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Archives > Convergences Révolutionnaires > Numéro 83, septembre-octobre 2012

Espagne : La contestation sociale ne faiblit pas

Mis en ligne le 9 octobre 2012 Convergences Monde

« Entourer le Congrès » : c’était l’objectif de la mobilisation du 25 septembre à Madrid. L’initiative, partie de la mouvance des Indignés et soutenue par des associations, le PCE et l’extrême-gauche, a été un succès. Malgré l’interdiction du rassemblement et le déploiement policier impressionnant réalisé la veille, ce sont des milliers de personnes qui se sont jointes pour exiger la démission du gouvernement et dénoncer les coupes budgétaires. Comme cela a été souvent le cas ces dernières semaines, il y a eu une brutale charge policière, avec 64 blessés et 35 arrestations. Les organisateurs ont d’ailleurs souligné le rôle trouble qu’ont joué des policiers en civil infiltrés parmi les manifestants.

Le lendemain 26 septembre, un nouveau rassemblement à proximité du Congrès, place « Neptuno », pour protester contre la violence policière. Et un autre le samedi 29 septembre… tout aussi important malgré l’interdiction renouvelée. Le même jour, plusieurs rassemblements se sont tenus dans d’autres villes aux abords des parlements régionaux. Et les organisateurs annoncent déjà leur intention de revenir « entourer le Congrès » lors du vote du budget en octobre.

Le fait est que, depuis plusieurs mois, la mobilisation, multiforme, contre l’austérité continue... Pas un déplacement de ministre sans qu’il soit interpellé par un groupe de protestataires. Même à New York où se trouvait Rajoy pour l’Assemblée générale de l’ONU !

Le 15 septembre, une manifestation à l’appel des syndicats UGT et CCOO et d’autres associations, notamment celles pour la défense du droit à l’avortement, a réuni des dizaines de milliers de personnes à Madrid. Une manifestation contre l’austérité sous toutes ses formes, même si les syndicats avançaient la très discutable revendication d’un référendum sur la politique sociale.

Le 17 septembre, grève des transports ferroviaires (trains, métros).

Le 20 septembre, grève à ArcelorMittal, contre les baisses des salaires.

Le 26 septembre, grève générale au Pays Basque.

Le 27 septembre, journée de lutte dans l’enseignement.

En juin et juillet derniers, ce sont les mineurs qui ont marqué par leur grève de deux mois, et leur détermination. Nous retraçons ici cette lutte.


Juin-juillet 2012 : deux mois de grève des mineurs

« Ce sont eux, nos champions », scandaient des milliers de Madrilènes le 10 juillet 2012 au soir. Pas pour accueillir l’équipe de foot (rentrée quelques jours plus tôt), mais pour la délégation de 200 mineurs (dont quelques femmes mineurs) après 19 jours de « la marche noire ».

Car les mineurs ont tenu en juin et juillet le devant de la lutte sociale en Espagne. Avec leur grève de 67 jours, ils ont montré le courage d’une fraction de la classe ouvrière contre les mesures d’austérité du gouvernement de Mariano Rajoy. Ils ont été une référence pour des millions de personnes.

Les mines, victimes des coupes budgétaires

Ce qui reste aujourd’hui du secteur minier (7 900 mineurs aux Asturies, dans la province du Leon, en Aragon, etc.) bénéficie d’importantes subventions d’État, devant disparaître en 2018. Ce qui a mis en colère le secteur de la mine, c’est la réduction de 63 % en cours d’année de la subvention de 2012 dans le cadre des mesures d’austérité. Une baisse qui risque bien de rendre imminente des fermetures de mines. Alors que des villes entières ne vivent qu’autour de la mine, avec le chômage de presque 25 % en Espagne, c’est littéralement condamner des dizaines de milliers de personnes à la misère.

