fort, justicier « contre les voleurs ». Autre bénéfice, les critiques que se permettaient contre Eltsine les journalistes « indépendants » (c’est-à-dire à la botte de tel ou tel milliardaire) se font d’autant plus rares que certains médias repassent sous le contrôle du Kremlin. Les médias privés restant comprennent la leçon.

Poutine entreprend aussi de simplifier la scène politique. Pour les élections législatives de 2003, il obtient le ralliement de son rival Loujkov, le maire de Moscou, faisant ainsi passer les partis libéraux restant, Iabloko et SPS, en dessous des 5 % qui leur auraient assuré des élus à la Douma. Pour affaiblir le Parti communiste (KPFR), il encourage la formation d’un nouveau parti, Rodina (Mère patrie), plus social-chauvin encore que le KPFR. Même le marigot d’extrême droite, qu’encourage la guerre en Tchétchénie et le racisme anti-causasien qu’elle nourrit, est en partie concurrencé par Poutine lui-même. L’organisation de jeunesse du parti présidentiel Russie unie, Allons ensemble (remplacée ensuite par Les nôtres) attire un certain nombre de groupuscules d’extrême droite, de ceux qui reprochaient à Eltsine son « sionisme ». Ces opérations permettent un net succès de Russie Unie, qui obtient une majorité absolue au Parlement. Poutine est réélu président en 2004.

La prise d’otages de Beslan, en septembre 2004, lui donne prétexte à durcir encore la loi électorale : le seuil de voix pour obtenir des siège est porté de 5 % à 7 %. Et pour tout parti, la taille exigée afin d’avoir une existence légale passe de 10 000 à 50 000 membres (la déclaration impliquant de livrer à la police noms et adresses). Même les associations, ONG ou organisations de défense des droits de l’homme, cette « cinquième colonne » dénoncée par Poutine, sont visées : une « chambre civile » est crée spécialement, censée contrôler jusqu’aux recoins de la scène politique.

La même année, une loi remplace l’élection des gouverneurs par leur nomination par le Président. L’État central en profite pour vider les caisses régionales : alors que 15 seulement des 89 régions russes sont financièrement indépendantes, la part des impôts régionaux prélevés par le centre passe de 50 % à 60 %. Une ponction qui réduit les budgets des services incombant aux régions, santé publique ou éducation.

La grande faiblesse de l’opposition

Si Poutine entend consolider ainsi le nouvel État bourgeois, sa « restauration de l’État » n’implique évidemment rien de favorable à la population ou aux travailleurs. Au contraire. Ses grandes réalisations sociales sont la réforme, en faveur des patrons, du code du travail, la limitation du droit de grève et la suppression de certains services et prestations sociales.

Mais pour l’heure aucune force politique conséquente ne semble en mesure de chahuter la « démocratie dirigée » de Poutine. La principale formation qui se dise d’opposition est le Parti communiste (KPRF) : 300 000 membres officiellement, mais plus vraisemblablement moins de 100 000 et pas de prime jeunesse. C’est une opposition de sa majesté, comme il l’a été sous Eltsine. Une journaliste russe le résume en ces termes : son rôle est celui de « rouage du système russe [qui] l’aide à préserver sa stabilité. Les communistes captent les votes protestataires et les préservent contre une radicalisation. Ils ont également soutenu l’équipe du Kremlin lors des moments décisifs. [Le parti] a accepté les règles édictées par l’équipe au pouvoir, confirmant ainsi qu’il n’était plus intéressé par une lutte sérieuse pour le Kremlin et qu’il se satisfaisait du rôle d’opposition éternelle. » [1]

Benoît MARCHAND


[1Cité par D. Mandel dans Inprecor n° 505/506

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