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Archives > Convergences Révolutionnaires > Numéro 111, février-mars 2017

Irène, militante trotskyste depuis les années 1930

Mis en ligne le 12 mars 2017 Convergences Politique

Klara, militante trotskyste d’origine roumaine, que nous avons connue sous le nom d’Irène, est décédée à l’âge de 97 ans. Elle avait fondé, avec son compagnon de l’époque David Korner, alias Barta, le « Groupe communiste » devenu en 1944 « Union communiste » (UC) qui a dirigé en 1947 avec le militant ouvrier Pierre Bois la grève Renault, alors que la CGT et le PCF (au gouvernement) étaient contre toute grève. C’est de ce groupe que seront issus plus tard Voix ouvrière (même si Irène n’y a participé que les toutes premières années), puis Lutte ouvrière et le courant dont nous nous réclamons, aujourd’hui la Fraction l’Étincelle (membre du NPA).


Ce que nous leur devons

L’apport de Barta et Irène au mouvement révolutionnaire s’est réalisé de façon spectaculaire et incontestable avec la grève Renault de 1947. Celle-ci a montré, une fois encore, comment un groupe de militants - aussi réduit soit-il - déterminé et organisé de façon rigoureuse, pouvait avoir prise sur les événements et peser d’un poids considérable. Les analyses que chacun peut retrouver aujourd’hui, grâce à la publication de la quasi-intégralité des numéros de la « Lutte de Classe » et la « Voix des Travailleurs », à l’initiative de Richard Moyon et préfacé par Louise/Irène, abordent un ensemble de questions politiques de la période de la guerre et de l’après-guerre, qui ont constitué le capital politique de générations successives de militants de « Voix Ouvrière », puis après 1968 de « Lutte ouvrière », ainsi que maintenant de notre tendance. C’est grâce à celui-ci que nous avons pu comprendre et analyser - sans concession à la pression ambiante du stalinisme et de façon très différente des autres tendances se réclamant de la 4e Internationale et de l’héritage de Trotsky - notamment la « Résistance », le « Gaullisme », les mouvements de libération coloniale et les choix de la bourgeoisie française à leur égard. Et aussi l’action de la bureaucratie stalinienne dans les pays de l’Est européen suite à la défaite des armées hitlériennes. Ainsi que, après Barta et Irène, ce qu’il en était des prétendus régimes communistes en Chine, dans l’ancienne Indochine ou encore à Cuba. Autant de sujets de discussions au sein du mouvement trotskyste, auquel nous appartenons. Tous ceux qui ne sont pas encore familiarisés avec ces questions et tous ceux qui souhaitent les revoir et en discuter en ont ainsi la possibilité, grâce à la réédition de ces écrits qui constituent une part importante de notre capital politique.

Louis GUILBERT


Irène et nous

« Sans Irène, l’organisation n’aurait jamais existé. » Cette appréciation que porta un jour sur elle Barta, son compagnon de l’époque, créateur de l’Union communiste (UC) et, plus largement, du courant trotskyste dont nous sommes nous-mêmes issus, résume assez bien le rôle que joua Irène tout au long de sa vie, celle d’une militante compétente, ouverte au monde mais surtout d’une modestie extrême qui aimait à répéter : « Pour moi, un militant n’est pas un prêcheur, encore moins un bateleur. C’est un homme, une femme parmi d’autres, essayant d’élever son savoir et sa conscience à la hauteur du combat pour l’émancipation du genre humain.  »

Aucune tâche ne lui rebutait et elle était aussi à l’aise dans la distribution de tracts, le tapage de stencils et le collage d’affiches que dans les réunions de travail, les meetings ou les discussions politiques. Elle expliquait aussi que pour nous, militants révolutionnaires, « la ponctualité, le travail impeccable en temps et en heure, étaient des qualités indispensables à notre force de frappe  », et ce que l’on appartienne à une petite organisation ou à un grand parti. Et ce sont ces qualités qu’elle sut toujours mettre en avant, que ce soit avant-guerre, au Parti ouvrier internationaliste ou au Parti socialiste ouvrier et paysan, pendant et après la guerre à l’UC puis à Voix ouvrière ; enfin dans les groupes d’élèves de l’enseignement technique ou de jeunes de banlieue qu’elle anima avec d’autres.

Jusqu’au bout elle manifesta un intérêt soutenu pour la vie politique mais surtout pour les luttes de la classe ouvrière, partout dans le monde. À 80 ans passés, elle continuait de participer à des manifestations de rue. Et, il y a quelques années, l’œil pétillant de malice, elle décrivait avec enthousiasme une assemblée générale des salariés précaires de la restauration rapide à laquelle elle avait assisté à la Bourse du travail de Paris.

Pour reprendre ses propres mots, elle vécut toujours, malgré les aléas de son existence, « avec cet optimisme militant qui rend la vie supportable et parfois belle ». Et d’ajouter : « Point de retours sur le passé, de regrets ou de reproches. Ma passion était de regarder vers l’avenir, de réfléchir à ce qu’on allait faire le lendemain même. »

Avec Irène disparaît une femme généreuse et chaleureuse qui toute sa vie durant défendit l’idéal du communisme révolutionnaire et qui, à ce titre, restera une inspiration pour toutes celles et tous ceux qui ont repris ce flambeau.

