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Archives > Convergences Révolutionnaires > Numéro 65, septembre-octobre 2009

France Télécom : La mort au bout du fil

Mis en ligne le 4 octobre 2009 Convergences Entreprises

L’inspection médicale de Basse-Normandie vient d’estimer que chaque année entre 300 et 400 salariés se suicideraient sur leur lieu de travail. France Télécom n’échappe pas à la règle et semble même être en pointe. À l’heure où nous écrivons, ce lundi 28 septembre, on apprend qu’un salarié de plus de France Télécom vient de se suicider au matin en Haute-Savoie, en se jetant du haut d’un viaduc surplombant une autoroute. La préfecture précisant qu’il a écrit une lettre d’adieu dénonçant « le climat au sein de son entreprise ».

Privatisation, précarisation

France Télécom a commencé une marche forcée vers la suppression massive des effectifs depuis sa transformation en 1996 en Société Anonyme, passant de 145 000 à 80 000 personnes sur la maison mère aujourd’hui en France. Rappelons que cette politique, bien que votée par la droite, a été mise en oeuvre par le gouvernement de Jospin dès son arrivée en fonction. Cette entreprise déjà très rentable pour les caisses de l’État, promettait de l’être encore plus avec le développement des nouvelles technologies de télécommunications. D’où la privatisation.

Problème : la majorité du personnel avait, et a encore aujourd’hui, le statut de fonctionnaire, une ancienneté plutôt élevée et la paye en conséquence. Bref, l’agent de France Télécom ne correspondait pas au travailleur précaire que le patronat voulait généraliser dans tous les secteurs. La Direction, avec la bénédiction gouvernementale, a donc décidé de se débarrasser du maximum de ses fonctionnaires : plan pluriannuel de mise à la retraite anticipée, « encouragements » pour des départs vers d’autres administrations ou « aides » à la création d’entreprise, sans oublier les révocations disciplinaires.

Les nouveaux embauchés sont quant à eux des contractuels, CDD ou CDI, et parmi ces derniers des Temps Partiel annualisés pour obtenir le maximum de flexibilité dans des plannings horaires de six ou sept jours.

Le salaire de la peur et le cochon de « client »

Entre-temps, comme à la poste ou l’hôpital, les usagers sont devenus… des clients. Autrement dit, la moindre prestation leur est fortement facturée. Les fusions de services se font toujours avec moins de monde : impossible de maintenir la tradition du service public à laquelle est fortement attaché le personnel de France Télécom. Le client est l’alibi pour augmenter la productivité : course absurde aux résultats et peu importe la manière d’y parvenir (en vendant une offre internet à quelqu’un qui n’a pas d’ordinateur par exemple !). À vous d’exécuter quotidiennement ce genre de tâches même si moralement vous les réprouvez.

Il faut aussi se battre au quotidien avec les applications informatiques, car le réseau interne est défaillant, le comble dans cette entreprise spécialiste en télécommunications ! Une bonne solution pour réussir à satisfaire la clientèle ? Contourner les procédures !

Pressions, harcèlement

Chasse aux temps morts, aux militants syndicaux les plus actifs et aux agents les moins dociles : absence de promotion, harcèlement, mutation d’office, placardisation, conseil disciplinaire, poursuites judiciaires pouvant aller jusqu’à la révocation. Beaucoup tombent en dépression, se séparent de leur conjoint. La boîte joue avec les nerfs des salariés. Un agent de l’Unité d’Intervention Affaires (UIA) de Paris qui avait porté plainte pour harcèlement vient juste d’écoper comme réponse à sa plainte un an ferme de mise à pied.

Haro sur les expertises…

La direction s’empresse de contester auprès des tribunaux la moindre expertise demandée par un Comité Hygiène Sécurité et Conditions de Travail suite à une réorganisation. Tout dernièrement, la Direction Territoriale Sud-Est a convoqué le Comité d’Établissement mais s’est bien gardée d’annoncer aux représentants du personnel le suicide d’un de leurs collègues. Idem avec le directeur de cette UIA de Paris qui a entamé en début d’année une procédure en justice pour interdire au CHSCT de diligenter une enquête sur les risques psychosociaux au sein de cette entité qui a pourtant connu un suicide et deux tentatives.