La grève a commencé fin mai, à l’appel des syndicats UGT et CCOO (les deux principales centrales syndicales espagnoles). Grève illimitée, générale dans le secteur, suivie à 100 % ou presque. En matière de lutte, les mineurs d’Espagne, en particulier ceux des Asturies, ont une sacrée tradition : ils étaient à la pointe de la révolution des Asturies en Octobre 1934 et, il y a exactement cinquante ans, en 1962, ils ont défié la dictature de Franco pendant de longues semaines de grève et l’ont fait reculer. Depuis trente ans, ils ont régulièrement eu à prendre le chemin de la lutte, notamment en 1987. Dans bien des mines, c’est presque la totalité des travailleurs qui sont syndiqués, que ce soit à l’UGT ou aux CCOO.

La grève des mineurs s’est déroulée alors que le gouvernement organisait le « sauvetage » des banques. Le gouvernement voulait jeter une corporation entière, des vallées entières dans le dénuement pour économiser quelques millions... De quoi choquer toute la population !

La révolte des mineurs

Symboliquement, plusieurs mineurs ont d’abord décidé d’occuper leur mine, en descendant au fond pour y rester pour certains cinquante jours sans voir la lumière du jour. Puis les mineurs ont organisé des coupures de routes et de voies ferrées. On a dénombré en une seule journée soixante coupures de routes, rien qu’aux Asturies. Le gouvernement a envoyé des brigades anti-émeutes les déloger. Des mineurs, auxquels se joignaient aussi des jeunes au chômage, se sont organisés : cagoulés, armés de sorte de lance-roquettes artisanaux pour lancer des fusées pyrotechniques, faisant enflammer les barricades, se servant de troncs d’arbres coupés, ils attendaient de pied ferme les forces de l’ordre...

De nombreuses manifestations de la population ont eu lieu dans les villages et les capitales des provinces. Le 18 juin, les syndicats ont appelé toute la population des communes touchées à la grève générale, une journée très massivement suivie. Les commerçants baissaient leurs rideaux en solidarité.

Les femmes de mineurs se sont aussi organisées, manifestant chaque jour, allant interpeller les autorités. Elles se sont rendues à Madrid pour manifester devant les assemblées lors du vote des budgets. Certaines ont pu assister dans le public à la séance, mais ont été vite délogées sans ménagement... car elles y faisaient savoir avec force leur avis !

Dans les bassins miniers, les maires, les élus, ont le plus souvent exprimé leur désapprobation des mesures gouvernementales. Là où les élus de droite du PP (Parti populaire) ne s’étaient pas désolidarisés du gouvernement, leurs permanences étaient régulièrement prises à partie. Le quotidien réactionnaire ABC accusait les mineurs de pratiquer le « terrorisme urbain », dans un article qui mentait effrontément sur le niveau et les conditions de leur départ à la retraite. Sans grand succès. La « violence » des mineurs tant décriée par la droite aura plutôt été perçue comme un signe de détermination largement apprécié parmi les travailleurs. Le seul privilège des mineurs, c’est de risquer leur vie en permanence au travail, avec en prime les maladies pulmonaires. Les mineurs ont su le rappeler : il leur suffisait de raconter l’histoire de leurs familles.

La Marche Noire

Des marches de délégations de 200 mineurs, l’une venant des régions du Nord-Ouest (Asturies, Leon) et une autre venant d’Aragon au Nord-Est, ont convergé dans la banlieue de Madrid et ont abouti à la Puerta del Sol le 10 juillet dans la nuit. 19 jours de marche, plus de 400 kilomètres...

À chaque étape de cette « Marche noire », la population descendait dans les rues pour les applaudir avec enthousiasme. À Zamora, des salariés d’une menuiserie industrielle touchés par un plan social se sont joints aux mineurs. La plupart des maires des communes traversées ont mis les moyens de la municipalité à disposition de la marche. « Nous n’y croyons pas, nous sommes traités comme chez nous... », disaient les mineurs. Il fallait parfois refuser de la nourriture acheminée par les habitants, il y en avait beaucoup trop !

« Madrid obrero está con los mineros »,

« ¡ Que viva la lucha de la clase obrera ! »,

« ¡ Si esto no se arregla, guerra, guerra, guerra ! »

Puerta del Sol, 10 juillet au soir, deux heures du matin : des milliers de personnes ont marché les derniers kilomètres avec les mineurs en tenue de travail, casques et lampes allumées. Sur tout le parcours dans Madrid, les automobilistes bloqués klaxonnaient leur soutien.