Léo STERN


Irène : « La dernière des Bolchéviques »

Mathieu, le fils d’Irène, et Richard Moyon (qui, après sa rupture avec Lutte ouvrière, participa avec Irène à la réédition des textes de l’UC puis à la parution de Cinquième zone avant d’être l’un des initiateurs du Réseau Éducation sans frontières.) nous ont envoyé leur témoignage que nous publions ci-dessous.

Celle qui, pour l’état-civil, était Claire Faget née Klara Feigenbaum le 16 janvier 1920 en Bucovine – province de l’Empire austro-hongrois devenue roumaine – est décédée le 28 janvier 2017 en région parisienne. Pour le mouvement révolutionnaire elle fut Louise puis Irène, dirigeante avec Barta de l’Union communiste (1939-1950). Mathieu, le fils qu’elle eut avec Barta, avait intitulé le texte lu au Père-Lachaise « Irène : la dernière des Bolchéviques ».

Sa vie militante ne s’est jamais installée. Chacun de ses engagements a été une tentative d’apporter une réponse politique concrète, active, à aussi court terme que possible, à des situations de crise graves, cataclysmiques ou potentiellement cataclysmiques. Irène ne militait pas pour exister ou être reconnue ou donner un sens à sa vie mais pour mettre fin à l’injustice et à la misère de la condition humaine. Enfant, elle comprend que bonnes œuvres et charité ne sont que les emplâtres nécessaires du mode de production capitaliste. C’est la découverte du marxisme, la luminosité de ses analyses et la rationalité de sa méthode qui lui donnent la clé, la seule clé, pour peser sur les événements et contribuer à ce que l’histoire suive son cours et aille au terme de son évolution : la fin de la lutte de classes par l’abolition des classes sociales, le communisme authentique à l’échelle mondiale, une société sans argent ni oppression, une société où l’on gère les choses et non les hommes.

De la conviction que l’évolution de la société répond à un déterminisme découle une seconde conséquence : être les accoucheurs de l’histoire n’impose pas d’avoir, des décennies durant, bâti pierre par pierre, une organisation, rassemblé des centaines ou des milliers de militants. Il est par contre strictement indispensable d’analyser rigoureusement les situations, de mesurer les forces en action, de deviner les fractures sur lesquels agir pour déclencher le processus et mettre l’histoire en mouvement. « Agir, c’est comprendre » disait Irène après Barta.

Présenté ainsi, en 2017, 81 ans après qu’Irène ait commencé à militer, l’objectif peut sembler un peu chimérique. Il n’empêche que c’est bien cette conviction parfaitement marxiste de l’impérieuse nécessité d’agir au niveau de l’histoire et dans son sens qui détermine les objectifs et les moyens que Barta et Irène avec lui ont mis en œuvre.

En 1936, Klara a 16 ans. À l’annonce du premier procès de Moscou, elle se détourne du PC roumain dont elle était proche. Juillet 1936, la révolution espagnole débute : « On sentait l’air vibrer jusqu’à Bucarest » disait-elle. Avec trois compagnons, elle décide de s’y rendre. Mais, très vite, le stalinisme étouffe la révolution espagnole. Les jeunes roumains restent en France et entrent au POI. Klara devient Louise.

La déclaration de guerre en septembre 1939 et la dissolution des organisations communistes par Daladier disperse les militants trotskystes et en font s’égarer politiquement beaucoup. Louise et Barta publient trois numéros de L’Ouvrier où ils dénoncent la répression et la boucherie, la guerre impérialiste, disent-ils, qui débute. Louise et Lucienne sont arrêtées et emprisonnées trois mois à la Petite-Roquette. Elles sont libérées avant la débâcle.

L’occupation change la donne. Louise devient Irène. Le recrutement et la formation théorique et pratique de jeunes militants (dont Mathieu Bucholz assassiné par les staliniens en 1944 et Pierre Bois futur dirigeant de la grève Renault de mai 1947) puis l’édition de La Lutte de classes [1] répondent à l’analyse selon laquelle la Seconde Guerre mondiale provoquera une montée révolutionnaire comparable à celle qui a mis fin à la guerre de 1914-1918. L’objectif est d’y préparer le prolétariat. Analyse de la situation internationale, dénonciation de la guerre impérialiste, du sort du prolétariat, chair à canon de l’impérialisme, dénonciation de l’impasse du nationalisme, le niveau des articles de La Lutte de classes comme des brochures de l’UC témoigne d’une hauteur de vue impressionnante. Si l’essentiel des analyses et la rédaction sont assurés par Barta, il est secondé par Irène sur qui, en outre, repose largement le fonctionnement de l’organisation.

