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Guerre contre l’Irak et rivalités impérialistes

2 avril 2003 Monde

Bush annonce désormais une guerre longue et difficile. Les dirigeants américains entendent évidemment poursuivre, quitte à s’y enliser, l’aventure militariste et meurtrière, à grand renfort d’armes de destruction massive. Ils en font un enjeu majeur et une démonstration de force, non seulement vis-à-vis des peuples du Moyen-Orient et du Tiers-Monde, mais des autres pays impérialistes, lesquels tentent de sauvegarder comme ils peuvent les intérêts de leurs trusts respectifs dans la région.
Comme au temps des guerres coloniales, les grandes puissances se défient et se repartagent les régions riches en matières premières, en l’occurrence en pétrole, par peuples interposés. Aux chefs des grandes puissances les psychodrames diplomatiques, les marchandages en sous-main, le poker menteur, les éclats et les rabibochages. Aux peuples livrés depuis des décennies à des dictateurs longtemps parrainés par les mêmes grandes puissances, les bombardements et les destructions apocalyptiques. Le malheureux peuple irakien paiera pour la seconde fois (en fait la troisième, car il ne faut pas oublier les huit ans de cette terrible guerre contre l’Iran téléguidée par les grandes puissances) le rééquilibrage des intérêts impérialistes dans la région.
Comme en 1991, l’impérialisme américain est l’agresseur patenté. Le chef de la meute impérialiste tient à réaffirmer ses droits et sa part régalienne partout dans le monde. C’est récurrent et la fin de l’URSS n’a en rien réduit les interventions militaires américaines, elle a, au contraire, donné aux USA plus de liberté de manœuvre. En 1991, les dominants subalternes avaient émis de très timides réserves pour s’aligner rapidement et participer sans regimber à l’agression. Bush 1er leur avait même peu ou prou fait payer la facture de la guerre ! A titre de revanche (car l’histoire n’est jamais écrite d’avance, même par le roi des brigands), les affidés mirent à profit les douze années d’embargo qui suivirent pour passer des contrats avec Saddam Hussein, et se partager joyeusement sur le terrain le butin escompté. En redéployant aujourd’hui son armada, Bush II saisit l’occasion de leur faire lâcher les plus beaux morceaux de la proie espérée.

Sus à la « reconstruction »

Cette fois, le scénario, du moins avant le déclenchement des opérations, s’est un peu modifié. Certains des vassaux, la France, l’Allemagne, la Russie et même la Chine, forts de leurs mirifiques arrangements avec le régime irakien, apprécient peu la nouvelle aventure militariste américaine. Adieu veaux, vaches, cochons, couvées des champs de pétrole ? Que faire ? A quel jeu perdra-t-on le moins ? En participant ? En refusant ? En défiant le chef de meute ou en l’assistant ? On hésite. On calcule, on suppute, on marchande. On oscille. Le camp européen se partage et Chirac de se rêver un instant prix Nobel de la paix ! Puis la guerre commence. S’annonce plus longue que prévue. Blair et Chirac reprennent langue. Le gouvernement français se ravise quelque peu : « Il ne faut pas se tromper d’ennemi. Il faut souhaiter la victoire de la démocratie, c’est-à-dire des Etats-Unis, contre la dictature de Saddam Hussein », déclare Raffarin. De Villepin renchérit.
En attendant ladite victoire qui pourrait se révéler fort coûteuse et aux résultats politiques bien incertains, les rivaux et néanmoins alliés, « ces brigands rivés à la même chaîne » comme disait Trotsky, se disputent déjà la « reconstruction » de l’Irak… financée par les recettes pétrolières du pays, autrement dit négocient âprement le pillage programmé de ses futures ressources. Tous les barons de l’économie et leurs sous-traitants sont sur les rangs, en Amérique comme en Europe : ceux du secteur pétrolier bien sûr, mais aussi du bâtiment et travaux publics, de la téléphonie, de l’automobile, des transports, des lignes à haute tension… jusqu’aux éditeurs des manuels scolaires !
Et voilà le plus beau : le rôle de l’Onu, dans cette mêlée des prédateurs. Pourquoi nos Chirac (et ses groupies de feu la gauche plurielle), nos Poutine et autres Schröder sont-ils si attachés aux résolutions de l’Onu ? Pour administrer la paix et le bonheur des peuples ? Plaisanterie. Non, pour affaires.
La vérité tout nue vient de la bouche du Medef, via Le Figaro. Plus précisément d’un monsieur Jean-Marie Aouste, membre de la cellule du Medef qui avait coordonné « l’effort français de reconstruction » au Kosovo. Le Figaro-économie du 31 mars dernier commente et rapporte ses propos dans un article intitulé « Les patrons français ont besoin de l’Onu »  :