En 2011, en parlant des politiciens, les Indignés scandaient : « Non, ils ne nous représentent pas ». Eh bien là, parlant des mineurs, ils ont crié : « Oui, ils nous représentent ! » L’hymne des mineurs [1] a été repris par tous. « Madrid ouvrier est avec les mineurs », « Madrid entier se sent mineur », « Vive la lutte de la classe ouvrière » pouvait-on entendre. Et les mineurs de préciser : « Si ça ne se règle pas, guerre, guerre, guerre ! ».

Oui, les mineurs, des gens du peuple, venus de petites villes de provinces reculées, ont vraiment été les héros du jour, l’exemple pour toute la population qui subit la crise. Les marcheurs n’en revenaient pas. Ils n’imaginaient pas qu’ils pouvaient attirer à eux une telle sympathie.

Et le lendemain, mercredi 11 juillet, il y avait plus de monde encore dans les rues de Madrid pour défiler aux côtés des mineurs devant le siège du gouvernement et le ministère de l’industrie.

Chaud l’été, chaud l’automne…

La date de la marche dans Madrid coïncidait avec l’annonce d’un nouveau plan d’austérité du gouvernement Rajoy, une nouvelle avalanche de mesures antisociales, à commencer par des réductions des allocations pour les chômeurs longue durée ! Les jours qui ont suivi, la contestation sociale était vive dans le pays. Les syndicats ont appelé à une journée de manifestations le 19 juillet, qui a été massivement suivie. Mais, chaque jour, avant même cette date, des rassemblements ont eu lieu, ici et là, devant un siège du PP, un ministère ou une autorité locale, pour protester contre les différentes mesures du gouvernement.

Cela dit, la jonction entre les mineurs et cette vague de contestation, si elle s’est faite dans les rues, dans les manifestations en tout genre, n’a toutefois pas débouché sur une lutte générale.

Le premier août, après des négociations où le ministre de l’Industrie n’a reculé sur rien, UGT et CCOO ont appelé les mineurs à reprendre le travail. Après 67 jours de grève, il s’agissait, expliquaient-ils, de « recharger les batteries » pour reprendre la mobilisation ultérieurement. Dans l’ensemble, les mineurs ont suivi les consignes syndicales et repris leurs postes de travail, parfois avec quelques jours de retard, en voulant obtenir des garanties des patrons. Précisons qu’en Aragon, la grève s’était déjà arrêtée fin juillet.

Reprise du travail de courte durée pour quelques-uns : dans des mines à ciel ouvert de Leon et des Asturies, des mineurs se sont remis en grève le 23 août, contre la mise en place de nouveaux horaires de travail et de modalités de décompte des heures supplémentaires qui pouvaient faire perdre jusqu’à 300 euros sur la paye ! Certains sont toujours aujourd’hui en lutte, des grévistes sont menacés de sanctions et de licenciement par le patron.Pour l’heure, les coupes budgétaires sur les subventions n’ont pas encore produit leurs effets : les patrons des mines hésiteront certainement avant d’annoncer des fermetures, même si il y a déjà des menaces de chômage partiel.

Manifestement, le gouvernement a voulu faire de la grève des mineurs une épreuve de force. C’était la première fois qu’il avait face à lui une fraction déterminée, de la classe ouvrière, en grève sur une longue période, dans plusieurs provinces, et avec une large sympathie dans la population. Il cherchait à se montrer inflexible. Il s’est surtout montré détestable auprès des travailleurs et des petites gens. En dépit de la frilosité des centrales syndicales (UGT et CCOO), l’automne espagnol pourrait donc bien s’annoncer lui aussi chaud comme l’été.

Michel CHARVET, 30 septembre 2012


[1- Il s’agit d’une chanson traditionnelle connue sous le nom de « El pozo Maria Luisa » (le puits Maria Luisa) ou de « Santa Barbara bendita » (Sainte-Barbe bénie, la patronne des mineurs) qui était déjà chantée par les mineurs asturiens en 1934. Elle évoque un accident meurtrier dans une mine.

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Numéro 83, septembre-octobre 2012

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