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Archives > Convergences Révolutionnaires > Numéro 88, juin-juillet-août 2013 > Le printemps turc

Le printemps turc

La classe ouvrière face à la crise

Mis en ligne le 17 juin 2013 Convergences Monde

Malgré la crise qui sévit dans le monde depuis 2008, le gouvernement d’Erdogan, venu au pouvoir en 2002 au lendemain de la récession qui avait touché la Turquie dans la foulée des crises de Russie et du Sud-Est asiatique, a largement tiré profit de la reprise d’un taux de croissance relativement élevé. Entre autres conséquences de cette croissance élevée, le centre d’Istanbul ne cesse de changer, pour le plus grand bonheur des promoteurs immobiliers… copains du parti d’Erdogan.

Mais ce que l’on dit moins c’est le prix qu’a coûté à la classe ouvrière turque, non seulement la crise de 2001, mais aussi « l’exception turque » de ces dix dernières années. Les sacrifices exigés au nom de la « compétitivité » visent à renforcer les exportations, assurées tant par des grandes entreprises étrangères telles que Renault, Bosch ou Siemens que par des entreprises nationales qui acquièrent progressivement du poids dans la région. La main-d’œuvre qualifiée mais bon marché fournit des profits mirobolants, tandis que les travailleurs connaissent une baisse de leur niveau de vie à cause d’une inflation galopante. Elle a atteint 40 % l’an dernier sur certains produits de base comme le gaz ou le pétrole. Le taux de chômage des moins de 30 ans atteint officiellement 20 % mais serait en réalité bien plus élevé, de nombreuses catégories de jeunes travailleurs échappant à ces statistiques. Le salaire minimum, pas nécessairement respecté, atteint péniblement 313 euros net qui peuvent être aisément avalés par le loyer d’un appartement T2 à Istanbul… La durée hebdomadaire du travail est officiellement de 45 h, mais elle est souvent plus élevée en pratique, et tend à s’étendre avec le recours aux heures supplémentaires, qu’elles soient payées ou non.

Difficulté d’organisation des salariés

Face à cette situation, les possibilités de contestation et d’organisation qu’offre la législation du travail sont faibles. Et elles ont encore été aggravées par la nouvelle loi du travail imposée par le gouvernement Ergodan en 2003. Sous prétexte d’alignement sur la Communauté européenne où la Turquie ambitionne d’être admise, la nouvelle loi avait surtout pour but la flexibilisation du travail : elle exclut notamment des règles communes du droit du travail les entreprises de moins de 30 salariés (la moitié des salariés), assouplit les horaires (cette loi autorise jusqu’à 11 heures par jour pendant 6 jours consécutifs en période de pointe), et généralise la sous-traitance. Merci mon dieu !

La législation turque du travail était pourtant loin d’être confortable ! Le premier Code du travail, qui date de 1936, était à l’époque un mélange des Codes du travail élaborés en Italie fasciste et en Allemagne nazie. Dans les années 1950, la Turquie, grande alliée des États-Unis adopta le système syndical en cours dans ce pays, en même temps que l’AFL-CIO aidait à la mise en place d’une centrale syndicale à même de contrôler le monde du travail et jouer le rôle d’intermédiaire avec le patronat : la Türk Iş, aujourd’hui encore le principal syndicat du pays, commençait sa carrière. L’existence d’un syndicat en entreprise est, depuis ce temps, sévèrement encadré, notamment par l’obligation d’obtenir l’accord de plus de 50 % des effectifs de l’entreprise pour déclarer la création d’un syndicat dans une entreprise. Le ministère rend alors publique la liste des membres et entreprend tranquillement l’examen du dossier avant de donner ou non son aval à la création d’un syndicat. Cette période, allant généralement de 6 à 18 mois, est alors une période de tout les dangers pour les militants, ou ceux que la direction a catégorisé comme tels à l’aide de ses indicateurs dans les ateliers. De ces difficultés, il résulte que peu d’entreprises sont syndiquées, autour de 15 %. Nombre de conflits du travail récents ont porté sur cette question du droit de se syndiquer.

Un syndicat majoritaire lié au pouvoir

Les choses seraient encore trop faciles s’il suffisait d’avoir un syndicat pour pouvoir se défendre. La principale centrale, Türk Iş, est toujours, comme du temps de sa création, très proche des organisations patronales. Elle a surtout prospéré grâce au monopole qu’elle a obtenu durant la décennie 1980. La décennie précédente avait connu une vive agitation, qui s’exprima notamment lors d’une véritable grève générale insurrectionnelle autour du 15 et 16 juin 1971, ou encore lors du 1er mai 1977, dont la répression fit 38 morts. Le coup d’État militaire de 1980 interdit toutes les organisations ouvrières combatives et envoya en prison 85 000 personnes. Et la Türk Iş avait été la seule centrale syndicale à ne pas critiquer le coup d’État. Ce qui lui valut sa rapide re-légalisation. Alors que la confédération DISK, crée en 1967 par des militants exclus de la Türk Iş pour faits de grève, en prenait pour 10 ans d’interdiction totale.