Le 30 juin de cette année, une déclaration commune de tous les syndicats dénonce une énième fois l’attitude de la Direction Générale : «  (…) vous combattez les enquêtes demandées dans les CHSCT ou les expertises quand de tels drames se produisent. Votre seul objectif : faire en sorte qu’ils ne soient pas reconnus en accident de service  ». D’ailleurs le représentant de FT n’a pas hésité à confirmer au cours de l’émission télévisée «  C dans l’air  » que pour lui la déclaration de l’accident du travail «  c’est du formalisme  » !

… et la médecine du travail

Les rapports de la médecine du travail de FT l’attestent amplement : intensification du travail, suppressions d’emplois, fermetures de services avec déplacements de salariés, changements de métier, mobilités contraintes, pressions sur les départs, absence de formation, de reconnaissance, perte d’identité de nombreux métiers, management par l’intimidation, menaces, perte de l’équilibre entre la vie professionnelle et la vie privée.

Quand en 2004 un livre intitulé La machine à broyer [cf. l’encart ci-contre] avait rencontré un fort écho, quelques responsables d’un syndicat de médecins, fidèles à la direction, avaient immédiatement tenté un contre-feu à ce brûlot via une lettre ouverte que les cadres avaient affichée un peu partout dans les services.

FT n’a pas plus épargné les assistantes sociales que les infirmières ou les médecins du travail. D’où les démissions de treize médecins du travail ces quatre dernières années ! Un médecin du groupe explique dans le journal Le Monde que cette entreprise a « très longtemps été dans le déni total, a refusé d’écouter ce que les médecins du travail avaient à dire des restructurations (…). Nous-mêmes ne sommes pas informés par la direction des cas de suicide, nous les apprenons par la presse.  ».

Les syndicats SUD et CGC, rejoints depuis par l’UNSA, ont créé L’Observatoire du Stress et des mobilités forcées à France Télécom. Ce site a immédiatement été interdit d’accès depuis les postes de travail de l’entreprise. Deux médecins du travail qui voulaient participer à une réunion organisée par cet Observatoire se sont heurtés à une interdiction hiérarchique, avec menace de licenciement, s’ils persistaient dans leur volonté d’y assister.

La série noire continue

Il n’est plus une semaine sans que ne soit annoncé un nouveau décès ou une tentative de suicide. Le PDG Didier Lombard, a osé dire, à sa sortie de chez le ministre du travail, qu’il y avait «  une mode du suicide  » à France Télécom ! Pour l’heure, le décompte macabre se monte à 23 suicides depuis février 2008. Or tous ne sont pas recensés, soit parce que la famille décide un silence total, soit parce que ces collègues, en dépression ou autre, sont absents depuis longtemps et que l’information n’a pu parvenir jusqu’aux services. Il y a aussi les cas où il peut y avoir un doute sur l’origine délibérée ou pas du décès. La direction préfère évoquer des salariés « fragilisés » pour esquiver une responsabilité criante. En tout cas, aux dernières nouvelles, aucun représentant parmi la Direction générale ne s’est suicidé pour cause de souffrance au travail.

Bien que les effectifs soient en baisse constante, le nombre moyen de jours d’arrêt maladie est passé de 10,6 en 1996 (début de la transformation de l’entreprise en Société Anonyme) à 17,9 en 2003. Ces congés pour maladie avaient encore augmenté de 6,3 % entre fin 2006 et fin 2007 malgré une nouvelle baisse des effectifs de 14 %. Mais le stress n’est toujours pas reconnu comme une maladie professionnelle !

Déni et hypocrisie

En cas de problème, FT se réfugie derrière une vague formation anti-stress, pour mieux vous replonger ensuite dans l’enfer maison. Il y a eu la création d’une cellule d’écoute, composée, entre autres, de membres de la hiérarchie ! Elle avait créé auparavant une « commission stress » en 2000 avec l’efficacité que l’on peut constater.

Depuis la série de suicides de cet été, le gouvernement a consenti quelques belles paroles et a demandé à rencontrer la Direction de FT, laquelle a d’emblée exclu de revenir sur ses projets de réorganisations et de fermetures de sites, son PDG invoquant d’autres urgences : « il y a des choses encourageantes comme des chiffres de bonne santé : le cash qu’on génère… » . Seules concessions, quelques gadgets comme ce numéro vert avec au bout du fil des psychologues. Espérons que l’attente ne sera pas aussi longue qu’avec ses autres services téléphoniques.

Grand seigneur, le PDG avait annoncé au soir du CNHSCT extraordinaire le gel des restructurations pendant un mois et demi, en espérant sans doute que l’émotion sera retombée d’ici là. Attitude faux-cul en fait, il n’avait pas le choix puisqu’il avait l’obligation de figer les listes électorales des salariés pour les élections au Conseil d’Administration du 22 octobre prochain.

