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Archives > Convergences Révolutionnaires > Numéro 112, mars-avril 2017

« L’ordre républicain » à Aulnay-sous-Bois, Saint-Denis et autres banlieues populaires

Mis en ligne le 5 avril 2017 Convergences Société

Le mardi 7 mars, au lycée Suger, dans la cité du Franc-Moisin (40 % de chômage) à Saint-Denis, trois foyers d’incendie ont été détectés dans les toilettes, sur deux étages. Un tir de feu d’artifice a retenti. 900 lycéens ont été évacués et chargés à la sortie par les policiers : flash-balls, tasers, lacrymogènes, 55 personnes interpellées, dont 44 mineurs, presque seulement des lycéens ; huit ont été présentées aux juges, mais six seulement mises en examen.

Des dizaines de lycéens sont restés en garde à vue de 32 à 38 heures, insultés, giflés sans qu’aucune nouvelle ne soit donnée à leurs familles, et sans que la justice ne trouve quoi que ce soit à leur reprocher. « Une véritable émeute, suivie d’une guérilla urbaine », s’est effaré Fillon. « La police fait son travail » a dit Najat Vallaud-Belkacem, ministre de l’Éducation nationale. Marine Le Pen, quant à elle, y a vu l’effet du prétendu laxisme de tous les gouvernements et affirmé vouloir « remettre l’ordre républicain ».

Au commissariat de Saint-Denis

Les lycéens de Saint-Denis racontent le vrai visage de cet « ordre républicain », en particulier tel qu’il est appliqué dans le commissariat de Saint-Denis : violences physiques, insultes, menaces à caractère raciste, jeunes filles traitées de « sales putes » [1]. Les parents d’élèves et mères de famille ont d’ailleurs exprimé leur colère et leur révolte contre le traitement qu’ont subi leurs enfants, pour l’écrasante majorité tout à fait extérieurs aux actes de vandalisme perpétrés à Suger (contre du matériel) et pour certains excellents élèves, parfois premiers de leur classe.

Si la révolte légitime contre l’agression de Théo à Aulnay-sous-Bois ne suffit pas à expliquer des départs de feu et dégâts contre les bâtiments scolaires, une enseignante de Suger interviewée par L’Humanité, explique néanmoins que l’affaire Théo est dans toutes les têtes et que chez ses élèves, il y a « un sentiment d’injustice… Et on se demande bien pourquoi à l’heure où les matraques dérapent et où l’on entend que “bamboula, c’est convenable”  », elle ajoute : « Les collègues qui ont discuté avec eux nous disent que c’est le premier sujet abordé. Les jeunes s’identifient à Théo. C’est clairement la goutte d’eau qui a fait déborder le vase. Mais là-dessus il y a un déni au niveau du ministère. » [2]

Un certain climat

La mobilisation lycéenne qui avait commencé fin février suite à l’agression policière de Théo à Aulnay-sous-Bois, ne s’est pas inscrite dans la durée. Pendant plusieurs semaines, les services académiques de l’Éducation nationale n’en ont pas moins dénombré tous les jours plusieurs dizaines d’établissements perturbés sur tout le territoire par des manifestations de colère des lycéens, quelles qu’en soient les formes. La répression policière qui s’est déchaînée devant les différents établissements, de l’Île-de-France à Marseille en passant par Nantes, a en partie joué son rôle dissuasif. La manifestation du dimanche 19 mars à Paris contre le racisme et les violences policières qui a regroupé près d’une dizaine de milliers de personnes a été enfin l’occasion nationale d’exprimer cette colère. L’occasion aussi pour des organisations syndicales enseignantes comme la FSU de prendre position après plus de deux semaines de silence sur la répression des lycéens.