Un vent d’inquiétude souffle sur les milieux d’affaires français. L’Irak, dont la France fut pendant longtemps le premier fournisseur, va-t-il subitement devenir un pré carré américain ?(…) Le ministère de l’Economie et le Medef international ont décidé de réagir et d’organiser jeudi une réunion pour coordonner les actions des entreprises françaises. N’est-il pas trop tard ?(…) Il n’y aura pas de participation importante de la France dans la reconstruction sans une résolution de l’Onu. C’est la conviction de la diplomatie française, mais aussi de Jean-Marie Aouste, qui rappelle que « 
depuis le Koweït, la France n’a joué un rôle substantiel dans la reconstruction d’un pays que lorsque celle-ci était régie par une résolution de l’Onu  ». L’exemple du Koweït est dans tous les esprits : en 1991, après la guerre du Golfe, les Etats-Unis et la Grande-Bretagne s’étaient taillé la part du lion. Gerhard Schröder a plaidé vendredi dernier pour que l’Onu s’empare des rênes de la reconstruction. Même Tony Blair, lors de sa dernière rencontre avec George W. Bush, a appelé de ses vœux un tel scénario.
Si l’Onu se voyait confier cette tâche, les entreprises françaises seraient sur les rangs. Quelques grands groupes du bâtiment (Bouygues, Vinci), qui ont déjà réalisé des infrastructures à Bagdad, l’équipementier Alcatel ou encore TotalFinaElf sont prêts à proposer leurs services. Leur participation à la reconstruction bénéficierait, par effet de domino, à toute une kyrielle de PME. Au Syndicat des entreprises de génie électrique (Serce), on estime, par exemple, que « 
si TotalFinaElf réussit à faire valoir un certain nombre de contrats, il est très probable que les entreprises réunies au sein du Serce feraient partie des bagages du pétrolier français. Des lignes haute tension ayant été détruites, des opportunités existent dans la phase après-guerre ». A l’inverse, chacun sait que si British Petroleum obtient un contrat d’infrastructure, ce sont surtout des sous-traitants britanniques qui en bénéficieront ensuite. Raison de plus pour être présent au tout début des négociations. «  » Si l’Onu se voyait confier cette tâche, les entreprises françaises seraient sur les rangs… " Merveilleux programme ! La mesure du pacifisme chiraquien est donnée.
Mais qu’en est-il des ambitions américaines ?

Le projet pour « un nouveau siècle américain »

Côté américain, le clan pétrolier présidentiel nourrit de vastes objectifs stratégiques. On envisage déjà, après celle d’Irak, de nouvelles offensives contre le prétendu « axe du Mal » (Irak, Corée du Nord et Iran). Le général américain Wesley Clark déclare dans un article intitulé « Irak, une courte bataille avant une longue guerre » :
« Et si notre but ultime est d’obtenir la fin des menaces terroristes, alors il faut admettre que l’Irak ne constitue qu’une bataille dans une campagne autrement plus vaste. Lorsque nous aurons détrôné Saddam et oeuvré à la mise en place d’un nouveau gouvernement, il faudra alors se poser cette question : la chute de Saddam nous a-t-elle rapproché de notre objectif ? Et quelle est maintenant la prochaine étape ? » ( Libération, 17 mars 2003).
Selon Le Monde Diplomatique de mars 2003, cette stratégie « était déjà formulée dans un document de septembre 2000  ». C’est même à l’été 1997 qu’un « Projet pour un nouveau siècle américain » était rédigé, dont l’objectif était d’« établir la paix dans le monde » et le moyen : « accroître les dépenses militaires en augmentant d’au moins 15 milliards de dollars le total des dépenses annuelles ». Le 11 septembre n’a été qu’une occasion de justifier cette politique et de lui donner un tour plus offensif.
« La stratégie nationale pour la sécurité des Etats-Unis », c’est sous ce titre qu’en septembre 2002, l’administration Bush diffusait le document explicitant la nouvelle stratégie américaine. Ce document débute par ces mots :
« Les Etats-Unis possèdent une force sans précédent et sans égale » et poursuit « La guerre contre le terrorisme à grand rayon d’action est une entreprise de dimension mondiale et dont il nous est impossible de déterminer la durée (...) L’Amérique interviendra avant que la menace ne se concrétise. »
Le Washington Post du 16 juin 2002 affirmait :
« Ce qui est en jeu n’est rien de moins qu’un déplacement fondamental de l’Amérique sur l’échiquier mondial. Plutôt que de continuer à opérer en tête d’un groupe de nations égales dans le système international qui succéda à la deuxième guerre mondiale, les Etats-Unis élaboreraient leurs propres lois et créeraient de nouvelles règles. Sans l’accord des autres pays ».
Il s’agit d’établir, par une politique systématiquement militariste, les nouvelles règles internationales régissant les rapports de forces mondiaux suite à la chute de l’URSS et à la fin de la politique des blocs.

