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DOSSIER : Les riches : comment, toujours plus riches, ils raflent toute la mise

L’État, c’est eux !

Mis en ligne le 23 mars 2007 Convergences Société

Petit couac de campagne : en janvier dernier, l’équipe de Sarkozy a cru habile de révéler que le couple Royal-Hollande était assujetti à l’impôt sur la fortune. Riposte facile du Parti Socialiste : l’ISF, Sarkozy le paie aussi ! La polémique a progressivement amené tous les candidats à dévoiler leur patrimoine et on a appris qu’en plus du duo de tête, Le Pen et Corinne Lepage sont membres du club des contributeurs ISF, tandis que Bayrou et le vicomte de Villiers y échapperaient de peu. Ce petit gag a eu une valeur au moins symbolique en rappelant que, droite ou gauche, les hommes ou femmes d’État sont bien « de la famille ».

Certains appartiennent à la vraie bourgeoisie, la grande. C’était le cas en Italie de Berlusconi, simultanément à la tête de l’État et première fortune du pays. Aux États-Unis, des Bush père et fils, membres d’une authentique famille de businessmen du pétrole [1]. Mais même si tous les dirigeants politiques ne sont pas à proprement parler des capitalistes, la grande bourgeoisie sait en faire ses représentants, par les mille et un liens qu’elle tisse en permanence avec le personnel d’État.

Histoires de familles

L’exemple en France des avionneurs Dassault est typique. Prospérant sur les commandes de l’armée, Marcel puis Serge Dassault ont soigné pendant des décennies leurs carnets d’adresses, entretenant dès la IVe République des « députés Dassault » à la Chambre, passant des vacances avec le président Pompidou. Les liens ne sont pas moins forts avec Chirac dont le père, Abel Chirac, a été un proche collaborateur de Marcel… dont le fils Serge est l’ami de Nicolas Sarkozy. Ce qui n’est pas sans avantage : client du cabinet d’avocats auquel est associé le ministre, ce dernier a facilité la mise en œuvre de l’héritage de Marcel Dassault. Mais si Dassault est à droite, il n’a pas négligé les relations avec la gauche : lorsque la gauche, après 1981, a envisagé de nationaliser Dassault, il a fait donner son bras droit, le général Pierre de Bénouville (un ami d’enfance de Mitterrand) pour faire abandonner le projet.

Nul besoin pourtant d’être dépendant des commandes d’État pour vouloir le transformer en commis de ses affaires. Comme l’explique le milliardaire François Pinault, qui se vante pourtant de son goût modéré pour la chose intellectuelle, la fréquentation du pouvoir permet de « faire passer des idées ». Des idées qui transcendent les clivages de partis, puisque Pinault est un proche de Chirac et de Fabius.

Clubbers et lobbyboum

Il n’est guère possible pour les bourgeois, dans une entreprise aussi sérieuse, de laisser le « hasard » des rencontres trancher du lien avec l’État. Ce dernier ne passe pas que par des amitiés, il est aussi institutionnalisé. En France, contrairement aux États-Unis, la possibilité de financer un parti est illégale. Pourtant, rien n’empêche de soutenir les clubs, fondations et « think tanks » (groupes de réflexion) des politiques. Ces institutions sont donc, en toute légalité, des points de contacts actifs entre le monde politique et celui de l’argent.

En 1993, Martine Aubry a ainsi rassemblé plus de sept millions d’euros pour sa fondation. Des patrons « de gauche » comme Riboud (Danone), Schweitzer (Renault), et « de droite » comme Bébéar (Axa), Gandois (Péchiney), Monod (Crédit Lyonnais), ont pu participer au projet nommé FACE (pour « Fondation agir contre l’exclusion »…). Dominique Strauss-Kahn a fondé le Cercle de l’Industrie, un organe de lobbying regroupant la plupart des grandes entreprises françaises (Elf, Générale des Eaux, Renault, L’Oréal, Lagardère, Bolloré) moyennant une cotisation annuelle de 30 500 €. Mais il ne faut pas s’y tromper, les principaux bénéficiaires du lobbying ne sont pas les politiques. L’amitié tissée par Strauss-Kahn avec des gens comme les « Quatre mousquetaires », des financiers au cœur de l’énorme faillite du Crédit Lyonnais, aura permis ensuite de lui demander de tenter d’alléger la dette.