Mais depuis début mars, faute de mobilisation organisée, ce n’est donc pas un mouvement mais tout un « climat » qui règne dans bien des communes et des établissements scolaires. « Climat » dont le gouvernement est directement et doublement responsable. D’une part, en couvrant d’un traitement de faveur les policiers incriminés lesquels décidément sont bien les seuls à bénéficier d’une présomption d’innocence et d’un réel « laxisme » ; d’autre part en multipliant les interpellations et comparutions immédiates contre ceux qui manifestent, en utilisant les méthodes les plus provocatrices contre les lycéens en vue d’étouffer dans l’œuf toute velléité de mobilisation. Quoi d’étonnant dès lors à ce que la colère s’exprime par d’autres voies plus erratiques ?

À Aulnay-sous-Bois

C’est ce qu’on peut voir dans les deux lycées d’Aulnay-sous-Bois, ville où habite Théo et où la colère avait le plus de chance de se propager. Comme souvent dans les banlieues pauvres, la colère des lycéens ne parvient pas à s’organiser, faute de traditions militantes. Elle entraîne souvent bien des jeunes des cités voisines qui ne sont pas ou plus des lycées concernés et qui viennent régler leurs comptes avec tout ce qui ressemble à une institution.

Au lycée Voillaume il y a eu des tentatives de blocage les 28 février et 2 mars. Une poubelle enflammée a suffi pour donner prétexte à la police d’un bombardement de gaz lacrymogènes et de dizaines d’interpellations contre des lycéens, y compris parmi les plus pacifiques, qui ont été placés plusieurs heures en garde-à-vue. Le 14 mars (une semaine après les événements de Saint-Denis), un départ de feu s’est déclaré dans le lycée, les enseignants ont fait valoir leur droit de retrait et exigé une audience au rectorat. Ce dernier leur a octroyé deux surveillants supplémentaires. Toujours ça de pris, disent certains.

Au lycée Jean Zay d’Aulnay, le 3 mars, une tentative de blocage (avec une simple pancarte « Justice pour Théo ») a rameuté la police qui a bouclé tout le quartier et multiplié les provocations, les mêmes qu’à Saint-Denis quatre jours plus tard. Physiques d’abord : bousculades, élèves visés par des flash-balls à 10 mètres ; verbales ensuite, « Avance, t’es pas à la Chicha ici ! » ou « Dégage ! et fais gaffe, moi je suis un djihadiste ! ». Même les lycéens qui n’étaient pas venus pour bloquer se sont solidarisés des autres ; des dizaines ont été nassés et, alors qu’ils scandaient « Justice pour Théo ! », violemment acheminés vers un pont où ils ont été gazés et interpellés par dizaines. Beaucoup ont été frappés au commissariat. Des enseignants du lycée soutenus par la totalité de leurs sections syndicales (CGT, FO, Snes, Sud) ont publié un communiqué dénonçant les méthodes de provocations policières. Le proviseur de l’établissement n’en souhaite pas moins punir tous les élèves accusés d’avoir « entravé la circulation » le jour de la tentative ratée de blocage.

On ne peut pas briser les mobilisations lycéennes et s’étonner que la colère s’exprime d’une autre manière. Les personnels scolaires et habitants des villes touchées par ce climat de guerre anti-pauvres menée par la police et le gouvernement n’ont pas fini d’essuyer les pots cassés. Évidemment, contre cette politique et les violences policières, des actes de vandalisme contre des bâtiments scolaires ne feront pas peur à un quelconque gouvernement qui en tirera prétexte pour justifier toutes les exactions de ses policiers. Seule une mobilisation des jeunes, de leurs enseignants et de leurs parents qui menacerait de s’étendre, y compris sur les lieux de travail, pourra faire plier ces casseurs de pauvres.

Le 23 mars 2017, Léo BASERLI


[1Nous ne rappellerons pas ici tous les témoignages recensés dans la presse ces dernières semaines, suite au viol de Théo, voir à ce sujet : Convergences Révolutionnaires, no 111.

[2L’Humanité, 16 mars 2017

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