Le bras armé des trusts américains

Via l’organisation américaine USaid, l’Agence des Etats-Unis pour le Développement International, chargée de l’aide et de la reconstruction en Irak, ce ne sont que des trusts US proches de l’équipe présidentielle qui ont été pour le moment sélectionnés, notamment Halliburton (lié au vice-président Dick Cheney) qui a remporté 7,1 millions de dollars de contrat de reconstruction. Le premier objectif de guerre des USA a été de « sécuriser » les puits de pétrole sous le prétexte que Saddam risquait de les faire flamber. Colin Powell l’avait par avance annoncé : « S’il y a un conflit avec l’Irak, la direction de la coalition prendra le contrôle des puits de pétrole  ».
A la fin de l’année 2002, le vice-président Dick Cheney avait organisé une réunion des dignitaires du lobby pétrolier américain destinée à envisager les scénarios de l’après-guerre, plus précisément le mode de répartition des champs pétroliers irakiens à exploiter. Etaient présents des représentants de Exxon Mobil, Texaco, Chevron et Halliburton. L’équipe de Bush c’est aussi l’équipe des trusts pétroliers : Dick Cheney, le vice-président, fut pendant cinq ans PDG de la société de services pétroliers Halliburton (il touche toujours un million de dollars de Halliburton selon The Guardian cité par Libération du 28 mars 2003) ; Condoleezza Rice, chef du conseil national de sécurité, est également l’ancienne directrice de Chevron (un super tanker de la compagnie Chevron portait son nom !), sans même parler de Bush, ancien patron texan du pétrole (lié aux trusts de l’énergie comme l’a montré le scandale Enron). Le lobby pétrolier a été le principal bailleur de fonds de la campagne électorale de Bush (à hauteur de 26 millions de dollars selon L’Expansion de novembre 2002.) Jamais un gouvernement n’est apparu autant pour ce qu’il est : le conseil d’administration de trusts !
Le Point de février 2003 analysait les conséquences d’une victoire américaine :
« … comme l’armée américaine contrôlerait les gisements de pétrole et de gaz irakiens pendant un bon moment, les entreprises américaines pourraient s’arroger une grosse part du gâteau. Elles pourraient par ailleurs décrocher des droits de forage. Des entreprises comme Halliburton et Baker Hughes ainsi que le géant du bâtiment Bechtel Group pourraient se sentir tout aussi victorieux que les troupes des forces spéciales américaines ».
Quant à l’ « opposition irakienne » courtisée par Washington, elle s’engage par avance très clairement à ne respecter aucun des engagements de Saddam (vis-à-vis des trusts européens - on comprend l’émotion du Point), mais à financer le coût de la guerre américaine par des livraisons de pétrole irakien !
Voilà pour les projets initiaux américains, qui provoquèrent tant d’émoi chez Chirac, Schröder ou Poutine… Mais l’affaire sur le terrain se complique, et certains espoirs renaissent de ce côté-ci de l’Atlantique, dont Le Figaro-économie du 31 mars du moins se faisait l’écho, dans l’article intitulé « Pétrole, l’enjeu stratégique de l’après-guerre » :
« S’agissant de l’octroi des concessions des zones pétrolifères, véritable enjeu du bras de fer qui se profile pour l’après-guerre, les discussions sont d’abord politiques avant d’être économiques (…) » Tout va donc dépendre de la rapidité avec laquelle un régime souverain inspirant confiance se mettra en place. En attendant, il faudra sans doute prévoir une période de transition avant que les discussions sur l’octroi de concessions puissent se concrétiser « reprend Pierre Terzian, [directeur de l’hebdomadaire spécialisé Pétrostratégies]… Une autre idée reçue tient dans la mainmise programmée des Américains sur le pétrole irakien (…) Sans oublier ensuite le poids de la technostructure (ingénieurs et techniciens) pétrolière irakienne, considérée de l’avis unanime comme l’une des plus performantes dans la région du Golfe. » Dans ces conditions, même si les Etats-Unis en ont rêvé ouvertement, le scénario d’une domination sans partage sur le pétrole irakien me paraît aujourd’hui totalement exclu. On s’oriente davantage vers un régime mixte, avec des contrats de partage de production entre une compagnie nationale irakienne et des compagnies étrangères « , ajoute encore Pierre Terzian. »
Espoirs français ou réalité, les bombardements peuvent continuer sur Bagdad. L’heure n’est pas franchement au front du refus, mais aux marchandages.

