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Archives > Convergences Révolutionnaires > Numéro 36, novembre-décembre 2004 > DOSSIER : Délocalisations, chômage et démagogie chauvine

DOSSIER : Délocalisations, chômage et démagogie chauvine

Délocalisations, chômage et démagogie chauvine

Mis en ligne le 14 novembre 2004 Convergences Politique

Les délocalisations sont-elles responsables du chômage en France ? Voilà bien une fausse évidence qui est malheureusement dans trop de têtes.

Car si les délocalisations sont évidemment douloureuses pour les travailleurs qui les subissent, et juteuses pour ceux qui les décident, elles ne représentent pas grand-chose dans la masse totale des suppressions d’emplois.

Selon la Direction des relations économiques extérieures, une officine du ministère des finances, les délocalisations ont représenté entre 1997 et 2001 moins de 4 % des investissements directs des entreprises françaises à l’étranger, et seraient liées à moins de 5 % des suppressions d’emplois. L’écrasante majorité des licenciements sont le résultat ni de faillites d’entreprises ni de délocalisation de leurs activités, mais de leurs efforts pour être toujours plus productives en comprimant les effectifs et la masse salariale. L’appât du gain prend bien d’autres formes que le seul transfert d’activités à l’extérieur du pays.

La classe ouvrière française reste une poule aux œufs d’or

La Chine a été le second destinataire des investissements directs à l’étranger en 2002 (les IDE, qui recouvrent aussi bien les simples achats d’entreprises, les fusions acquisitions, que les investissements productifs directs). Mais juste derrière elle, il y avait... la France, avec 51,5 milliards d’euros ! Le premier, lui, étant indéboulonnable : c’est... le Luxembourg, à cause des transferts de domiciliation des entreprises, attirées par ce paradis fiscal de droit européen, mais personne n’ose parler des délocalisations au Luxembourg.

Cela signifie que de plus en plus de travailleurs en France sont employés par des groupes étrangers : un rapport du Commissariat du Plan de mars 2004 indique que 15 % des salariés dans ce pays, soit 2 millions de personnes, travaillent pour des filiales de groupes étrangers, les groupes français faisant travailler, eux, 3,5 millions de personnes hors de l’Hexagone.

Les investissements étrangers accueillis par la Chine, visent souvent moins son marché intérieur qu’à faire de son territoire une plate-forme de montage de biens, destinés ensuite à la réexportation. C’est pourquoi la Chine est souvent présentée, avec pas mal d’exagération, comme le nouvel « atelier du monde », et ce grâce à sa main d’œuvre peu chère. Pourtant le marché français est autrement plus attractif que le marché chinois et, malgré toutes les différences évidentes de condition avec la Chine, la classe ouvrière est donc un fort bon investissement en France aussi !

Ainsi, selon la revue Alternatives économiques, entre 1985 et 2001, le coût salarial horaire dans les entreprises a augmenté de 56,9 % en France, de 101,6 % dans l’Union européenne, et de... 470 % en Corée. D’après la même revue, la durée hebdomadaire de travail en 2000 était de 36,1 heures contre 36,4 dans l’Union européenne, il y avait 13,8 % de CDD contre 11,4 % dans l’Union européenne. Bas salaires, durée du travail, flexibilité, décidément les patrons français ne sont pas plus mal lotis que les autres !

De plus, en France, la productivité est forte. Selon un dossier de septembre 2004 d’Alternatives économiques, la productivité horaire du travail, par habitant, en France, a augmenté de 83 % entre 1970 et 2000, contre 38 % aux Etats-Unis. Quant à la fiscalité sur les entreprises, si le gouvernement parle de la nécessité de l’alléger, elle est largement compensée par une masse croissante de subventions en tout genre et surtout, ce n’est pas un mince détail, par des infrastructures publiques gratuites et de qualité.

L’indicateur qu’est le commerce international ne trompe donc pas. La France, et spécialement son industrie, est excédentaire depuis de longues années. Exactement comme l’Union européenne « à 15 », déficitaire avec la Chine, à laquelle elle achète des produits à bas coût, mais très nettement excédentaire aussi bien avec les pays d’Europe centrale et orientale (les « PECO ») qu’avec la Turquie.

Quand les démagogues délocalisent les problèmes...

Alors pourquoi toutes sortes de politiciens à la chasse aux voix, de Sarkozy à Fabius, en passant par leur bord droit - le Front national - et leur bord gauche - le PCF malheureusement - insistent-ils tant sur les délocalisations ? Pendant que les entreprises françaises fermeraient massivement des usines en France pour les ouvrir en Chine, en Turquie ou en Roumanie, les marchés occidentaux seraient submergés de produits étrangers vendus à bas prix. La même peur qu’attisait Marine Le Pen, aux dernières élections régionales, sur des affiches montrant un travailleur français à la rue et cachant mal sa nudité dans un carton « made in China ».

Si l’on voulait prendre au sérieux leur démagogie, on pourrait à la rigueur concéder que derrière les délocalisations au véritable sens du terme (transfert d’une activité à l’étranger, pour servir le même marché) il y a un mouvement plus général et massif de déplacement d’une partie de l’activité économique des pays développés vers certains pays pauvres, disposant en abondance d’une main d’œuvre à bas salaires (à relativiser d’ailleurs puisque selon la Direction des relations économiques extérieures seuls 4 % des IDE français, 61 milliards d’euros au total en 2003, se font vers les pays « en développement »).

Les trusts des grands pays industrialisés suivent une stratégie de réorganisation de la division mondiale du travail, qu’ils ne subissent pas mais dominent. Ils ont déplacé une partie de l’activité industrielle ancienne en faisant ou laissant produire par des pays pauvres des marchandises à bon marché pour de faibles profits, et ont organisé une montée en gamme dans les pays « riches », en se réservant la possibilité d’y développer des activités à forte valeur ajoutée, et à fort contenu technologique, activités dont ces trusts ont justement le monopole. Une telle position dominante d’impérialisme dynamique et en expansion, une bourgeoisie puissante comme celle de la France l’a encore renforcée en menant une guerre de longue haleine contre les travailleurs sur son propre sol : stagnation des salaires, précarité, flexibilité, intensification du travail, le « coût » des ouvriers a au mieux stagné, leur productivité a fortement augmenté. S’il y a du chômage en France, ce n’est certes pas à cause de la concurrence internationale, mais de la rapacité des entreprises françaises.

Finalement on comprend bien que des Fabius ou des Sarkozy aiment agiter l’épouvantail des délocalisations, avec des trémolos de compassion dans la voix pour les ouvriers. Pile ils se donnent l’air de faire du social, face ils désignent l’arbre des délocalisations qui cache la forêt des suppressions d’emplois, blanchissent le patronat français, et diffusent un sentiment de fatalisme... certainement injustifié à la vue de l’opulence actuelle de la bourgeoisie française et de la prospérité des affaires qu’elle étend à travers le monde.

13 novembre 2004

Bernard RUDELLI


Coût horaire moyen de la main d’œuvre dans l’industrie manufacturière, en dollars par heure (source : US department of labor, sept. 2002)


Salaire brut horaire dans plusieurs villes de la planète, en dollars (source : banque UBS citée par Alternatives économiques), en 2003

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