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DOSSIER : L’hôpital malade, vu par celles et ceux qui le font fonctionner

Il y a 24 ans, quand la colère se propagea à tous les hôpitaux… 1988 : 100 000 blouses blanches dans la rue : « Ni bonnes, ni connes, ni nonnes ! »

Mis en ligne le 28 novembre 2012 Convergences Entreprises

Comme il faut assurer la sécurité du patient, faire grève à l’hôpital se résume souvent par le port d’un badge ou d’un brassard « en grève » sur la blouse. Pourtant les personnels se réunissent parfois dans des assemblées, décident de s’adresser à leurs collègues et à la population. Ces mouvements ont lieu régulièrement, et dans tout le pays : contre des fermetures de services ou d’un site en Île-de-France, contre des non-remplacements de départs en retraite à Montbéliard, contre des suppressions de postes à la Croix-Rousse à Lyon, contre le transfert de la stérilisation vers un secteur purement industriel pour le Groupe Hospitalier Mutualiste de Grenoble, etc.

Mais, dans le secteur de la Santé comme ailleurs, l’ampleur du mouvement peut tout changer. Le mouvement des blouses blanches, en 1988, nous rappelle que c’est possible.

Ce qui avait mis le feu aux poudres

Le 23 décembre 1987, la ministre de la Santé du gouvernement Chirac, sous présidence de Mitterrand, Michèle Barzach, signe un arrêté remettant en cause l’obtention du baccalauréat comme niveau pour rentrer à l’école d’infirmières. Ce texte va déclencher une lutte sociale sans précédent dans le secteur de la santé en France.

Au cours du printemps 1988, le mouvement se met en place autour de revendications corporatives dont certaines, toutefois, intéressent tous les hospitaliers : abrogation de l’arrêté Barzach, reconnaissance de leur statut, mais aussi hausse de salaire de 2 000 francs (autour de 300 euros actuels) tout de suite, des postes supplémentaires et une amélioration des conditions de travail. Des coordinations locales ou des collectifs infirmiers relayent l’information.

La coordination des infirmières

Le mouvement s’organise autour de la Coordination régionale des infirmières de l’Île-de-France, qui a été créée sur le modèle de celle des cheminots en grève en 1986, par une poignée d’adhérents CFDT d’Île-de-France contestant la politique de leur centrale syndicale, de quelques militants de la LCR et d’hospitaliers non organisés.

Elle appelle à des manifestations le 29 septembre. 30 000 blouses blanches défilent derrière des slogans comme « Salaires Anémiés, 2 000 F pour les soigner », « Nous sommes dans la rue pour avoir un Statut » ou « Infirmières en colère, y en a marre de la galère ». La grève est bien suivie en province et, tout comme pour la manifestation parisienne, les personnels autres qu’infirmiers sont également présents pour demander eux aussi 2 000 F et l’amélioration de leurs conditions de travail. Si la coordination infirmières est prédominante dans le cortège parisien, en province, ce sont les syndicats qui dirigent les cortèges. À l’initiative de militants de Lutte ouvrière, une « Coordination des personnels de Santé », non corporatiste et regroupant toutes les catégories de personnels, se met en place. Elle restera néanmoins minoritaire à l’échelle de l’ensemble du mouvement et ne pèsera sur son déroulement que de façon marginale.

Le gouvernement Rocard (qui succède au gouvernement Chirac en juin) refuse de négocier. Le 6 octobre, ce sont 40 000 blouses blanches qui redescendent dans la rue. Arrivés devant le ministère de la Santé, les manifestants apprennent que Claude Evin, ministre socialiste de la Santé, est prêt à débloquer un milliard de francs... soit 312 F par personne, pour les seules infirmières diplômées du secteur public. Pour les manifestants, on est très loin des 2 000 francs demandés.

Le 13 octobre, 100 000 manifestants battent à nouveau le pavé parisien, venus de la région parisienne, mais également de toute la France. Les autres catégories, qui permettent de faire fonctionner l’hôpital, manifestent également. La Santé est plus que jamais en colère. La place de la Bastille est prise d’assaut par une foule qui, très vite, déborde de partout.

Du coup, Rocard convoque une réunion avec les syndicats et, pour la première fois, la Coordination infirmières... à 3 heures du matin dans la nuit du 13 au 14 octobre pour répéter qu’il ne peut pas faire plus. Le gouvernement explique qu’il ne faut pas compromettre le budget de la Sécurité Sociale et celui des « grands équilibres financiers du pays » (déjà !).

Par sa durée et son ampleur, ce mouvement a gagné la sympathie d’un grand nombre de travailleurs. Les revendications comme 2000 F pour tous et des augmentations d’effectifs peuvent être celles des travailleurs du public et du privé. Et les travailleurs de la santé montrent que la base peut s’organiser, trouver de sa propre initiative, par elle-même, les moyens de se retrouver à converger sur Paris à plusieurs dizaines de milliers. Le gouvernement socialiste craint la contagion et cherche à désamorcer le mouvement. Il répond à la demande de 2 000 F d’augmentation par des manipulations indiciaires allant de 550 F pour les débutantes à 307 F pour les plus anciennes et promet des « réflexions » pour tout ce qui touche au statut et aux formations.

Le mouvement des hospitaliers n’a pas été au bout de ses capacités. C’est sans aucun doute faute d’avoir réussi, entre autres, à réellement dépasser les clivages corporatistes. Mais il a représenté une formidable mobilisation d’envergure nationale. De quoi donner des idées aujourd’hui.

Anne FONTAINE


Quelques aperçus du mouvement en Franche-Comté

  • Au CHU de Besançon, les organisations syndicales CGT et CFDT, où la LCR et Lutte Ouvrière sont présentes, appellent aux Assemblées générales. Celles-ci réunissent plusieurs centaines de salariés après le travail, vers 21 heures, et se prolongent jusqu’à minuit dans une salle bondée. Les débats sont animés et toutes les catégories sont présentes, même si les infirmières sont majoritaires. Bien que l’atmosphère soit très cordiale, certaines lancent à des collègues quelques remarques très catégorielles comme « tu n’as pas à être présente, tu n’es pas Bac+3 ». Pour le petit groupe autour des militants de LO, il était évident que la nécessité d’une coordination des personnels de santé non catégorielle s’imposait.

Dans certains secteurs, comme la réanimation médicale et l’un des services de radiologie, les agents ne tiennent aucun compte des réquisitions de la direction et organisent eux même le planning, ce qui permet qu’un maximum de grévistes puisse aller manifester… y compris à Paris !

  • À Lons-le-Saunier, des infirmières font signer des pétitions sur le marché où elles reçoivent un très bon accueil. Un petit groupe va à la réunion de la Coordination à la Sorbonne pour avoir des informations. Pour aller manifester à Paris le 13 octobre, des aides-soignants, ASH, manip radio, IDE, etc. se retrouvent dans le bus affrété par la CGT Santé départementale. « Arrivés à Paris, nous étions au milieu d’une marée humaine. J’ai été infirmière pendant 35 ans, et je n’ai jamais rien revu de tel. Pourtant c’est ce qu’il faudrait refaire » raconte une manifestante.
  • À Belfort, les manifestants sont montés dans le train sans billet pour manifester à Paris. Quand le contrôleur est passé, il a prévenu l’administration de la gare de l’Est pour qu’on les arrête. Les militants CGT de la gare l’ont appris et ont organisé une haie d’honneur aux manifestants. Que c’est bon la solidarité !

A. F.

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Numéro 84, novembre-décembre 2012

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