La reprise de la course aux armements

Les compagnies d’armement américaines ne sont pas oubliées par la nouvelle politique de Bush. Pendant les années 1990, les Etats-Unis ont diminué leurs dépenses militaires, en particulier entre 1991 et 1996, et certaines entreprises d’armement américaines ont commencé à entrer dans le rouge. En 1999, bien avant les attentats, Clinton avait relancé la course aux armements. Les attentats de 2001 ont permis d’accélérer le mouvement. De 2001 à 2002, le budget passe de 307 milliards de dollars à 339. Dans son discours sur l’Etat de l’Union, Bush proposait d’élever le budget à 379 milliards de dollars avec l’objectif de 451 milliards de dollars en 2007.
Dès son entrée en fonction, Bush a débuté des essais de missiles. Le 13 janvier 2002, il retirait l’adhésion des Etats-Unis au traité international anti-missiles balistiques. Il torpillait la conclusion de la convention des armes biologiques qui aurait supposé une vérification de la non fabrication de telles armes sur le territoire même des Etats-Unis. En décembre 2001, le gouvernement américain bloquait toute discussion internationale sur ce thème et ce malgré l’attaque à l’anthrax sur le sol américain. Il relançait la production d’armes nucléaires et décidait que les armes qu’il s’était engagé à détruire selon les accords avec la Russie seraient seulement stockées mais non détruites ! Dans le même temps, il lançait le programme de bouclier anti-missiles balistiques (le NMD, National Missil Defense).
L’augmentation du budget militaire proposée le 29 janvier 2003 par le secrétaire à la Défense Donald Rumsfeld, après la décision de préparer la guerre, est impressionnante : il s’agit de « 48 milliards de dollars de plus, soit 150 % du budget militaire de la France » (selon Eric Laurent dans son livre « La guerre des Bush »). Le budget américain des armements est donc porté à 396 milliards de dollars soit le plus important de l’histoire des Etats-Unis, plus que celui de l’ensemble des 25 pays suivants de la liste.
Entre 2002 et 2007, 2144 milliards de dollars devraient être dépensés à des fins militaires. Ces dépenses permettent à la fois d’offrir des investissements à des secteurs en difficulté comme les entreprises aéronautiques, les ordinateurs, les hautes technologies (souvent incluses dans les matériels militaires utilisant des capteurs perfectionnés, des matériaux « furtifs » et autres technologies avancées).

La relance des armements n’a sans doute pas le pouvoir de redresser l’économie et de parer aux menaces de récession. Mais elle permet du moins de donner une prime confortable aux trusts américains, dans un contexte de récession, face à leurs concurrents mondiaux. Un résultat au moins est acquis depuis le début de l’intervention : la bourse américaine se rythme désormais plus volontiers, pour le meilleur ou le pire, sur les communiqués militaires que sur les indicatifs économiques des Etats-Unis.

Les intérêts lésés des bourgeoisies concurrentes

La liste des pays ayant pris position, avant le conflit et chacun avec ses propres nuances, contre la guerre américaine, Allemagne, Russie, Chine et France, correspond exactement à la liste des pays qui ont signé des accords avec l’Irak en perspective de la levée de l’embargo, les mêmes ayant donc avancé de l’argent à Saddam Hussein dans l’optique d’être remboursés quand le pétrole irakien pourrait être mis librement sur le marché. Pendant les douze années de l’embargo, ces pays se sont engagés dans des relations économiques avec Saddam Hussein, ont conclu des accords prometteurs avec lui alors que les Etats-Unis et la Grande-Bretagne imposaient à leurs entreprises de respecter l’embargo. Ils ont ainsi obtenu des contrats avantageux. Mais les mêmes contrats devenaient virtuels voire carrément fictifs, avec l’intervention américaine. Toujours est-il que la Russie, la France, l’Allemagne et la Chine ont estimé qu’ils risquaient de perdre leur mise qui se compte en milliards de dollars.
Un des gestes très remarqué de Saddam Hussein en octobre 2000, contre les USA et en faveur de l’Europe, avait été d’annoncer que dorénavant il se ferait payer son pétrole en euros et non plus en dollars (contrairement à tous les autres pays pétroliers) alors que l’argent de son pétrole allait déjà dans une banque française, la BNP.
Les relations commerciales entre l’Europe et les Etats-Unis sont parfois orageuses. En 2000, l’Europe protestait contre les avantages, vieille histoire, accordés par les Etats-Unis à leurs entreprises nationales. Tout récemment, le ministre des affaires étrangères français, De Villepin, a annoncé la couleur en annonçant, suite au débat sur le veto : « Le débat que nous avons mené à l’Onu, nous allons le poursuivre à l’OMC  ». Même si ce n’est pas nouveau, de prochains affrontements entre intérêts commerciaux concurrents se profilent entre l’Europe et les USA. En ce sens, la guerre qui vise à renforcer la suprématie américaine au Moyen-Orient est une guerre économique inter-impérialiste. Mais une guerre où les intérêts impérialistes sont aussi pour une bonne part entremêlés et amènent à bien des révisions et aménagements d’alliance.
Des intérêts sonnants et trébuchants nourrissent la fronde anti-américaine.