Mais une combativité capable de bousculer même les verrous syndicaux

Heureusement les travailleurs savent passer outre la bureaucratie syndicale. Ce fut le cas en novembre dernier à l’usine Renault de Bursa, qui fabrique la Clio, et où Türk Metal (affilié à Türk Iş) est le seul syndicat de l’entreprise. Il venait de signer un accord avec le patronat sans même prendre la peine de consulter les travailleurs. L’un des points qui fit particulièrement bondir les ouvriers était l’augmentation des salaires sur laquelle s’était accordés patron et syndicat : 18 %, alors que la perte de pouvoir d’achat ces dernières années était estimée à 40 %. Les ouvriers décidèrent de faire grève sur le tas à plus de 1 500 dans une usine qui en compte 6 200 répartis en 3 équipes. Pour empêcher la jonction de se faire, la direction prit la peine d’appeler chaque ouvrier de l’équipe suivante pour les assurer que les chaînes ne démarreraient pas et qu’ils pouvaient rester chez eux en étant payés. Ils annulèrent les cars de ramassage. Cela n’empêcha pas des ouvriers de rejoindre par eux-mêmes l’usine, accompagnés de salariés de l’usine Bosch venus en solidarité, et de décider l’occupation de l’usine. Dans la nuit qui suivit, les grévistes furent violemment délogés par l’armée, et Renault licencia le lendemain 34 d’entre eux. La grève fut donc un échec, certes. Mais elle révèle le profond climat de mécontentement et la combativité de la classe ouvrière en Turquie.

Multiplication de la sous-traitance et insécurité

À la recherche des coûts de production les plus bas, les conditions de travail sont telles que les accidents du travail sont monnaie courante : d’après le ministère du Travail, 4 accidents mortels ont lieu chaque jour, 1 500 par an. Le 7 janvier dernier, une explosion dans la mine de Kozluk, région minière du Sud-Est de la Turquie, a fait 8 morts. Dix jours plus tard, une marche de mineurs et de leurs familles rejoignait la place Taksim, scandant que l’explosion ne devait rien à la fatalité, qu’elle n’était pas un accident mais un assassinat. La mine avait en effet fait l’objet d’un rapport du ministère du Travail qui relevait les irrégularités à l’origine de l’explosion. Le patron avait fait la sourde oreille, préférant économiser sur les frais liés à la sécurité des travailleurs. Le secteur où opéraient les mineurs était pris en charge par une société sous-traitante, biais par lequel le véritable patron de la mine décline toute responsabilité.

Car le recours croissant à la sous-traitance est aussi un bénéfice pour le patronat de la loi du travail de 2003. Les entreprises sous-traitantes comptant souvent moins de 30 salariés, échappent de plus aux règles et peuvent s’opposer à toute existence d’une organisation syndicale. Et quand elles en comptent davantage, ils sont souvent répartis sur différents sites pour rendre leur organisation plus difficile.

Quand les patrons ne l’ont pas volé

Dans le transport aérien, c’est entre autre par le biais de la sous-traitance que l’entreprise Turkish Airlines (15 000 salariés, 6e compagnie européenne en termes de passagers transportés) essaie d’attaquer les travailleurs en les divisant et en tirant vers le bas les conditions de travail. Les négociations collectives en cours prévoyaient en effet de recourir plus largement à la sous-traitance, de restreindre les (relatives) libertés syndicales, et de licencier une partie des effectifs. Mais, fort de leur expérience d’une grève l’an passé contre une loi voulant interdire le droit de grève dans l’aérien, les employés de Turkish Airlines ont repris la grève le 15 mai pour contester les propositions de la direction dans ces négociations collectives.

C’est ce type de réaction qui donne confiance dans la combativité de la classe ouvrière turque face aux attaques qu’elle subit depuis des années. Ces grèves sont nombreuses, disposent d’un véritable capital de sympathie dans la population et sont parfois victorieuses. L’explosion de colère qui s’est répandue en quelques jours dans le pays, à la suite des événements d’Istanbul, pourrait bien encourager les travailleurs à s’y mettre cette fois tous en même temps et à en devenir du coup, bien plus que les jeunes de la place Taksim, le fer de lance de la contestation du régime.

S.T.

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Numéro 88, juin-juillet-août 2013

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