Les sommes dépensées par les lobbyistes pour influencer les sénateurs américains ont été estimées à plus de deux milliards de dollars en 2004. Il y aurait aujourd’hui près de 35 000 agences de lobbying représentées à Washington. Hewlett-Packard a doublé son budget de lobbying pour faire passer au Congrès une législation spéciale qui lui a permis de rapatrier 14,5 milliards de dollars de profit de ses filiales à l’étranger en économisant des millions de dollars d’impôts. Comme le résume un sénateur, « ceux qui signent les chèques font les lois ». [2] Plus près de nous, la Commission européenne à Bruxelles connaît un véritable « lobbyboum ». Plus de 15 000 lobbyistes seraient à l’œuvre auprès des 25 000 fonctionnaires européens. Entre autres mesures, l’industrie pharmaceutique a obtenu en 2005 la diminution de la taxe sur son chiffre d’affaire… soit un manque à gagner de 90 millions d’euros pour la Sécurité sociale [3]. Conscients de l’intérêt qui existe à instituer des rapports étroits avec l’État et ses diverses instances, les bourgeois financent des clubs parlementaires et des colloques en tout genre.

Des pantoufles dorées

L’État français ne connaît pas d’activité lobbyiste aussi ouverte, mais il est spécialiste d’une autre pratique : le pantouflage, ce va-et-vient entre le service du privé et celui de l’État. Cette pratique permet aux possédants de choisir comme gérants de leurs affaires des gens qui ont un pied dans les affaires et un autre dans la politique. Plusieurs centaines de fonctionnaires français feraient ainsi la navette entre les deux mondes tous les ans. Entre mille exemples, on peut citer Jean-Paul Huchon, passé du statut de directeur de cabinet de Rocard (alors Premier ministre) à celui de directeur général de Pinault, avant de revenir à la politique. Ou Martine Aubry, directrice générale adjointe de Péchiney, alors dirigée par Jean Gandois, juste avant d’hériter du ministère du travail… et d’y retravailler avec Gandois cette fois chef du CNPF (futur Medef). Il y a aussi Jean-Marie Messier raflant pour Vivendi toute une partie de l’ancien gouvernement Balladur à sa sortie du pouvoir… Comme l’écrit O. Toscer [4], « le recrutement du personnel politico-administratif est devenu, dans la Nomenklatura des affaires, un sport aussi prisé que le golf ».

Toutes ces pratiques sont peu visibles pour le commun des mortels. Elles n’en permettent pas moins à la bourgeoisie de se rendre l’appareil d’État consubstantiel et d’en faire une machine à son service, de façon aussi concrète et précieuse que par le maintien de l’ordre social. Pas lieu de s’étonner ensuite lorsque l’État prend des mesures favorables au patronat, quelle que soit la couleur politique du gouvernement en place.

Benoît MARCHAND


[1Les USA où d’ailleurs 40 % des sénateurs sont millionnaires en dollars, et plus du quart des membres de la Chambre des représentants gagnent cette somme tous les ans.

[2Parfois même les guerres : si les conflits sont décidés en fonction d’intérêts généraux (de la bourgeoisie), certaines expéditions portent une seule signature ou presque, depuis la colonisation du Nigeria par la Grande-Bretagne sous la pression de l’United African Company jusqu’aux récentes guerres du pétrole, en passant par l’invasion américaine du Guatemala en 1954, voulue par l’United Fruit Company.

[3« Quand les lobbies (dé)font les lois », Marie Bénilde, Le Monde diplomatique, Mars 2007

[4« Argent public, fortunes privées », Folio documents (2003).

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