La France

Comme le déclarait Jacques Delors, cité par L’Expansion d’avril 2003 : « Ce n’est pas parce que le coq gaulois pince les fesses de l’éléphant que cela change quoi que ce soit à la taille de l’éléphant ». Le coq gaulois espérait toutefois s’approvisionner grassement dans sa basse-cour.
Dans un article intitulé « L’Irak, terre des contrats français », L’Expansion du 26 février 2003 écrivait : « Peugeot, Schneider, Alcatel… les entreprises françaises redoutent les effets d’une guerre sur des relations commerciales vieilles de 30 ans ». La France occupait ainsi jusqu’en 2001 la première place à Bagdad, dans les grands chantiers de l’aéroport ou de l’autoroute du sud, ou pour le réseau d’eau, l’électricité, la centrale nucléaire de recherche. En 2001, Peugeot a signé un contrat pour 6000 véhicules et en 2003, le ministre irakien du commerce extérieur parlait sur France 2 d’un contrat de 20 000 véhicules avec Peugeot. Alcatel a signé pour 280 000 lignes électriques et ainsi de suite avec des trusts comme Legrand et Schneider Electric et de multiples trusts (chiffres cités par L’Expansion du 26 février 2003).
Selon Libération du 28 mars 2003 :
« Depuis 1996, la France était devenue le premier pays fournisseur de l’Irak avec près de 15 % des importations. L’équipementier Télécom Alcatel qui avait déjà construit le réseau téléphonique irakien dans les années 80 a ainsi obtenu un contrat de 80 millions de dollars (...) Pour certaines firmes qui travaillaient avec l’Irak, l’interruption des échanges se solde d’ailleurs par un problème financier. En 1990, la Coface, l’assureur des exportations, avait donné sa garantie à 20 milliards de francs avec l’Irak ».
Les patrons français avaient signé des contrats pour l’après embargo. L’Etat français les a suivis, a couvert des associations entre patrons français et irakiens, et les banques françaises aussi. En 2002, la Fédération des industries mécaniques françaises déclarait : « Par ailleurs, en Irak, les exportations françaises ont bondi de 206 % pour atteindre 142,5 millions d’euros ». Tous ont misé sur l’assurance que l’embargo finirait par être levé et qu’alors ce serait l’envolée des profits des sociétés françaises.
Selon Business Week du 7 février 2003 :
« Des négociations très avancées ont permis à TotalFinaElf d’obtenir il y a quatre ans les droits d’exploitation du champ de Majnoon, au sud du pays. Elle détiendrait une participation de 40 % sur ce site aux réserves abondantes (on parle de 20 milliards de barils). Elle aurait des droits sur un site plus modeste de 6 milliards de barils. De quoi placer TotalFinaElf au premier rang des opérateurs potentiels de ce pays, au coude à coude avec le russe Lukoil (…) L’opposition irakienne pressentie pour gouverner a averti qu’elle dénoncerait les contrats ».
Répondant à ces affirmations, un dirigeant de TotalFinaElf cité par L’Expansion du 19 mars 2003 essayait de rassurer pour enrayer la chute du titre : « Personne ne nous chassera d’Irak ».

