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Archives > Convergences Révolutionnaires > Numéro 100, juin-juillet-août 2015

Foot-business is business

Mis en ligne le 27 juin 2015 Convergences Société

On doit reconnaître à la justice américaine un sacré sens de la mise en scène. Les quatorze arrestations à la veille du congrès de la Fifa ont donné du piment à des révélations pour le moins éventées : le foot-business est un panier de crabes corrompus. La démission du parrain Sepp Blatter, quelques jours après sa réélection triomphale, a permis au feuilleton de continuer. À l’heure où nous écrivons, c’est la procédure d’attribution de la coupe du monde 2026 qui est gelée. On laisse passer l’orage du côté de la Fifa, comme on dit sur le terrain lorsque l’équipe adverse est trop dominatrice. En attendant, les appétits s’aiguisent pour la prochaine élection, celui de Michel Platini en tête.

Petits arrangements entre amis

Les révélations de Chuck Blazer, une « taupe » du FBI, ont alimenté l’enquête. Ce millionnaire de 70 ans, ancien patron de la branche « Amériques » de la Fifa, a acheté un appartement luxueux de la « Trump Tower » sur la cinquième avenue de Manhattan, juste pour loger ses chats. Rattrapé par le fisc américain, car il avait « oublié » de payer ses impôts, il a évité les ennuis en balançant ses petits copains.

Ce sont des individus comme Blazer qui dirigent la Fifa. Cette « association à but non lucratif », dont l’objectif est d’« améliorer le football et le diffuser dans le monde », verse deux millions d’euros par an aux Îles Caïmans, un paradis fiscal d’à peine 45 000 habitants, qui a bien besoin de ça pour entretenir ses quelques terrains de foot. Un exemple parmi beaucoup d’autres, puisque le budget de la Fifa est de cinq milliards par an.

La procédure de désignation des pays organisateurs des coupes du monde est dans le viseur de la justice américaine. L’Afrique du Sud aurait versé 10 millions de dollars de pots de vin au délégué de la petite fédération de Trinidad-et-Tobago pour obtenir l’édition 2010. Même type de soupçons pour la France, l’Allemagne, la Russie ou le Qatar.

Aux innocents les mains pleines

Que des valises de billets changent de main lors de ces désignations opaques, c’est la loi du genre. Les sommes versées pour graisser la patte de petits patrons d’obscures fédérations de football ne sont pourtant que de la menue monnaie comparées aux affaires bien légales des grands capitalistes.

L’organisation de la coupe du monde en Afrique du Sud a rapporté deux milliards de dollars à la Fifa, et des sommes gigantesques aux multinationales du BTP et aux sponsors comme Coca-cola, Nike ou Adidas. Mais elle a coûté plus de quatre milliards à l’État Sud-africain, sans aucun bénéfice pour les travailleurs, chômeurs et jeunes des ghettos noirs de ce pays.

Depuis 1994 et le relatif succès de l’édition américaine, la Fifa utilise l’attribution de l’événement planétaire qu’est la coupe du monde pour, paraît-il, développer le football sur tous les continents, rompant avec la traditionnelle alternance Europe-Amérique latine qui avait cours jusque-là. D’où des destinations de plus en plus exotiques (Corée / Japon en 2002, Afrique du Sud en 2010 et Qatar en 2022 !), assez éloignées de critères sportifs ou même climatiques.

Derrière le paravent universaliste se cachent bien sûr les intérêts des grandes multinationales partenaires de la Fifa, qui voient bien là l’occasion de conquérir de nouveaux marchés financés par les deniers publics, comme en Afrique du Sud. Voilà ce qui avait fait se lever une partie significative de la population brésilienne quelques mois avant l’édition 2014. Dans un passé plus lointain, les attributions (entre autres) de 1934 à l’Italie (avec salut fasciste des joueurs pendant les hymnes), ou celle de 1978 à l’Argentine du général dictateur Videla avaient déjà largement démontré le peu de scrupules de la Fifa et sa servilité vis-à-vis des intérêts diplomatiques et économiques des grandes puissances.

Mais ce n’est pas le pillage des caisses d’États pauvres pour enrichir les multinationales qui a ému Loretta Lynch, la Garde des Sceaux américaine qui coordonne l’enquête contre la Fifa. La chef de cette opération « mains propres » a longtemps été l’avocate de Wall Street avant d’être nommée procureur chargée de poursuivre en justice les banques responsables de la crise financière de 2008. Elle a été particulièrement clémente envers ses anciens clients, qui s’en sont sortis avec de faibles amendes. Si les cadres corrompus de la Fifa étaient des banquiers de Wall Street, ils n’auraient même pas été inquiétés.

L’envers du décor

La pratique du foot mobilise des centaines de milliers de bénévoles dans le monde entier qui apprennent ce sport collectif à des millions d’enfants. Mais comme le dit Romario, ancien attaquant de pointe de la sélection brésilienne : « Notre football est sucé par des dirigeants qui restent dans leurs tribunes de luxe en trinquant aux millions qui rentrent sur leur compte bancaire ».

Depuis 2010, plus de 1200 ouvriers indiens ou népalais sont morts sur les chantiers de construction des stades du Qatar. C’est de leur exploitation, comme de celle de tous les salariés, que viennent les profits des multinationales qui raflent les contrats des grands événements sportifs organisés par des institutions comme la Fifa. Que ces profits soient partagés entre les actionnaires et leurs serviteurs par les circuits légaux de la finance ou ceux, occultes, de la corruption, leur origine est la même : l’exploitation capitaliste. Voilà le scandale auquel il est temps de mettre fin.

8 juin 2015, Philippe CAVEGLIA et Raphaël PRESTON


Les coups pas très francs de Platini

C’est avec sa nomination à la tête du comité d’organisation de la coupe du monde 1998 en France qu’il entame une carrière de dirigeant du football mondial. Depuis 2007, il est président de l’UEFA, la très puissante composante européenne de la Fifa. Rouage essentiel de ces instances vermoulues depuis tant d’années, son indignation sélective au moment des révélations de soupçons de corruption au sein de la Fifa ne peut que prêter à sourire.

Platini feint d’oublier qu’il avait été un soutien très actif du candidat Blatter en 1998, lequel lui avait rendu cette passe décisive en moment de son élection à la tête de l’UEFA. Peut-être sent-il souffler le vent du boulet, car c’est bien lui, invité par Sarkozy, qui a déjeuné avec un prince qatari quelques semaines avant la surréaliste attribution de la coupe du monde 2022 au petit émirat. Retour de l’ascenseur : la nomination de son fiston comme cadre dirigeant du consortium Qatar sports investment quelques semaines après cette décision...

À son palmarès, on trouve également son appel au calme pendant le mouvement de contestation de la population brésilienne en 2013-2014. Platini était un joueur exceptionnel, élégant et fair-play ; il est devenu un dirigeant classique, cynique et ambitieux, un symbole en somme de ce que le capitalisme fait du football.

P.C.

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