Pourtant, la montée révolutionnaire attendue ne se produit pas. À la Libération, les militants de l’Union Communiste doivent répondre à une situation nouvelle : la participation du PCF au gouvernement et son opposition à toute action de la classe ouvrière (« La grève, c’est l’arme des trusts ! »). Un espace s’ouvre, à condition d’être intransigeant dans la dénonciation de la politique du gouvernement, de la collaboration du PCF et de la CGT et de la sorte de dictature qu’ils imposent aux travailleurs. L’UC concentre ses maigres forces sur l’usine Renault à Billancourt. En avril 1947 malgré l’opposition violente de la CGT, la grève démarre dans le secteur Collas où travaille Pierre Bois et s’étend à toute l’usine. Un comité de grève est constitué. Même si les revendications ne sont pas entièrement satisfaites, cette grève est une victoire : augmentation des salaires, paiement partiel des jours de grève et surtout, levée de l’emprise du stalinisme sur les travailleurs.

Mais, le risque que le mouvement s’étende et échappe à son contrôle conduit le PC à faire sortir ses ministres du gouvernement. Même si cette sortie aurait probablement eu lieu de toute façon du fait de la guerre froide naissante, la grève Renault d’avril-mai 1947 est un événement exceptionnel. Elle témoigne de la validité des analyses et des méthodes d’action de l’UC et prouve qu’il est possible même à un tout petit groupe d’agir au niveau de l’histoire… si les conditions historiques sont réunies !

La sortie des ministres communistes du gouvernement permet au PCF et à la CGT d’encadrer la vague de grève de 1948…, contenant tout débordement et empêchant au bout du compte de se produire la montée révolutionnaire sur laquelle misent Barta et Irène. Malgré la pertinence des analyses de Barta, le suivi au jour le jour de l’action du SDR (le Syndicat Démocratique Renault créé au lendemain de la grève), l’investissement des militants et la sympathie des travailleurs, la génération nouvelle de militants ne naît pas. L’UC s’épuise, les tensions montent. Pierre Bois et Barta se séparent. Le dernier numéro de La Lutte de classes parait le 30 mars 1950 signant la fin de l’UC. Les tentatives ultérieures de Barta et d’Irène de reprendre une activité commune échouent toutes. Mais, au-delà des circonstances particulières de la disparition de l’UC, Barta y voit le signe de la fin d’une époque : « l’histoire a pris un autre cours, un tout autre cours que celui entre 1914 et la deuxième guerre mondiale ».

Une partie des anciens militants de l’UC, plus jeunes, Pierre Bois ou Robert Barcia dit Hardy, décident, eux de poursuivre leur activité. D’abord organisés dans des groupes différents, Bois et Hardy se regroupent en 1956 au sein de ce qui deviendra Voix ouvrière puis Lutte ouvrière. Même si ce courant en revendique l’héritage, Barta et Irène estiment que la réalité de sa politique n’a rien à voir avec celle de l’UC. Irène pense alors que, de fait, ce groupe a renoncé à peser sur le cours de l’histoire. Mais, malgré ses désaccords, elle a, plusieurs années durant, apporté une aide technique à « de jeunes camarades », dactylographiant des bulletins d’entreprise.

Irène fut par la suite à l’origine de la réédition des textes de l’UC, principalement les articles de La Lutte de classes et de La Voix des travailleurs mais aussi des brochures et des documents internes qu’elle tira de ses archives et dactylographia… pour la seconde fois de sa vie ! Il ne s’agissait pas simplement dans son esprit de restituer à des actions, à des analyses, à des textes et à des militants la place qu’ils méritent, c’était tout autant une façon de préparer l’avenir en donnant des armes politiques aux générations futures, tant il est vrai que, jusqu’au bout, Irène est restée imprégnée d’optimisme. L’optimisme révolutionnaire qui fait que, malgré tout, on ne renonce pas.

Un épisode reflète la façon de poser les problèmes politiques qu’elle avait gardée de l’UC. Face aux attentats de 1995 auxquels participent des jeunes des cités comme Khaled Kelkal, Irène comprend l’impérieuse nécessité de réimplanter les idées politiques socialistes dans des quartiers devenus des déserts militants. Le bulletin Cinquième zone qu’elle contribue à créer et qu’elle corrige assidûment s’adresse « aux jeunes des quartiers dont tout le monde parle sans jamais leur parler, et surtout pas politique ». Une initiative dont on a toutes les raisons, aujourd’hui, de regretter amèrement qu’elle n’ait pas entraîné les grandes organisations dans la même voie.

Combattante, drôle, modeste, clairvoyante, intransigeante, dévouée, colérique parfois, généreuse, soucieuse de partager sa culture et pédagogue, bienheureux ceux qui ont eu la chance de la connaître, d’apprendre d’elle et de lutter à ses côtés.... et ainsi de vivre déjà dans la société future. ■

Mathieu, Richard MOYON


[1Les numéros de La Lutte de classes et de La Voix des travailleurs ont été quasi-intégralement réédités en trois tomes aux éditions La Brèche avec un avant-propos de Louise.

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