L’Allemagne

C’est la puissance impérialiste qui a tenu le langage le plus ferme contre la guerre des USA, le chancelier Schröder (certes animé de surcroît de considérations politiciennes) allant jusqu’à dire qu’Onu ou pas Onu, il était contre la guerre d’Irak.
Des intérêts économiques de l’Allemagne se heurtent également à ceux des Etats-Unis. Le Monde Diplomatique de juillet 2002 sous le titre « L’Allemagne s’active au Proche-Orient » exposait que « Le commerce des armes a renforcé le socle de l’influence de Berlin dans la région. L’Allemagne y figurait en tête des fournisseurs d’armement des années 1980. Elle a notamment permis à l’Irak, à l’Iran et à la Libye d’acquérir les technologies de fabrication d’armes chimiques. Ce sont également des entreprises allemandes qui permirent la fabrication des Scud B irakiens (…) »

La Russie

En entrant en Irak, les Etats-Unis lèsent les intérêts de la Russie pour la même raison qu’ils lèsent les intérêts de la France. « L’Irak a accordé à la Russie les droits d’exploitation d’un champ pétrolifère à Kouma dans des conditions exceptionnellement favorables » rapportait Le Monde Diplomatique de juin 1998. En fait, l’entreprise pétrolière russe Lukoil avait obtenu de Saddam Hussein des pré-contrats en attendant la levée de l’embargo d’une importance égale à ceux de TotalFinaElf en Irak. Selon L’Express du 20 mars 2003, « L’Irak doit à la Russie 8 milliards de dollars au titre des anciens contrats militaires sans compter les pré-contrats avec Youkos et Lukoil (firmes pétrolières). »
« La Russie et l’Amérique ne sont pas des ennemis, mais doivent être des rivaux » expliquait le Herald Tribune du 15 février 1998. Les appétits des Etats-Unis les ont amenés à cerner la Russie : à la fois à l’ouest par l’intégration à l’Otan de la Hongrie, la Pologne, la République Tchèque, puis bientôt par les Républiques Baltes et en perspective l’Ukraine. Et d’autre part en Asie centrale. Le Monde Diplomatique de février 2003, sous le titre « l’Asie centrale , base arrière américaine », rapporte :
« L’arrivée des forces spéciales américaines - si loin du champ de bataille afghan - a ravivé les spéculations autour du grand jeu pétrolier. Les investissements occidentaux dans le secteur pétrolier de la Caspienne soulignent l’importance de l’enjeu : les entreprises occidentales ont investi environ 13 milliards de dollars au Kazakhstan depuis 1993, 8 milliards de dollars en Azerbaïdjan depuis 1994. » Selon L’Expansion de novembre 2002, « De nouvelles routes du pétrole, sous protection américaine, se mettent en place pour siphonner les réserves de la région au détriment de la fédération de Russie ».

La Chine

La Chine a développé des bonnes relations avec le régime irakien, ayant besoin de pétrole du fait de sa taille et son développement industriel. A l’inverse, l’Irak sous embargo avait besoin des armes et marchandises chinoises. La Chine lui a vendu du matériel militaire, notamment les fameux missiles sol-sol, dénommés « vers à soie ». Nombre de sociétés chinoises ont été placées sur la liste noire des USA pour avoir contourné l’embargo. La Chine possède également des contrats pétroliers avec l’Irak. Elle a signé des contrats pour des prospections et des exploitations de nouveaux champs pétroliers, notamment celui de Ahdab.
Les Etats-Unis ont signifié à la Chine plusieurs rappels à l’ordre. Le « Rapport annuel sur la puissance militaire de la République populaire de Chine  » remis au congrès américain en juillet 2002 a affirmé que le développement militaire de la Chine prenait un caractère menaçant. La proposition des USA à Taïwan de bénéficier du bouclier anti-missile américain est venue s’ajouter aux diverses interventions américaines en Asie, montrant à la Chine que la guerre contre l’Irak avait également valeur d’avertissement dans la région, même si la menace est dirigée contre la Corée du Nord.

