Aller au contenu de la page

Attention : Votre navigateur web est trop ancien pour afficher correctement ce site internet.

Nous vous recommandons une mise à niveau ou d'utiliser un autre navigateur.

Archives > Convergences Révolutionnaires > Numéro 80, mars-avril 2012

Fermeture annoncée trois ans à l’avance : la direction de Freescale Toulouse a fait de son usine un laboratoire antisocial

Mis en ligne le 25 mars 2012 Convergences Entreprises

En annonçant en avril 2009, trois ans à l’avance, que le plus gros de l’usine de Toulouse allait fermer (la production s’arrête, seule une grosse partie de la Recherche et Développement reste à Toulouse), la direction de Freescale a innové à plus d’un titre.

Malgré les difficultés qu’elle a rencontrées la première année, elle a pu, depuis deux ans, gérer sa production comme bon lui a semblé – avec quelques bas et beaucoup de très hauts, comme c’est le cas en ce moment où la production, au maximum de ses possibilités, est plus importante qu’elle ne l’a jamais été. Prévue pour fin 2011, la fin de l’activité a été reportée à juin 2012. Aujourd’hui, pour la énième fois, le patron parle encore de retarder la fermeture (de quelques jours cette fois-ci) suite à une « grosse commande »…

En fait, l’effectif n’a jamais été aussi nombreux… Depuis l’annonce – et les premiers départs –, la direction a procédé à une embauche massive d’intérimaires. Aujourd’hui, on voit revenir dans l’usine des intérimaires ayant quitté l’usine il y a six mois, après y avoir travaillé dix-huit mois (la direction respecte le délai de carence prévu par la législation sur l’intérim). Mais, depuis l’annonce de la fermeture, c’est l’ensemble du personnel, et pas seulement les CDD ou les intérimaires, qui est sous statut hautement précaire, car travailler sous PSE [1] pendant trois ans a permis à la direction de se soustraire à une partie de la législation du travail.

Des réactions non prévues par la direction

Il y a trois ans, donc, le 21 avril 2009, la direction de Freescale annonçait la fermeture du secteur production de l’usine pour la fin 2011. Paternaliste, le directeur de l’usine, assurait l’ensemble du personnel concerné qu’il n’était pas question de laisser qui que ce soit sur le carreau. Cette annonce, faite longtemps à l’avance, était prétendument destinée à aider chacun à trouver un reclassement dans les meilleures conditions (la réalité a évidemment été tout autre : aujourd’hui, sur un plan de licenciements de 821 personnes, seulement 200 ont retrouvé du travail dans une région toulousaine réputée « créatrice d’emplois »).

« Sociale », donc, la direction laissa l’« intersyndicale » organiser des assemblées générales du personnel (une heure, à durée en fait « élastique », par semaine) pour que toutes les questions puissent être posées aux représentants du personnel. Il faut dire que, dans cette usine où les ouvriers ne représentent que 30 % du personnel (mais 55 % des licenciés…), le syndicat majoritaire était un syndicat FO dont il n’est pas exagéré de dire que c’était un syndicat « maison ». Une fois n’est pas coutume, FO acceptait de figurer aux côtés non seulement de la CGC et de l’UNSA, mais encore de la CGT, de la CFDT et de la CFTC, tous trois nettement plus combatifs.

Assez rapidement, les travailleurs ont commencé à mesurer que, si la direction n’avait pas lésiné sur les formes, le contenu ne suivait absolument pas. Les discussions parmi les travailleurs ont porté, dès le début, non pas sur les possibilités de s’opposer aux licenciements mais sur les conditions de départ qu’il était possible d’obtenir : d’une part, les explications de la direction – usine obsolète et baisse de production pour l’automobile en 2009 – sont apparues comme crédibles et, d’autre part, tout le monde savait que l’entreprise disposait de gros moyens.

Les représentants des syndicats FO, CGC et UNSA, ne voulant pas en découdre avec le patron, se sont très vite retrouvés à court d’arguments et, sous un prétexte quelconque, ont rompu « l’unité » de l’intersyndicale. Ce qui n’a en rien empêché les AG de se poursuivre, aussi nombreuses, débouchant sur cinq semaines de grève qui ont fait grand bruit dans Toulouse. Un Comité de grève, proposé par l’intersyndicale CGT-CFDT-CFTC elle-même, était élu en AG : se réunissant, selon les besoins, plusieurs fois par jour, il comprenait une trentaine de membres dont une large part de non-syndiqués y exerçant des responsabilités importantes. La grève s’est terminée avec un PSE où la direction, sans accepter les 150 000 euros d’indemnités réclamés par les grévistes, a été obligée d’accorder bien au-delà de ce que prévoit la législation et de garantir des minima de 40 000 euros pour ceux qui avaient moins de vingt ans d’ancienneté et de 50 000 euros au-delà de vingt ans. [2] Il faut dire que, à ce moment-là, les travailleurs disposaient d’un atout sérieux en paralysant une production dont la direction avait absolument besoin – tant pour honorer les commandes en cours que pour constituer le stock légal de la garantie décennale.