Dès le lendemain du CNHSCT, ses responsables locaux croyaient tellement peu à ces balivernes qu’ils continuaient comme si de rien n’était : résultat, un suicide plus une tentative. Suite à quoi Didier Lombart a expédié un mail à tout le groupe où il commence par verser quelques larmes puis déplore : « (...) l’image malmenée de notre groupe, qui ne fait pas justice à nos réussites » et poursuit, « comme vous, je veux continuer à être fier de ce que nous avons accompli et de ce que nous accomplirons encore. » Il fallait oser ! Toujours serein, il nous annonce ensuite qu’il va continuer la même politique, ce qui nous promet bien d’autres suicides à venir.

À France Télécom comme ailleurs…

Dans cette multinationale très rentable, les actionnaires ont engrangé 4 milliards en 2008, soit, excusez du peu, l’équivalent de 87 000 emplois. Tout ce pognon se fait avec la peau des salariés. Se tuer au travail n’est plus seulement une expression mais constitue une réalité. Les dirigeants syndicaux se contentent d’organiser des journées de grève ranplanplan, saucissonnées secteur d’activité par secteur d’activité sans aucune perspective sérieuse de combat ; il est grand temps d’arrêter de jouer les pleureuses comme ils le font en implorant que le patron ou le gouvernement ouvre le dialogue avec eux, mais de riposter collectivement.

D’autant que si FT détient en ce moment ce funeste palmarès, le groupe n’est pas un cas à part. Il y à peine deux ans, de nombreux suicides concernaient des salariés de l’automobile. Et on vient juste d’apprendre que la vague de suicide touche également le ministère de l’Écologie et de l’Équipement de Jean-Louis Borloo !

Si la tragédie grecque d’Eschyle caresse l’idée que «  La mort est plus douce que la tyrannie  », pour notre part nous préférons reprendre les paroles plus prometteuses de L’Internationale en clamant «  Guerre aux tyrans ! » .

Dimitri DANTEC


L’art d’écœurer le personnel

Un client appelle pour une panne internet : il est automatiquement basculé à partir de son troisième appel sur un planning de rappel surchargé alors que son souci pourrait fort bien être réglé immédiatement. Tous les repères, que ce soit en termes de métiers, de collègues, de lieu géographique ou d’horaires sont constamment remis en cause.

Votre service ferme ? C’est fréquent. À vous de postuler sur d’autres postes, de chercher un autre service, de vous vendre à travers une sorte d’ANPE interne où les conditions de travail proposées sont toujours plus dégradées. Vous ne trouvez pas ? Mutation d’office ! Comme les zones de mutation deviennent de plus en plus vastes, au fur et à mesure de la fusion des directions locales, vous risquez de vous retrouver dans une autre ville, un autre département ou même une autre région ou n’importe où dans le pays si vous êtes cadre. Bonjour l’éclatement de la vie familiale, les frais de transport, la fatigue. Vous n’êtes pas content ? Vous pouvez toujours démissionner !


« À l’attention de ma famille et de mes collègues »

Voici le message que Michel Deparis, cadre architecte réseau à Marseille, a écrit juste avant de se donner la mort le 13 juillet 2009 : « À l’attention de ma famille et de mes collègues de travail (…) Merci de diffuser cette lettre (…) Je me suicide à cause de mon travail à France Télécom. C’est la seule cause. Urgence permanente, surcharge de travail, absence de formation, désorganisation totale de l’entreprise. Management par la terreur ! Cela m’a totalement désorganisé et perturbé . ».


À lire et écouter

Un livre : La machine à broyer - De France Télécom à Orange : quand les privatisations tuent, de Dominique Decèze, éditions Jean-Claude Gawsewitch, collection « Coup de gueule ».

Un DVD : un spectacle théâtral, Les Impactés, par la NAJE( Nous n’Abandonnerons Jamais l’Espoir, « compagnie théâtrale professionnelle pour la transformation sociale - Théâtre de l’opprimé » ) qui éclaire merveilleusement sous forme de sketchs les vicissitudes des salariés de France Télécom. Pour se procurer le DVD, contacter la compagnie NAJE sur son site : www.naje.asso.fr


On trouvera d’autres dessins de Karak sur ce sujet et d’autres sur son blog : http://karak.over-blog.com/

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Numéro 65, septembre-octobre 2009