Craintes et calculs. Le front mouvant des alliances

Il faut être clair. Il n’y a jamais eu à l’Onu un camp de la paix contre un camp de la guerre. Il y a seulement eu divergences de tactique pour amener l’Irak à la plus complète sujétion… et qui en profiterait. Comme disait Chirac, il faut envisager la guerre… en solution de dernier recours.
Sur le fond, mettre la main sur l’Irak, tout le monde est parfaitement d’accord. Tous les ténors européens de l’Onu étaient également pour le maintien de l’embargo en exigeant le désarmement de l’Irak. Le rétablissement de la démocratie n’a rien à voir dans l’affaire. Seul ou à plusieurs, on pille plus facilement un pays totalement désarmé. Rappelons qu’en 2001 la France avait prôné des sanctions plus légères contre l’Irak, mais non la levée de l’embargo. Le gouvernement irakien en prit ombrage et en 2002, rapporte Le Monde du 1er avril dernier, les exportations françaises baissèrent de 29 %, au profit de l’Egypte, de la Jordanie, de la Syrie et des Emirats arabes unis mais aussi de la Russie, de l’Australie et de la Chine. De premier fournisseur en 2001, la France aurait rétrogradé au-delà du dixième rang. Décidément, les rapports de rivalités sont bien partagés, et les camps pas si tranchés que les prises de position à l’Onu le laissèrentun tempsparaître. Ce n’est pas pour rien que Chirac et Raffarin estiment régulièrement nécessaire de saluer l’ami américain. Pour souffler le chaud et froid diplomatique, sans doute. Mais pas seulement. Sur le terrain il existe aussi d’étroits partenariats. D’après le même article du Monde (« Les patrons français redoutent une hégémonie américaine en Irak ») :
" …335 millions de dollars de contrats ont été passés depuis 1998 par des entreprises américaines via leurs filiales françaises, tel le groupe Halliburton qui aurait obtenu pour 97,3 millions de dollars de contrats, essentiellement pour des pompes. De plus, 308 contrats ont été signés par des agents français vendant des produits américains pour un montant de 160,7 millions de dollars. Les contrats de produits américains avoisineraient donc les 500 millions de dollars. Certaines sociétés britanniques sont également passées par leurs filiales françaises pour obtenir des contrats, pour un montant, depuis 1998, de l’ordre de 87 millions de dollars.
Les brigands se disputent le pactole, mais il n’est pas toujours facile de démêler le tien du mien…
Il y avait sans doute plusieurs politiques possibles pour réduire l’Etat irakien à la plus parfaite impuissance, à la plus complète docilité. L’embargo contre l’Irak, avec les dégâts subis par la population civile que l’on connaît, dure depuis 1991, et les bombardements américains n’ont jamais totalement cessé. Ni la France ni l’Allemagne ni la Russie et autres éphémères défenseurs de la paix ne s’y sont jamais opposés. C’est même dans ce contexte, autrement dit sous couvert militaire américain, que les mêmes ont fait leurs affaires avec Saddam Hussein. La guerre, en fait, n’a jamais cessé. Somme toute, les impérialismes européens s’accommodaient assez bien de ce siège interminable de l’Irak. Le désarmement de l’Irak sous contrôle des inspecteurs de l’Onu, confortés par les bombardements sporadiques anglais et américains, n’était pas loin d’être achevé. Le « retour à la normale », autrement dit la reprise des affaires dans un pays exsangue, avec la levée de l’embargo, s’annonçait proche. L’heure était à cette même « reconstruction » financée par la rente du pétrole qui attire les convoitises du patronat du monde entier.
L’Irak était déjà vaincu. Mais pour le gouvernement américain, ce n’était pas assez. Et parmi les raisons qui ont présidé au choix du gouvernement américain d’écraser militairement le vaincu, il y a l’intention de couper l’herbe sous le pied des Européens, Russes, voire Chinois trop gourmands, de faire place nette sur le terrain et par la même occasion d’écarter des amis concurrents. Mais comme rien n’est simple ni gagné d’avance, les concurrents et néanmoins amis prennent la mouche. Pis, contre tous les pronostics, le déjà vaincu résiste. La stratégie de Bush se révèle hasardeuse. La guerre n’est plus gagnée d’avance. Réticences et critiques s’expriment publiquement dans l’état-major américain. Jusqu’au fidèle d’entre les fidèles, Tony Blair, qui se demande si le vent ne va pas tourner, s’il a misé sur le bon cheval, si le lobby militaro-pétrolier de Bush s’apprête vraiment à récompenser son zèle à la hauteur des espérances des capitalistes britanniques… et qui s’apprête à nuancer sinon réviser ses alliances en invoquant à son tour les vertus de l’Onu, voire à renouer l’alliance séculaire… avec la France !
Et puis, l’impérialisme américain a beau être « tout puissant », il lui faut bien compter avec les intérêts propres de ses plus fidèles vassaux, y compris parmi ceux qui ne font pas partie des grandes puissances, intérêts qui ne coïncident pas forcément avec ses objectifs propres. C’est ce qu’a montré sa déconvenue avec la Turquie, qui entre la perspective de voir se forger un Etat kurde indépendant à ses frontières et la promesse des milliards américains, a préféré renoncer à ces derniers et refusé aux Américains le passage de leurs troupes terrestres sur son territoire (mais, singeant en cela les puissances européennes, France ou Allemagne, a quand même réservé l’avenir en acceptant le passage des avions dans son espace aérien).