Dans un premier temps, la direction n’est pas parvenue à reprendre la main…

Durant les semaines qui ont suivi la reprise, la direction a tenté d’intimider les travailleurs qui avaient fait grève. Elle a licencié sans indemnités une gréviste, faisant la démonstration (même si le motif de licenciement ne tient pas la route) que les indemnités pouvaient servir aussi bien de bâton que de carotte. Elle a aussi tenté de licencier, là encore sans indemnités, le principal animateur de la grève, par ailleurs délégué, mais sans succès : par deux fois, l’inspection du Travail a refusé. En production, les chefs ont tenté de durcir les conditions de travail… avec comme conséquence des débrayages immédiats. Le moins qu’on puisse dire est que les travailleurs ne mettaient pas du cœur à l’ouvrage et la direction ne parvenait pas à respecter les délais posés par ses clients. Ainsi, non seulement les travailleurs de Freescale étaient sortis de la grève avec le sentiment d’une victoire – et c’en était une – mais, dans les mois qui ont suivi la reprise, ils n’ont pas permis à la direction de « reprendre la main ».

… avant de réussir à obtenir ce qu’elle voulait

Pourtant, avec le temps, le patron a fini par réussir à organiser la production comme il l’entendait. Au fil des mois, les départs en formation, les départs tout court ont modifié la physionomie des ateliers où les intérimaires sont plus nombreux que les « Freescale ». Dans l’esprit de ceux qui ont participé à la grève de 2009, le rapport des forces ne pourrait pas se reconstruire demain de manière aussi favorable, avec des gens se connaissant bien. Dans ces conditions, les indemnités de licenciements constituent un « capital » considéré comme acquis et que les « Freescale » ne voudraient surtout pas voir remis en cause. De là une certaine frilosité à l’idée que les conditions du PSE pourraient changer.

Il reste que cette fermeture annoncée trois ans à l’avance, avec, entre-temps, une augmentation de la production au moyen d’une majorité d’intérimaires, est un scandale à dénoncer, d’autant qu’il s’agit d’un précédent qui peut gravement nuire à tout le reste de la classe ouvrière. Et, récemment, devant le fait que la production est plus élevée qu’elle ne l’a jamais été, la CGT a tenté une campagne contre la fermeture de l’usine, malheureusement décidée en dehors de toute discussion avec les travailleurs (en postes fixes ou intérimaires) et qui a fait flop tant personne n’y croit. Regrettable, mais le sentiment de beaucoup est que, si le PSE était annulé, cela n’empêcherait pas l’usine de fermer quelques mois plus tard avec un nouveau PSE imposé sans que, cette fois, il y ait possibilité de créer un rapport de forces favorable aux travailleurs.

Aujourd’hui, la majorité de la production est assurée par des intérimaires dont on a vu que beaucoup ont finalement pas mal d’ancienneté. Or, des « missions » de 18 mois représentent quelque chose d’appréciable dans le contexte actuel de crise et de chômage. Ce qui fait que, de ce côté aussi, la direction n’a guère rencontré d’opposition à sa politique – pourtant, les cadences vont bon train en production, avec des chefs, intérimaires ou non, qui ne font pas dans la dentelle. Cela a rendu vaines, jusqu’à maintenant en tout cas, toutes les tentatives de mobiliser les intérimaires.

Un « laboratoire  » pour le patronat ?

Travailler sous PSE depuis trois ans a permis à la direction de mettre une partie de la législation du travail entre parenthèses : aucune précaution particulière n’était à prendre pour tailler dans les effectifs permanents, ce qui lui a offert une flexibilité maximale en matière de gestion des effectifs. C’est en cela que la direction a réussi à précariser l’ensemble de son personnel.

En annonçant la fermeture trois ans à l’avance, la direction de Freescale a finalement joué gagnant, même si elle a dû aller au-delà des indemnités légales et conventionnelles. La lutte entreprise par entreprise conduit inévitablement les travailleurs à deux types de situations : soit la lutte contre la fermeture – avec, au mieux, des repreneurs qui « taillent » dans les effectifs – soit la lutte pour améliorer les conditions de départ. En se retrouvant seuls dans leur entreprise, les travailleurs luttent comme ils le peuvent et se donnent les objectifs qui leur paraissent les moins mauvais, en tout cas les plus à leur portée. Et, tant que les annonces de licenciements ne déboucheront pas sur une lutte d’ensemble qui oppose au patronat les forces de l’ensemble de la classe ouvrière, les patrons réussiront à tourner à leur avantage même les victoires ouvrières !

Il serait illusoire d’attendre des confédérations syndicales qu’elles organisent cette lutte d’ensemble – c’est, théoriquement, l’intérêt d’être confédérés mais les directions confédérales ont de tout autres visées. Alors, cela ne peut venir que d’équipes militantes. De là la nécessité de rechercher sans cesse comment lier le sort des travailleurs d’entreprises différentes concernées par les menaces de licenciement, comment tisser des liens entre leurs équipes militantes : c’est la seule voie qui peut mener les luttes que les travailleurs entameraient à des victoires plus durables.

Denis LENOIR et Jean-Jacques FRANQUIER


[1PSE, « Plan de Sauvegarde de l’Emploi », nouveau sigle aussi mensonger que l’ex « Plan social »

[2Sur la grève des travailleurs de Freescale, voir Convergences révolutionnaires n° 65 de septembre-octobre 2009. Sur les conditions obtenues pour le PSE, voir les n° 67, 68 et 69.

Mots-clés : |

Imprimer cet article Réagir à cet article

Abonnez-vous à Convergences révolutionnaires !

Numéro 80, mars-avril 2012