Pas d’alignement sur le prétendu « front du refus » impérialiste

Dans un contexte d’accentuation des rivalités impérialistes, il convient d’être très clair vis-à-vis des discours prétendument anti-guerre de diverses bourgeoisies européennes et en particulier de notre propre impérialisme. Les raisons qu’a la France de contester - pour l’instant - la guerre américaine en Irak n’ont rien à voir avec les raisons des peuples d’y être fondamentalement hostiles. Et la flagornerie de la gauche envers Chirac représente un alignement pur et simple sur les intérêts affichés de l’impérialisme français. C’est oublier le rôle que la France joue par exemple en Afrique, ne serait-ce que sa responsabilité de puissance néo-coloniale dans la situation actuelle en Côte-d’Ivoire ou en Centrafrique. C’est oublier que l’Etat français est capable de mener ou de téléguider des guerres tout aussi meurtrières que l’Etat américain. Rappelons-nous qu’elle avait pris fait et cause pour les massacreurs dans la guerre du Rwanda, qui firent un million de victimes, alors que les Etats-Unis étaient dans le camp d’en face !
Les peuples, et notamment ceux d’Europe, n’ont aucune raison de se placer derrière cette bannière du front du refus impérialiste, au demeurant bien précaire. Aucune des positions d’un Chirac ne méritait d’être soutenue malgré ce qu’ont prétendu tous les hommes politiques de gauche français, de François Hollande à Marie-George Buffet, qui ont décerné au président français leurs félicitations. « Nous rejoignons les positions de la diplomatie française  » a déclaré Bernard Thibault, interviewé par la radio RFI en sortant du congrès de la CGT. La gauche gouvernementale et les dirigeants syndicaux sont trop attachés aux intérêts de la bourgeoisie française pour aller au-delà de la position d’un Chirac. Chirac met en avant l’Onu, ce club d’affaires des grandes puissances. Chirac veut désarmer l’Irak alors que ce sont les pays impérialistes comme les Etats-Unis, l’Angleterre et la France qui sont armés jusqu’aux dents et qu’il faudrait désarmer. Chirac veut assurer aux compagnies françaises le droit de piller les richesses d’Irak, alors qu’il faudrait que les peuples s’unissent pour mettre les trusts impérialistes et leurs Etats hors d’état de nuire.
Le combat contre la guerre ne doit pas se dérouler sous le drapeau d’un Chirac. Non seulement ce serait s’aligner sur la bourgeoisie française alors que celle-ci s’attaque aux travailleurs mais cela risquerait de nous mener à soutenir notre impérialisme si l’exacerbation des rivalités entraînait à l’avenir de nouvelles confrontations.

Pour la défaite de tous les impérialismes en Irak

Une fois la guerre commencée, Chirac a réaffirmé qu’il était un allié des Etats-Unis. Les peuples auraient au contraire tout intérêt à une défaite américaine, d’autant qu’une victoire américaine, on l’a vu en 1991, ne garantit en rien la démocratie au peuple irakien. Et souvenons-nous comment la défaite américaine au Vietnam a dissuadé le gouvernement américain d’intervenir militairement dans le monde, en tous cas directement, pendant des années.
Les Etats-Unis ne sortiront pas forcément gagnants de la guerre, à supposer même que le succès strictement militaire soit garanti. La résistance à l’occupation de Bagdad peut être importante. Le résultat peut-être un demi-succès avec occupation seulement des puits de pétroles enlevés à Saddam Hussein, ce qui est l’essentiel pour l’impérialisme américain, mais au prix d’une déstabilisation de la région. L’armée US peut très bien entraîner des révoltes dans les pays musulmans en particulier dans les pays arabes. La révolte contre le sort réservé aux Palestiniens par Israël peut venir s’ajouter à la révolte contre le sort réservé à la population irakienne pour déstabiliser les régimes jordanien, saoudien ou égyptien. Brent Scowcroft, ancien conseiller à la sécurité nationale de Bush père déclarait dans un article du Wall Street Journal  : « Je pense que nous pourrions connaître une véritable explosion au Moyen-Orient. Cela pourrait transformer cette région en une marmite bouillante et détruire notre combat contre le terrorisme. » (cité dans La guerre des Bush de Eric Laurent).
Si les troupes américaines s’enlisent dans un conflit long et dur, les manifestations d’hostilité à la guerre dans le monde, mais surtout les résistances en Irak et au Moyen-Orient, peuvent mettre l’impérialisme américain dans une situation difficile. Ce pourrait être une opportunité pour que la classe ouvrière des pays impérialistes entre en scène et se porte solidaire des peuples du Tiers-Monde en ouvrant de nouvelles perspectives à tous ceux que les boucheries impérialistes révoltent : le renversement complet et définitif de l’impérialisme sur toute la planète, la seule manière qu’il nous la fiche... la paix !

Le 2 avril 2003

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